Jusqu’où le tatouage s’est-il démocratisé?

Tatuagem Fenix Phoenix Tattoo Micael Faccio via Flickr CC License by

Tatuagem Fenix Phoenix Tattoo Micael Faccio via Flickr CC License by

Le tatouage se serait démocratisé, détourné de ses origines populaires. Mythe ou réalité?

À Paris, le Mondial du Tatouage, l’un des plus grands évènements au monde consacrés au tatouage, a entamé sa nouvelle édition vendredi 6 mars. Jusqu’au 18 octobre, l’exposition «Tatoueurs, Tatoués» au Musée du Quai Branly rend aussi hommage à cet art singulier. L'occasion de s'interroger sur la nature du phénomène médiatisé de démocratisation du tatouage. Qui se tatoue vraiment aujourd’hui en France?

Tatoueurs et chercheurs s’accordent à dire que le tatouage n’est plus l’apanage des mauvais garçons et des filles de mauvaises vies, qu’au contraire tout le monde aujourd’hui exhiberait fièrement ses marquages: du banquier au taulard en passant par le hipster.

La fin du stigmate associé au tatouage

Ainsi, pour Sébastien Galliot, chercheur au CREDO (Centre de recherche et de documentation sur l’Océanie): «Le cliché selon lequel le tatouage est réservé aux criminels ou aux bikers n’opère plus.»

«De nos jours, quiconque cherche à se tatouer a beaucoup plus de choix en termes de motifs qu’auparavant. Les tatoueurs ont aussi un plus grand savoir-faire et peuvent donc satisfaire les envies de tous.»

De plus, dans les années 1980, il n’existait qu’une vingtaine de boutiques de tatouage en France contre quelques 4.000 salons dorénavant. Le chercheur assure:

«À peu près tout le monde se tatoue, du banquier au taulard.»

Elise Müller, auteure du livre Une anthropologie du tatouage contemporain, en convient. «Désormais, on compte des tatoués de tous âges et de tous milieux socio-culturels!», dit-elle à Slate. Pour Romain, artiste tatoueur au salon Hand In Glove à Paris, il n’existe «pas une clientèle type».

Et pour cause, aujourd’hui le tatouage n’est plus tabou ni stigmatisé. Il obéit à de nouveaux codes et sert de nouveaux buts. Jérôme Pierrat, rédacteur en chef de Tatouage magazine estime que «les tatouages aujourd’hui ne sont généralement pas des tatouages de revendication, d’appartenance à un groupe notamment criminel. Ils sont esthétiques.»

Tatouage et identité

Au revoir tatouages tribaux, flammes et lettrages chinois communément réalisés autrefois. Au tournant du siècle dernier les clients de salons de tatouages se sont aussi mis à être plus exigeants quant à l’aspect artistique et innovant de leur tatouage, selon The Atlantic. Les enjeux étant à travers les tatouages d’exprimer et de définir son identité, explique le magazine, qui a interviewé sur le sujet une chercheuse, Anne Velliquette qui étudie la relation entre le comportement des consommateurs et la pop culture. 

«Nous vivons dans un monde plus fragmenté et plus chaotique», explique-t-elle, ce qui induit un besoin plus fort de démontrer son identité. A l'issue d'une étude sur les personnes tatouées, elle constate une «perte d'ancrage, nécessaire pour définir son identité. Nous nous sommes rendus compte que les tatouages fournissent ce sentiment d'ancrage. Leur succès souligne ce besoin de stabilité, de permanence.»

Les recherches d’Elise Müller ont permis au total de dégager cinq raisons principales de se tatouer, parmi lesquelles, outre la recherche de l’esthétisme, «marquer le passage à une nouvelle étape de la vie, se rassembler (rassembler ses différentes facettes, ses différentes origines...), exprimer ses valeurs, illustrer le mythe personnel.»

«Le tatouage existe en Europe depuis des millénaires», resitue Elise Müller. Pourtant il n’a commencé à se démocratiser que dans les années 1970, juge l’auteure.

«À ce moment-là, il conserve encore une part de son caractère transgressif (il a en effet longtemps été associé à la marginalité, voire à la criminalité).»

Ce n’est que progressivement «et notamment en raison de sa valorisation dans les médias (icones, sportifs, etc.)» que le tatouage est devenu «branché», note Elise Müller.

«Sans doute parce que, désormais, ceux qui osent la marque et l’exhibent sur les écrans sont des personnes mises en lumière et qui véhiculent les clichés d’une "vie réussie" (acteurs, chanteurs, sportifs, etc. Tous beaux, riches et bien dans leur peau!).»

Le tatouage reste populaire

Mais il faut arrêter de croire que, parce que des personnes riches et célèbres exhibent leurs tatouages dans les médias, le tatouage s’est détourné de ses origines populaires.

D’après l’étude Ifop réalisée en 2010 pour Dimanche Ouest France, document statistique le plus récent sur les français et les tatouages, en France «le tatouage est marqué socialement», les milieux populaires étant les plus tatoués.

Jérôme Fourquet, qui dirige le Département Opinion et Stratégies d’Entreprise de l’Ifop, interviewé par Slate, estime en effet que, bien que se faire tatouer peut être quelque chose d’onéreux, l’aspect financier est moins important que, notamment, l’incertitude face au caractère indélébile du marquage.

«Les freins au tatouage sont plus psychologiques que financiers. Des personnes issues de milieux populaire sautent plus facilement le pas car le marquage est associé à une certaine culture, un certain rapport au corps répandus dans leur milieu.»

Au total un Français sur dix déclare s’être fait tatoué. La pratique est quasiment inexistante chez les plus de 50 ans. En revanche, elle se développe beaucoup dans la jeunesse: 20% des 25-34 ans sont tatoués. Rien d’étonnant selon Jérôme Fourquet:

«Le tatouage en France est un phénomène émergent. Et comme tout phénomène émergent il provient de la jeunesse».

On se tatoue aussi moins dans l’agglomération parisienne qu’hors d’elle. On lit d’ailleurs dans le sondage Ifop d’autres chiffres étonnants, comme le fait que les sympathisants du Front national seraient les plus tatoués et, parmi les non tatoués, ceux qui projettent le plus de passer à l’acte… Des chiffres à prendre avec des pincettes en raison des faibles effectifs interrogés.

Jérôme Fourquet relate toutefois qu’une autre enquête, réalisée l’été dernier pour contrôler les données, confirmait les «mêmes proportions».

L’Hexagone va-t-il rattraper les pays anglo-saxons?

«Avec le renouvellement des générations», les chiffres devraient encore grandir. «Nous n’étions pas du tout dans ces proportions là il y a 15/20 ans», note Jérôme Fourquet. Bientôt «nous pourrions arriver à 15% des Français tatoués.» Une tendance confirmée dans le sondage par la proportion de Français non tatoués souhaitant sauter le pas: 22% des 18 à 24 ans, 13% des 25 à 34 ans, la proportion déclinant ensuite à mesure que l’âge avance.

Avec 10% de sa population tatouée, la France se place encore derrière les Etats-Unis où 23% des américains sont tatoués selon une enquête du Pew Research Center menée en 2010, rapportait le New York Times. C’est deux fois plus qu’en France. En effet les Etats-Unis ont été pionniers dans la démocratisation du tatouage.

«Le brevet du premier dermographe a été déposé aux Etats-Unis en 1891. Les premiers studios ont ouverts très peu de temps après. Techniques et conditions d’hygiène n’ont alors cessé de se développer», relate Elise Müller.

Ainsi, les premiers tatoueurs ayant structuré, anobli la profession en la rendant artistique étaient britanniques (fin XXe-début XXe) et plus tard américains d’après Sébastien Galliot qui cite en particulier Sutherland McDonald, Don Ed Hardy et Sailor Jerry.

«En France, les tatoueurs sont restés "ambulants" jusque dans les années 60», continue Elise Müller.

«Le regard des Français sur le tatouage a donc, si l’on peut dire, près de 70 ans de retard sur celui des Américains. Aussi est-il logique que les connotations négatives n’aient pas totalement disparu chez nous: pour les anciennes générations, le tatouage demeure l’apanage des mauvais garçons et des filles de mauvaises vies…»

Au Royaume-Uni aussi le tatouage a connu une forte démocratisation. Le nombre de tatoueurs y a augmenté de 173% entre 2003 et 2013, relève The Economist qui note également que le phénomène n’y est plus réservé au milieu populaire. En Grande-Bretagne, «28% des membres de la classe moyenne admet avoir au moins un tatouage, comparé à 27% de ceux de la classe ouvrière.»

La folie tatouage y aurait même atteint son pic, d’après Matt Lodder, chercheur et professeur de l’Université d’Essex, spécialisé dans les pratiques de modification du corps, cité par The Economist. Pour lui, l’offre au Royaume-Uni est saturée. Le métier de tatoueur ne serait déjà plus un choix de carrière intéressant.

Peut-être vaudrait-il mieux se tourner vers la pratique du détatouage dès à présent en France? Sébastien Galliot estime que la mode, «répandue chez les hipsters», de se tatouer le visage et les mains de symboles tels que des encres marines «ne va pas durer très longtemps» et que beaucoup regretteront bientôt leur marquage. La mode du tatouage est en effet paradoxale, souligne Jérôme Pierrat.

«Une mode est éphémère mais un tatouage est pour la vie.»

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