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Jean-Michel Aulas, le boss de fin de l'internet footballistique français

Jean-Michel Aulas, en novembre 2013. REUTERS/Robert Pratta.

Jean-Michel Aulas, en novembre 2013. REUTERS/Robert Pratta.

Rencontre avec le président qui fait rimer OL et LOL sur Twitter.

Lyon

«Un enfant prodige est un enfant dont les parents ont beaucoup d'imagination», écrivait Cocteau. En matière d'imagination, il en a fallu beaucoup à Jean-Michel Aulas pour décocher sa dernière trouvaille: «Nabil Fekir, c'est mon Messi à moi.» Tant pis s'il n'y a que lui pour surnommer ainsi son prodige franco-algérien de 21 ans, tiré des cités voisines de Vaulx-en-Velin et qui compte à peine 30 matchs de Ligue 1 dans les jambes. À Lyon, où la communauté algérienne pèse près de 200.000 âmes, on appelle ça caresser ses troupes dans le sens du poil.

Car n'y voyez pas là une énième boutade de mégalo lancée au quatrième degré, comme lorsqu'Aulas jette ses humeurs sur Twitter, son terrain de jeu favori après ceux de L1, où il traîne à partir de 23h30, l'oeil rivé sur l'Équipe 21. Non, cette fois, les mots sont pesés. Même si, à froid, il tient tout de même à rectifier un détail, l'éternel sourire en coin devant son thé vert encore fumant, la Saône coulant paisiblement derrière son dos:

«En l’occurrence c'est plutôt moi qui suis son Messie, puisque le Messie annonce des bonnes nouvelles...»

L'outrance et l'auto-dérision, mais aussi une forme de panache, sont depuis longtemps sa marque de fabrique. Aulas ne boude jamais son plaisir de faire parler de lui, c'est ainsi, quitte à en rajouter sur un réseau social où il fait figure de tête de turc à force de clasher les arbitres et de troller sans limites tous les «jaloux» qui l'alpaguent. «C'est génial car c'est la démocratie à l'état pur», s'exclame-t-il, osant même un «Twitter, c'est Mai 68!» Récemment, il s'est fendu d'un nom d'oiseau qui fait tousser la FFF, qui menace en retour de lui tirer les oreilles devant la commission d'éthique. Une perspective qui semble l'amuser plus qu'elle ne l'effraie. «Si la Commission d’éthique me convoque, ils vont se ridiculiser», lance-il, bravache. Difficile de lui donner tort: s'ils avaient voulu le sanctionner, les fameux commissaires ne l'auraient-ils pas déjà fait plutôt que de le menacer?

Aulas avait pourtant accepté, beau joueur, d'aller soutenir les Verts, ses rivaux historiques, dans une confrontation cruciale face à l'OM, ce qui intrigua certains stéphanois taquins. Résultat, il les a traités d'«autistes». Et ne voit pas où est le problème:

«Je n'ai jamais insulté, ni franchi la ligne jaune sur Twitter. J'ai regardé dans le dictionnaire la définition. Autiste, ça n'est pas un gros mot: c'est quelqu'un qui souffre d'un trouble du comportement! Quand je l'écris, je sais exactement ce que je veux dire. Les gens ont sauté dessus n'importe comment...»

Roi du LOL et artisan des titres lyonnais, Jean-Michel Aulas a tout de même un vilain défaut: il est très énervant. «Je me fous de ce que pense l'opinion publique», coupe-t-il. «Sinon, je n'avance pas.» Et il fait rarement son autocritique: «Ça, c'est complètement faux!», rétorque-t-il. «J'ai surtout beaucoup d'autodérision, sinon je ne parlerais pas comme ça sur Twitter, par exemple.»

Il «buvait» les paroles de Cohn-Bendit

Aulas est sur Twitter comme il est
dans la vie

Olivier Blanc, directeur général adjoint de l'OL

«Aulas est sur Twitter comme il est dans la vie, confie Olivier Blanc, directeur général adjoint de l'OL, en charge de la communication, qui s'est parfois fait quelques frayeurs en scrollant la timeline de son patron. Quand il croise un supporter dans la rue, il s'arrête pour discuter. Il est ouvert au débat. Donc quand on le connaît, on sait que Twitter est un média direct, qui correspond bien à son caractère et sa façon d'aborder le football.» Ceci dit, Blanc se faisait déjà du souci il y a cinq ans, lorsque son président jouait sur les mots en suggérant que ses adversaires allemands puissent être dopés.

Incontrôlable Aulas, qui reconnaît «une ou deux erreurs» mais continue d'envoyer du lourd. Dans un monde du ballon rond où la langue de bois n'a plus rien à envier aux cénacles politiques, lui et son langage SMS font figures d'ovnis. Jamais avare d'une pique ou d'un émoticône pour des supporters dont il veut rester proche, ni d'un ton fleuri qui détonne dans la bande des présidents qui défilent au gré des résultats, quand lui est accroché à son siège depuis près de 25 ans. «Je deviens peut être addict à Twitter et pendant l'été, je le suis complètement», reconnaît JMA. «Mais je l'utilise de façon professionnelle: je ne peux plus m'absenter pendant trois semaines comme ça. Pour être maître de son destin, il faut prendre en main sa communication», professe-t-il.

Après le match Lyon-PSG, le 9 février.

En fait-il trop, comme le remarquent certains, au risque de brouiller son message? «Les gens ont le droit de le penser. Mais ils ont tort», tacle-t-il. «On m'a toujours appris que pour charmer une belle femme, il fallait la faire rire. Et mes supporters en lisant mon Twitter, ils se marrent et sont super heureux!» Ça ne fait plus aucun doute: Jean-Michel Aulas règne en maître sur les Internets du football français.

Pour comprendre le personnage, il faut revenir cinquante ans en arrière, au cœur d'un mythe français. Aulas aurait-il hérité son goût des slogans de Mai 68, justement, où il fût délégué syndical de l'Unef ? Une époque où il «buvait» les paroles de Dany Cohn-Bendit. Aujourd'hui, l'influent homme d'affaires lyonnais évoque cette période comme d'une expérience digne de figurer sur un CV: «J'étais l'orateur, je dormais dans la faculté, j'arpentais le terrain non pas en lançant des pavés mais en réfléchissant», se souvient-il. «Il y a une relation entre mon métier d’entrepreneur et 68. Dans la vie, l'important c'est de jouer un rôle. Ce que j'en retiens, c'est un goût du leadership, une volonté d'apprendre tous les jours, de se remettre en cause, d'innover, d'avoir un esprit d'initiative. C'était la liberté.»

«Le meilleur, c'est Aulas!»

Fils de profs, Aulas était plus logiquement prédestiné à coller des affiches à la Sorbonne qu'à devenir chef d'entreprise et actionnaire d'un club de foot. Qu'à cela ne tienne, à 19 ans, le petit Aulas, épaulé par son père, va au Tribunal de grande instance pour obtenir l'autorisation de lancer sa première boîte –nous sommes avant Giscard, la majorité est encore à 21 ans. Il réussit son coup et crée le Cegi, une entreprise d'études et de gestion par l'informatique. Déjà, il touche au numérique. Quelques années plus tard, il s'invite régulièrement dans l'émission Ambitions, présentée sur TF1 par Bernard Tapie. Dans ces années fric où l'on glorifie la réussite par l'argent, le pragmatisme de Aulas fait mouche. Il décollera très vite.

Un soir de 1987, l'équipe se réunit après la diffusion, à Aix-en-Provence. Un journaliste du Progrès traîne dans les parages. Tapie lui souffle malicieusement un nom pour reprendre les rênes d'une équipe de Lyon qui ronronne, car gérée à la papa par les barons politiques locaux, et qui croupit alors dans les bas-fonds de la D2. «Le meilleur, c'est Aulas!», déclare le président de l'OM. Son nom finit en une des manchettes quelques jours plus tard. Le tour est joué, grâce également à de solides réseaux.

Jusqu'ici, son expertise dans le milieu du sport se résumait à une amitié avec Alain Prost, que la Cegid (qui a remplacé le Cegi) sponsorise alors en Formule 1. «Ce n'est pas uniquement grâce à ça que je suis devenu président, relativise Aulas, mais le déclencheur médiatique a joué son rôle. Je n'aurais sans doute pas été président de club à ce moment-là sans ce concours de circonstances, car je n'en avais pas les compétences à l'époque.»

Le 5 mai 2002, au soir du premier titre de champion de France de Lyon. REUTERS/Robert Pratta.

Quinze ans plus tard, l'OL entamera sa série de sept titres de champion de France consécutifs, de 2002 à 2008. Il ne manque jamais de rappeler cette statistique: pendant douze ans, Lyon sera systématiquement qualifié en Coupe d'Europe et gagnera 17 trophées, soit autant que Paris, Marseille et Lille réunis pendant la même période. «Je pense toujours à mon père, qui était un intellectuel, donc très éloigné du foot, confie Aulas. La veille de sa mort, il m'a laissé un message en disant: "Quand même le football, c'est fascinant".»

L'ambition vantée par Tapie, Aulas en aura très vite: «La coupe d'Europe en trois ans!», clame-t-il à son arrivée pour mobiliser des supporters déçus, qui se sont largement détournés de leur équipe fanion. Un «concept marketing», admettra ensuite le jeune président de 38 ans, qui ne cache pas son jeu. Pour lui, un club de foot est une entreprise comme les autres. Il transforme alors la gentille PME en machine à cash, jusqu'à en faire en 2007 une holding cotée en bourse. Aujourd'hui, le site internet de l'OL affiche d'ailleurs le cours des actions en temps réel...

Un véritable sacrilège pour les adversaires du «foot business», qui oublient vite que Aulas est avant tout un bon gestionnaire. À son arrivée, il assainit les finances, diversifie les revenus et fait venir le PDG de Pathé Jérôme Seydoux, qui prend un ticket de 100 millions de francs de l'époque. «Je me suis dit que j'allais brusquer mais ce n'est pas ça qui m'a fait reculer, jure Aulas. J'avais des convictions. Ce qui m'importe, ce sont les résultats. Ce qui relève de l'inflation médiatique n'a pas de sens.»

«Même s'il ment, même s'il est de mauvaise foi, même s'il est chiant»

Une gestion finalement saluée par tous. Bon prince, son meilleur ennemi Pierre Ménès a reconnu son bilan positif:

«Même si on s'engueule assez régulièrement, même s'il ment, même s'il est de mauvaise foi, même s'il est chiant, il a quand même bâti l'OL avec patience et intelligence, il en a fait un très grand club, même si sur le plan financier ça va moins bien qu'à une époque [le club vient d'essuyer 137 millions d'euros de pertes en cinq ans, ndlr]. Il reste pour moi, malgré tous les défauts que je viens de dire, le meilleur et le plus respectable des présidents français. »

Aulas jubile. Ménès, en showman avisé, lui a même demandé de rédiger une contribution à son livre écrit à quatre mains avec Daniel Riolo. «Aujourd'hui, j'ai des relations saines avec Pierre Ménès, alors qu'on s'est frités violemment», s'amuse le président lyonnais, qui ne rechigne jamais au spectacle. Cette contribution au livre qu’il a écrit avec Daniel Riolo, «c'était la meilleur manière de montrer que je n'étais pas revanchard...» Récemment, c'est le mystérieux «footballeur masqué» qui a loué l'action de JMA, entre deux vacheries sur sa personnalité: «Il est au-delà de chiant, mais la façon dont il gère son club en France, il n’y a rien de mieux.»

En 2010, après une décennie passée à recruter les meilleurs joueurs du monde à prix d'or, Lyon atteint enfin le dernier carré de la Ligue des champions mais est balayé par le Bayern (0-1, 0-3). «Au moment de faire les comptes, on s'est rendu compte qu'on n'avait plus les moyens de notre politique, alors on a changé de stratégie, expose Aulas. On a décidé d'aller se confesser et de dire qu'on s'était trompés. Si on ne l'avait pas fait, on serait morts!» Le président de l'OL a surtout transformé une crise en occasion de rebondir. Il a vendu ses pépites pour en former des plus jeunes, moins coûteuses, qui composent aujourd'hui les deux tiers de l'effectif lyonnais:

«Je suis opportuniste dans la bonne appréciation des choses. Si dans un centre de recherche de Cegid, il faut avoir deux mauriciens, cinq roumains et trois indiens pour être efficace et que ça coûte moins cher, je vais les prendre! Ce que je recherche, c'est l'efficacité.»

Philosophe, Aulas cite Churchill: «Les pessimistes transforment les opportunités en difficultés. Les optimistes transforment les difficultés en opportunités.» Après cinq ans dans le fossé, le pari s'avère déjà gagnant. Le club truste de nouveau le haut du tableau et peut prétendre cette année à la Ligue des champions, voire au titre.

Folie des grandeurs

Vous verrez,
Yoann Gourcuff
nous fera gagner
le titre

Jean-Michel Aulas

Fidèle à lui même, le président de l'OL garde sa folie des grandeurs. Son côté success-story «à l'américaine»: «Vous verrez, Yoann Gourcuff nous fera gagner le titre, prophétise-t-il par exemple. Il y a toujours une logique dans les histoires. Si on est de bonne foi, les histoires tordues se terminent toujours à l'eau de rose, comme dans les films américains. Ça se termine toujours bien. Yoann ne peut pas partir sans gagner le titre avec nous.» Sa photo Twitter l'épingle en patron provincial qui pose sur sa chaise de bureau, la coupe au carré, le pull qui dépasse du costume, mais en réalité l'homme se définit comme européen, visionnaire, toujours au coup d'après. «Je ne vois pas le match du week-end mais j'imagine déjà celui du mois de mai.»

Ainsi, dans la salle de réunion où il enchaîne les rendez-vous, des Unes de l'Équipe côtoient des photos du futur «Grand Stade» ultra-moderne, un projet pharaonique financé à 100% par des fonds privés et livré en juin 2016, ainsi que des images de Dubaï, où son entreprise Cegid s'est implantée récemment. Les yeux qui brillent, il admire les concepteurs de cette ville, qui imaginèrent des tours aujourd'hui vides mais «qui se rempliront dans cinquante ans.» Son «Stade des Lumières» 100% connecté a la même ambition. C'est son bijou. «Avant, quand on allait jouer à Madrid, les gens ne parlaient pas de notre stade. Ils me parlaient de Bocuse», rappelle celui qui se rend en pèlerinage sur le chantier «tous les huit jours».

Avec son associé Jérôme Seydoux, il a investi 150 millions d'euros dans le projet. Il en sera propriétaire, contrairement aux autres écuries françaises, qui n'en sont que locataires. L'avantage: les revenus générés par la billetterie, qui rendent le club «autonome» des droits télés, dont les clubs vivent sous perfusion. «Les vingt premiers clubs européens à l'indice UEFA sont propriétaires de leur stade, rappelle Aulas. Pas pour le plaisir de construire un stade, mais pour en capter les revenus. Finalement, les gens ont dit qu'on avait pris du retard pour le construire, alors qu'en réalité on a pris de l'avance.»

Dans ce Grand stade, Aulas veut qu'on puisse commander son sandwich à partir de son portable. Une innovation technologique de plus grâce à laquelle on n'aura plus besoin de choisir entre aller aux toilettes et manger un bout parce que la file d'attente est trop longue. Il faut bien reconnaître ça à Aulas, il est prévoyant: d'ailleurs, en ouvrant sa succession à partir de 2023, il est très en avance. C'est pour ça qu'il est peut être encore un peu tôt pour l'aimer totalement.

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