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Islamistes radicaux: les comprendre ou les extrader?

Moisés Naím, traduit par Micha Cziffra, mis à jour le 09.03.2015 à 7 h 25

Il y a deux courants (minoritaires mais très présents dans le débat public) en Europe qui proposent des réponses opposées au terrorisme islamiste: les «contextualistes» et les «isolationnistes». Aucun des deux n'apporte de solutions satisfaisantes.

Devant l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris, lieu de la prise d'otages meurtrière d'Amedy Coulibaly, le 12 janvier 2015. REUTERS/Yves Herman

Devant l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris, lieu de la prise d'otages meurtrière d'Amedy Coulibaly, le 12 janvier 2015. REUTERS/Yves Herman

Les meurtres d’innocents aux mains d’islamistes radicaux choquent les Européens et les laissent perplexes. Comment expliquer ce phénomène? Et que faire? La plupart des gens n’ont pas de réponse toute trouvée à ces questions. La plupart, mais pas tous.

D'aucuns affirment connaître parfaitement le pourquoi de ces attentats et ce qu’il faut faire pour les prévenir. Parmi eux, deux courants en particulier ont des visions extrêmes et totalement opposées des causes du terrorisme islamiste et de leurs remèdes. Bien qu’ils soient tous deux minoritaires, leurs points de vue apparaissent de plus en plus dans les débats publics sur ces sujets. J’appelle les premiers «contextualistes» et les seconds «isolationnistes».

Des causes et des solutions «évidentes»?

Pour les contextualistes, la cause du terrorisme qui frappe l’Europe est la conduite –passée et présente– des gouvernements européens et des Etats-Unis. Pour les uns, cela a commencé à l’époque des croisades ou pendant la période coloniale. Les autres soutiennent que le terrorisme islamique se nourrit des agressions et des humiliations plus récentes, comme la guerre d’Irak, les liens avec les dictatures pétrolières du Proche-Orient, alliées de l’Occident, et l’appui à Israël dans son conflit avec les Palestiniens.

En outre, l’échec de l’intégration des immigrés en Europe, le taux de chômage élevé des jeunes musulmans, la discrimination qu’ils subissent, leur désespérance et leur quête d’identité sont autant de facteurs qui font d’eux des proies faciles pour les partisans d’une religion mal interprétée, revancharde et belliqueuse qui promettent de leur donner une dignité et de remplir certains vides de leur vie. Un bon exemple de point de vue contextualiste a récemment été donné par Henri Roussel (vrai nom de Delfeil de Ton), l’un des fondateurs de Charlie Hebdo, dans un article de l’Obs où il a commenté l’attentat du 7 janvier:

«Cet attentat entre dans le cadre d’une guerre déclarée à la France, mais aussi dans celui de guerres que mène la France, se mêlant d’intervenir militairement dans des conflits où sa participation ne s’imposait pas, où des tueries pires encore que celle de Charlie Hebdo ont lieu tous les jours, et plusieurs fois par jour, et auxquelles nos bombardements ajoutent des morts aux morts dans l’espoir de sauver des potentats qui se sentent menacés par pas plus recommandables que ceux qui les menacent.»

Les isolationnistes ne sont pas du même avis. Selon eux, il ne faut pas chercher les causes de ce terrorisme dans le contexte, mais chez les auteurs de ces atrocités et chez les leaders religieux qui manipulent des jeunes du Proche-Orient et d’Afrique du Nord ou des enfants européens d’immigrés venus de ces régions, pour en faire terroristes suicidaires.

Dans cette perspective, le problème n’est pas le contexte, mais le nombre des immigrés musulmans et ce qu’ils appellent l'«islamisation» de l'Europe. Ils estiment que l'Europe est «envahie» par une masse de musulmans qui ne sont pas venus pour s'y intégrer, mais pour la rendre conforme à leur religion.

Ils considèrent que l'islam est incompatible avec les valeurs européennes fondamentales comme la séparation des Eglises et de l'Etat, l’égalité de traitement pour les femmes et la tolérance des autres convictions.

Les isolationnistes pensent que la solution au problème terroriste réside, outre une prévention policière plus efficace, dans des politiques plus restrictives en matière d’immigration et dans le renforcement des contrôles aux frontières. Dans toute l’Europe, on a vu surgir des partis politiques et des groupes qui prônent des mesures sévères à l’encontre des immigrants clandestins et d’autres initiatives destinées à contenir l’expansion de l’islamisme radical.

Deux théories défaillantes

Mais il manque aux tenants de ces deux théories opposées des réponses irréfutables aux questions clés.

Si le problème est le contexte, l’histoire et la discrimination à l’égard des immigrés, pourquoi n'y a-t-il pas de terroriste suicidaire latino-américain? Les immigrés latino-américains d’Europe ne vivent pas dans des conditions significativement meilleures que leurs homologues arabes. Cependant, le terrorisme religieux n’existe pas chez les Latinos. Pourquoi trouve-t-on beaucoup moins de terroristes suicidaires d’origine indienne ou indonésienne, les deux pays du monde où la population musulmane est la plus nombreuse, que parmi les enfants d’immigrés venus des pays arabes?

Infographie du Guardian sur les résultats du sondage Ipsos Mori

Quant aux isolationnistes, ils ignorent la réalité du monde si globalisé, interconnecté et intégré d’aujourd’hui, et ne se rendent pas compte que les blocus ne fonctionnent pas.

Les frontières ont toujours été poreuses et aujourd’hui, elles le sont plus que jamais. Les coûts et les efforts qui les rendraient hermétiques au regard d’un bénéfice et d’une efficacité douteuse n’augurent point de bons résultats.

Un autre problème est que la perception de l'«invasion» des immigrés est exagérée. Selon un sondage d’Ipsos Mori repris par The Guardian en octobre 2014, les Français croient que dans leur pays, les immigrés constituent 31% de la population, alors qu’en réalité il n’y en a que 8%. En Espagne, cette estimation est de 16%, alors qu'il n'y en a que 2%. On retrouve ce fossé dans d’autres pays européens.

Le terrorisme islamiste est une menace terrible et un phénomène nouveau, malgré ses proclamations médiévales. Supposer que nous le comprenons et qu’il existe des solutions «évidentes» est une dangereuse erreur.

Moisés Naím
Moisés Naím (203 articles)
Editorialiste
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