Monde

Avec Bongo bis, la Françafrique n'est pas morte (MàJ)

Pierre Malet, mis à jour le 04.09.2009 à 8 h 55

«En Afrique on n'organise pas une élection pour la perdre», dit-on à Libreville.

Ali Bongo, fils du défunt chef d'Etat Omar Bongo, a été proclamé jeudi 3 septembre officiellement vainqueur de l'élection présidentielle au Gabon. Un résultat contesté par l'opposition, qui a provoqué des incidents visant notamment les intérêts français. Le gouvernement a imposé un couvre-feu jusqu'au 5 septembre à Port-Gentil, seconde ville du pays à une centaine de kilomètres de Libreville.

Le chef de la diplomatie française Bernard Kouchner, a rappelé que le scrutin a été très surveillé et les missions d'observation se sont dites «satisfaites». Il a donc a assuré que la France «acceptera le résultat des élections les plus contrôlées possible», une fois les éventuels recours examinés. Le ministre des affaires étrangères a ajouté que la France ne prévoyait pour l'instant «pas du tout d'opération de rapatriement» mais que «tout est prêt pour la faire éventuellement».

«Aucun militaire, aucun policier n'a frappé ou n'a tiré sur un leader politique. Aucun leader politique n'est arrêté, ils sont tous en liberté. Le gouvernement n'a pas pris de dispositions pour restreindre les libertés des leaders», a affirmé Jean-François Ndongou le ministre Gabonais de l'intérieur.

Plusieurs journalistes gabonais et internationaux couvrant l'élection présidentielle du 30 août et ses suites au Gabon ont été «malmenés», selon Reporters sans frontières (RSF). «Certains journalistes ont été menacés, d'autres tabassés, et des chaînes de télévision ont vu leur signal interrompu», malgré «d'apparentes bonnes conditions de travail le jour du vote», dénonce RSF dans un communiqué.

A la mort du patriarche, en juin 2009 dans un hôpital de Barcelone au pouvoir depuis 41 ans, beaucoup s'étaient empressés d'enterrer la Françafrique dont Omar Bongo était devenu un symbole, sinon «le symbole». Trois mois plus tard, le défunt ne se porte pas si mal. Nombre d'Africains considèrent même cette élection comme son triomphe. «Sous le parapluie de la Françafrique», titre ainsi l'action républicaine de Parakou. Ce quotidien béninois n'est guère surpris: « Les Africains dans leur immense majorité ne se faisaient pas trop d'illusions sur l'issue qui paraissait évidente, à savoir la victoire d'Ali Bongo. A la notable exception des démocrates gabonais et autres rêveurs d'une autre époque qui croyaient dur comme fer en un véritable changement après la mort de Bongo.»

Si, fatalistes, à Libreville comme ailleurs, on persiste à répéter qu'«en Afrique on n'organise pas une élection pour la perdre», la victoire d'Ali Bongo paraît d'autant plus étonnante qu'il est détesté par un grand nombre de Gabonais. Ministre de la défense de son père pendant dix ans, il est devenu un symbole des errances du régime. Un régime qui aurait pu développer des infrastructures et qui est accusé d'avoir surtout enrichi ses comptes en banque.

Baby Zeus

Selon Paul Mba Abessole, ex Premier ministre, «la moitié du budget national est détournée». «La spirale est encore implacable dans bien des régimes, poursuit le journal du jeudi: le pouvoir est synonyme d'accès aux richesses et les richesses sont synonymes d'accès au pouvoir. Le Gabon, qui ne manque pas de sous-sols monnayables, a été généreux avec la famille Bongo que des organisations non gouvernementales internationales accusent de posséder tant de «biens mal acquis». Le sigle du parti majoritaire, P.D.G., pouvait-il ne pas suggérer que l'exercice du pouvoir est aussi un business privé?».

Ali Bongo, surnommé «baby Zeus» est un piètre orateur. Il ne soulève pas l'enthousiasme des foules. Tout au long de sa carrière, il a eu très peu de contacts avec les populations. Il est par ailleurs considéré par beaucoup comme trop occidentalisé. «Il ne parle aucune langue africaine. Même pas celle de sa propre ethnie», s'emporte Alain, un juriste, qui s'exprime sous couvert d'anonymat, comme beaucoup de Gabonais et ne parle jamais politique au téléphone. Il est persuadé d'être sur écoute, comme nombre de ses compatriotes influents. Drôle de démocratie... Même les journalistes locaux ont très souvent peur de parler.

A quelques jours de la mort d'Omar Bongo, une reporter de Libreville m'avait fait cette réponse étonnante à la question: «Comment se porte votre Président?». «Ah bon, il est malade? Je n'en ai jamais entendu parler». «Beaucoup se méfient de Bongo parce qu'ils pensent que ce n'est pas un vrai Gabonais, qu'il est d'origine biafraise. Et les Fangs, ethnie principale, ont voté pour des candidats de leur ethnie. Je ne comprends pas comment Ali Bongo a pu remporter cette élection», m'affirme un journaliste sénégalais, qui revient du Gabon. Mais demande, lui aussi, à ne pas être cité: «Sinon, la prochaine fois, je n'aurai pas de visa». Au Gabon, l'obtention des visas des journalistes est souvent une affaire d'Etat, étudiée au plus haut niveau.

«Les Français pourraient payer les pots cassés»

Officiellement la France ne soutenait pas de candidat. «Mais son appui à Ali Bongo est un secret de polichinelle, explique un diplomate occidental. La famille Bongo, les Français la connaissent. Ils savent qu'ils peuvent travailler avec elle. D'autre part, cette famille détient beaucoup de secrets sur la France, notamment sur le financement de la vie politique. Des secrets qui ne doivent pas tomber entre toutes les mains».

La France est toujours le principal partenaire économique du Gabon. Plus de 10.000 de ses ressortissants vivent dans ce pays. Elle contrôle près de 30% de l'économie gabonaise. Libreville reste une des places fortes de la France sur le continent et la base militaire française - 800 hommes - est l'une des plus importantes d'Afrique. «Les Français contrôlent encore la vie politique gabonaise, affirme l'écrivain Marcus Boni Teiga. Mais ce n'est pas à eux de mettre fin à la Françafrique, ils n'y ont aucun intérêt. C'est aux Gabonais eux-mêmes de se battre pour obtenir leur indépendance. Seuls les Africains eux-mêmes ont le devoir de décapiter la Françafrique et de réaliser une véritable indépendance économique et politique».

Mais cette victoire de la Françafrique est des plus fragiles. «On ne se laissera pas manipuler une fois de plus. Nous allons descendre dans la rue et défendre nos droits. Et les Français, considérés comme complices, pourraient payer les pots cassés», s'emporte Joseph, un universitaire gabonais. Ali Bongo va goûter au pouvoir absolu de la Présidence. Mais il n'est pas prêt d'égaler le record de longévité de son père et de savourer l'automne des patriarches. Car la rue n'a pas fini de faire entendre sa voix...

Pierre Malet

Image de une: Affiche géante d'Ali Bongo dans les rues de Libreville, le 30 août. REUTERS

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