Économie

Les pièges du débat sur le bonheur au travail

Temps de lecture : 2 min

Deux traders de la bourse de New York, le 31 décembre 2014. REUTERS/Carlo Allegri
Deux traders de la bourse de New York, le 31 décembre 2014. REUTERS/Carlo Allegri

La perte de sens au travail est un thème préoccupant depuis plusieurs années. The New Republic écrit qu’en raison de ses effets délétères sur la productivité, ce phénomène commence à être pris au sérieux par le management américain, des enquêtes ayant établi un lien positif entre l’engagement au travail et les résultats des salariés.

En particulier, deux récents ouvrages tentent de réconcilier profitabilité et bien-être au travail. Tim Leberecht, auteur de The Business Romantic, conseille aux entreprises de «prioriser la joie sur l’optimisation» pour «réenchanter» la vie professionnelle. Un autre auteur, David Gelles, écrit dans Mindful Work qu’il veut institutionnaliser la méditation pleine conscience. Cette pratique est même proposée aux salariés de Google, sous la houlette d’un «Jolly Good Fellow», sorte de maître Yoda d’entreprise.

Selon l’auteur de l'article, cette nouvelle mode managériale n’est peut-être pas plus bénéfique pour les salariés que les précédentes: les employés se sentiront obligés de pratiquer le yoga pour satisfaire leur hiérarchie, et devront convaincre de leur amour inconditionnel du travail pour décrocher un job.

Le véritable problème n’est pas, selon l’auteur, de retrouver du sens au travail –il n’y en a pas pour la plupart des gens– mais d’en trouver à l’extérieur. Or le travail a tellement monopolisé la vie des Américains qu’ils sont devenus des «workaholic», c’est-à-dire qu’ils comblent leur malaise par plus de travail, et «la frénésie qui consiste à rendre du sens au travail, du moins d’une partie du management, est une accélération de ce processus».

«Nous devrions adopter non pas le sens au travail, mais son absence de sens.»

Une réflexion proche de celle de Paul Douard sur Vice, dans un article repéré par Reader dans lequel l’auteur défend «l’anti-ambition au travail», rappelant que le travail ne devrait être qu’une infime partie de la vie et le rester:

«La désambition est aujourd'hui le meilleur moyen de ne pas être déçu. Je ne me berce pas d'illusions, mais je ne baisse pas les bras pour autant. Dans une société en crise où les entreprises sont de plus en plus sujettes aux problèmes économiques et aux licenciements, être désambitieux est une forme de protection.»

Dans La Lettre du cadre, Maurice Thévenet, professeur au Cnam, incite lui aussi à «se méfier du bonheur» qui envahit les discours managériaux et pourrait être la marotte de la décennie 2010.

«S’il est compréhensible qu’une institution ne peut faire le malheur des gens […], écrit-il, faut-il en déduire qu’elle est redevable de leur bonheur?»

Par ailleurs le lien entre bien-être et bonheur et performance n’est pas si évident:

«Les chercheurs s’évertuent à le démontrer sans conclusion claire et définitive pour l’instant. Et si chacun peut rêver qu’il en soit ainsi, force est de constater autour de soi que les salariés les plus heureux ne sont pas toujours les plus performants.»

A propos du récent documentaire d'Arte sur le bonheur au travail, Catherine Bernard rappelait sur Slate que l'injonction à «libérer le travail» et les organisations n'allait pas toujours avec un mode d'emploi détaillé, et que par ailleurs, tous les salariés n'étaient pas satisfaits dans les organisations qui ont expérimenté cette «libération». Et «si la responsabilisation de chacun se résume à une externalisation de la pression vers les individus, il n'est pas certain que les salariés de base en sortent plus heureux», met-elle en garde.

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