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Le design d'Apple, un exemple de despotisme éclairé?

Nicolas Six, mis à jour le 06.03.2015 à 7 h 35

Pour la marque à la pomme, le designer révèle au monde les objets dans leur essence et leur vérité: une vision que certains qualifieront de mystique, voire de despotique, mais que les consommateurs plébiscitent.

Lors de la présentation de l'iPhone 6, le 9 septembre 2014. REUTERS/Stephen Lam.

Lors de la présentation de l'iPhone 6, le 9 septembre 2014. REUTERS/Stephen Lam.

Quel est le secret de l’insolente réussite d’Apple? La firme californienne, première capitalisation boursière mondiale, vend plus d’iPhones que jamais: +46% en 2015. L’iPhone 6, son nouveau modèle, n’introduit pourtant aucune innovation radicale. Seul son design a changé: il a grandi et sa forme s’est arrondie. Une amélioration sensible car l’iPhone se révèle plus doux en main. Ses tranches forment un arc de cercle parfait qui offre une sensation tactile particulièrement agréable au creux de la paume. L’iPhone 6 a beau être plus volumineux, il demeure confortable.

Le patron du design d’Apple a eu le coup de crayon très sûr. Cela ne surprendra aucun passionné de design industriel, tant les dessins de Jony Ive inspirent ses pairs depuis bientôt vingt ans. C’est à Apple qu’on doit le style dominant des smartphones: bords métalliques, écran couvrant presque toute la façade, blancheur immaculée. Beaucoup d’ordinateurs de voyage reprennent les codes esthétiques du Macbook Air: gris aluminium, trackpad géant, clavier limpide, pas de vis apparentes.

La différence entre hommage et copie est subtile. Dès sa sortie, en novembre 2014, l’iPhone 6 a été décortiqué par plusieurs fabricants chinois. Une avalanche de mobiles aux bords arrondis déferle à présent sur les magasins asiatiques, en hommage fort discourtois aux idées de Jony Ive. Pourquoi les esquisses d’Apple sont-elles si influentes? Qu’y a-t-il de remarquable dans le design d’Apple? Quel est son ADN?

Une idée ancienne: la priorité à l’outil

Jony Ive a des idées très arrêtées sur le design industriel. Pour lui, la forme d’un objet est totalement dépendante de sa finalité. «Nos produits sont des outils, le design ne doit pas aller contre», professait-il à Wired en 2012. L’idée est tout sauf révolutionnaire. Beaucoup d’antiquités respectent cette règle, des poteries aux outils agricoles. Mais elle ne s’applique normalement qu’aux objets des classes laborieuses. Dès qu’un objet s’adresse aux classes supérieures, il verse dans une forme d’esthétisme décoratif que Jony Ive abhorre. Pour lui, rien ne saurait perturber le bon usage d’un outil.

Il faut toute la passion d’un architecte du XVIe siècle pour formuler clairement cette idée. Carlo Lodoli, prêtre et architecte passionné de mathématiques, écrivait: «Nous devons unir les bâtiments avec la raison, et faire en sorte que la fonction soit la représentation.» C’est l’acte de naissance du fonctionnalisme, qui sera résumé au XIXe siècle de façon limpide par Louis Sullivan, un autre architecte: «La forme suit la fonction». Les idées fonctionnalistes s’infiltrent rapidement dans le design industriel et émergent en 1920, sous l’influence de l’école artistique allemande du Bauhaus, dont les idées continuent de dominer le design industriel.

Jony Ive a un maître spirituel, l’Allemand Dieter Rams, patron du design de Braun de 1961 à 1995. Un créateur renommé dont les objets sont exposées au Moma, le musée d’art moderne de New York. Ive s’inspire ouvertement des dessins de Rams. L’ancien Mac Pro ressemble de façon troublante à la radio T1000 de Braun. Le premier iPod pioche allègrement dans les codes esthétiques de la radio de poche T3. La calculatrice des premiers iPhone est un décalque de l’ET44 de Braun.

Dieter Rams avait coutume de résumer son travail de cette équation en apparence étrange: «Less is more», «moins c’est plus». Cette pensée est proche de l’évolutionnisme de Darwin. Dans la nature, chaque forme a une nécessité, il n’y a pas de superflu et cela n’empêche pas la nature d’être séduisante. Jony Ive a repris cette idée à son compte:

«Nous devons nous débarrasser de tout ce qui n’est pas absolument essentiel. Quand nous créons un objet, inlassablement, nous revenons au point de départ: avons-nous besoin de cette partie? Pourrions-nous remplacer ces quatre pièces par une seule?»

Ive a banni les motifs esthétiques des produits d’Apple. A Cupertino, «l’ornement est un crime», pour reprendre la formule de l'architecte autrichien Adolf Loos. L’admiration de Jony Ive pour les objets de Rams est grande: «Leur forme est inévitable», résume-t-il dans une formule lumineuse. On les prend en main naturellement, sans réfléchir, tant leur fonction apparaît clairement dans leur design.

Jony Ive n’est pas l’unique designer à admirer Dieter Rams, dont l’influence est notoire. Mais peu partagent comme lui son souci obsessionnel de la simplification, de l’épure et de l’ergonomie. Parmi les designers dévoués à ces idées-là, peu ont la liberté de les imposer. Dans beaucoup d’entreprises, le pouvoir est dilué dans les mains des ingénieurs, des responsables marketing, des responsables de production, etc. Chez Apple, le designer a plus de pouvoir qu’ailleurs. Il détient le final cut, et c’est suffisamment rare pour être souligné.

Essence, pureté, vérité

Il y a un fonds religieux dans les conceptions d’Apple sur le design. Les produits doivent être «brillants, purs et honnêtes», affirmait Steve Jobs. L’ancien patron d’Apple a même déclaré que «si les objets avaient des sentiments, ceux-ci seraient basés sur le désir d’incarner leur essence. Le rôle d’un verre, par exemple, est de contenir de l’eau. Par conséquent, sa crainte la plus grande est d’être remplacé par un autre verre».

Le rôle d’un designer est de révéler l’essence d’un objet, car cet objet n’est pas apparu dans l’histoire des hommes par hasard. Il a une essence, une raison d’être. Dessiner un objet est une quête de vérité, laquelle échappe au tout venant.

Steve Jobs exprimait régulièrement son mépris pour l’opinion du consommateur: «Il ne sait pas ce qu’il veut.» Il était même allergique aux études de marché. On pourrait y voir du mépris pour le consommateur, mais ce serait oublier qu’Apple mûrissait ses produits pendant des années dans le secret des laboratoires de Cupertino. Certains restaient dans les limbes pendant plus de dix ans, faute de convaincre. Apple ne travaillait pas sur le dessin d’un verre d’eau, dont l’essence est connue de tous. Apple travaillait sur des produits nouveaux, innovants, parfois disruptifs, tels le Mac, l’iPod, l’iPhone, et peut-être bientôt la «Watch», commercialisée en avril 2015.

Voilà pourquoi Steve Jobs n’éprouvait aucun besoin de sonder ses clients. Pour lui, le consommateur était incapable de juger l’intérêt d’un produit inconnu, dont l’usage lui échappait totalement. Apple ne travaillait pas seulement sur la forme des objets, Apple créait des fonctions nouvelles. Imaginait des besoins qui n’existaient pas encore.

A plusieurs reprises dans son histoire, Apple a refusé de donner au consommateur ce qu’il voulait. Avec l’iPhone en particulier, la firme de Cupertino a créé un objet surprenant, dont nous mettrions des années à cerner l’utilité et qui finirait par nous devenir indispensable. Apple a dicté aux consommateurs de nouveaux usages de façon dogmatique, une posture autoritaire qui colle bien à l’image de patron tyrannique de Steve Jobs.

En apparence, Apple ne nous écoute pas. Apple fait des choix très contraignants à notre place. Apple trace une voie unique, où notre marge de liberté est étroite: un seul design, un seul logiciel, des règles d’utilisation très contraignantes. C’est une attitude foncièrement despotique. Mais bien souvent, les despotes ont une vision du monde assez déformée, centrée autour de leurs intérêts et de leurs opinions, ni clairvoyantes, ni équilibrées. Contrairement à la majorité des tyrans, Jobs ne ruminait pas une vision fantasmée et déformée des hommes. Il voyait nos besoins et nos attentes avec une acuité étonnante. Ses produits, aussi étroitement formatés fussent-ils, ont séduit la terre entière et ont profondément influencé la concurrence.

Voilà qui révèle quelque chose d’intéressant sur le caractère de Steve Jobs, et sur celui de Jony Ive, car les deux hommes travaillaient en bonne entente. Jobs et Ive ont obsessionnellement cherché à nous comprendre et à précéder nos attentes, avec un respect et une clairvoyance qui ne sauraient être mis en question. L’idéologie d’Apple est principalement centrée autour du client. C’est peut-être un cas rare de despotisme éclairé.

Pas forcément une recette à recopier

Les produits d’Apple sont dénués de toute symbolique et de tout ornement. Leur fonction apparaît clairement dans leur dessin. Leur forme se passe de mode d’emploi. Ils évitent autant que possible de jouer sur nos codes culturels, nos goûts ou nos émotions. Minimalistes, ils visent le plus petit dénominateur commun: c’est sans doute la raison principale de leur succès. En choisissant l’épure, Apple emprunte le chemin le moins dangereux. L’iPhone appartient à toutes les cultures, de l’Inde aux Etats-Unis. L’iPhone appartient à tous les âges, de l’adolescent au senior. S’il fallait résumer l’esprit de design d’Apple, voici ce qu’on pourrait en dire: «un outil épuré est universel».

Cette vision fonctionnaliste domine le design des mobiles, mais elle n’est guère populaire, par exemple, dans le design automobile, où l’ornementation et les volutes baroques restent très populaires. Le minimalisme n’est qu’une voie possible parmi d’autres. Une voie ascétique fermée à l’exubérance créative.

On prête à l’architecte Rem Koolhaas ce trait d’esprit: «Si moins est plus, alors peut-être que rien est tout.» Une petite phrase ambigüe et provocante que nous serions tenté d’interpréter ainsi: il serait ennuyeux, pour les créateurs comme les consommateurs, de vivre dans un monde exclusivement peuplé d’outils minimalistes. Les concurrents d’Apple, qui s’inspirent presque tous des différents modèles d’iPhone, devraient s’ouvrir à cette idée. Il existe probablement une place pour des smartphones moins consensuels, au design audacieux, dotés de personnalités fortes. Car si personne ne suit cette voie, les smartphones finiront par tous se ressembler.

Nicolas Six
Nicolas Six (2 articles)
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