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L'islam fait-il partie de l'Allemagne?

Daniel Vernet, mis à jour le 06.03.2015 à 11 h 06

Comme la France, l’Allemagne se débat avec l’islam. Dans des conditions différentes.

«L'islam fait partie de la Saxe», manifestation à Dresde le 26 janvier 2015.  REUTERS/Fabrizio Bensch

«L'islam fait partie de la Saxe», manifestation à Dresde le 26 janvier 2015. REUTERS/Fabrizio Bensch

Quelque six mille personnes ont encore manifesté, lundi 2 mars, à Dresde à l’appel de Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident), trois fois moins qu’en décembre 2014 mais beaucoup plus qu’attendu étant donné les dissensions au sein du mouvement. Le Conseil central des juifs en Allemagne a déconseillé de porter la kippa dans certains quartiers des grandes villes allemandes à cause des risques encourus. Un char en l’honneur de Charlie Hebdo est resté au garage pendant le carnaval de Cologne pour éviter une «provocation» vis-à-vis des musulmans...

Comme la France, l’Allemagne se débat avec l’islam. Dans des conditions différentes. En effet, si la Constitution allemande reconnaît la séparation des Eglises et de l’Etat, les Eglises établies (catholique et protestante) jouent un rôle public. Les élus prêtent serment en invoquant l’aide de Dieu, sauf s’ils y renoncent expressément. Les Eglises accomplissent des missions de service public, dans la santé et l’éducation par exemple. L’Etat recueille automatiquement en leur faveur l'«impôt ecclésiastique» (un peu moins de 10% de l’impôt sur le revenu). Si le contribuable refuse, ce qu'il a le droit de faire, il se met en dehors de l'Eglise. C’est vrai pour l'Eglise catholique et pour l’Eglise évangélique (luthérienne) qui compte un nombre de fidèles équivalent, en baisse depuis les années de crise économique.

Mais cela ne vaut pas pour l’islam, ce qui pose, comme en France, la question du financement des communautés musulmanes, des imams et des mosquées.

La chancelière Angela Merkel a été critiquée dans les rangs de son propre parti pour avoir repris à son compte une phrase de l'ancien président de la République Christian Wulff:

«L’islam fait partie de l’Allemagne

C’est une réalité difficile à admettre parce que récente. Il y a en Allemagne environ 4 millions de musulmans, dont la grande majorité est originaire de Turquie. A l’origine, ils n’étaient là que de passage, pour faire face aux besoins de main d’œuvre de l’industrie allemande. Leur nom allemand –Gastarbeiter (travailleurs invités)– disait bien la précarité de leur situation. Mais ils sont restés. Ils ont fait venir leur famille. Ils ont transformé des quartiers entiers dans les grandes villes allemandes, comme Kreuzberg à Berlin. Jusqu’à 1998, il leur était difficile, à leurs enfants aussi, de devenir allemands mais la coalition rouge-verte de Gerhard Schröder a réformé le droit du sang. La double nationalité était interdite à la fois par l’Allemagne et par la Turquie, mais Berlin a assoupli la loi.

Des tentatives de structuration

Peut-il y avoir un «islam d’Allemagne»? Les Allemands n’invoquent pas à toute occasion la République ou la laïcité. Mais ils mettent l’accent sur le respect de l’Etat de droit et des valeurs fondamentales comme l’égalité homme-femme ou la liberté de conscience.

Certains voulaient même codifier une «culture dominante» (Leitkultur), fondée sur les valeurs chrétiennes, qui aurait dû s’imposer à tous les habitants du pays. C’était une réaction contre la faveur dont bénéficiait en Allemagne l’idée du multiculturalisme qui se traduisait souvent par un relativisme des valeurs. Face aux prétentions des radicaux islamistes d’imposer leurs normes dans les familles musulmanes, voire la charia, cette tendance au relativisme a fortement régressé. «Multikulti est mort», a même dit Angela Merkel.

On peut intégrer des êtres humains, pas des religions

Lale Akgün

L’islam en Allemagne a tenté de s'organiser depuis une trentaine d’années. Le Groupe de travail musulman, regroupant 28 communautés, créé en 1987, s’est transformé en Conseil central des musulmans en Allemagne, dont le nom a été calqué sur celui de la communauté juive (Conseil central des juifs en Allemagne).

Ce Conseil est critiqué par les musulmans libéraux, ceux qui se considèrent d’abord allemands avant de se réclamer de l’islam, pour son caractère bureaucratique et sa faible audience. Il ne représenterait que 0,25% des musulmans en Allemagne, dont la plupart de non-turcs. Car les Turcs ont leur propre organisation, l’Union turco-islamique, qui est noyautée par Ankara. Le Premier ministre turc, devenu président, Recep Tayyip Erdogan, ne s’est d’ailleurs pas gêné de venir à plusieurs reprises faire campagne auprès de ses compatriotes en Allemagne et, sans tenir compte de l’embarras des autorités de Berlin, de critiquer la politique allemande ou européenne. La dérive islamiste de l’AKP, le parti d’Erdogan, se reflète dans la communauté turque allemande. Même si les candidats au djihad se recrutent plutôt dans les rangs des salafistes.

L’idée que les relations entre l’Etat et l’islam seraient plus faciles en Allemagne parce que la communauté musulmane y serait plus homogène qu’en France est contestée par les spécialistes.

Les musulmans en Allemagne sont divisés entre plusieurs tendances (sunnites, chiites, alaouites, etc.). Pour tenter d’organiser ces relations, Wolfgang Schäuble, alors ministre de l'Intérieur, a suscité en 2006 la création de la Conférence islamique pour le dialogue entre l’Etat et les musulmans. Elle réunit tous les ans les représentants de la communauté, mais aussi des intellectuels musulmans et des personnalités d’autres confessions. Elle est devenue un lieu de débats sans beaucoup d’effets concrets.

«On peut intégrer des êtres humains, pas des religions», affirme Lale Akgün, ancienne députée social-démocrate au Bundestag et conseillère du gouvernement de Rhénanie-Westphalie. D’origine turque, elle s’élève contre ces constructions bureaucratiques qui vont, selon elles, à l’encontre du but recherché:

«Si c’est pour financer des associations conservatrices, ce ne sera pas un succès pour la démocratie.»

 

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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