Culture

Will Self: «Le Royaume-Uni est le 51e État d’Amérique»

Ursula Michel, mis à jour le 07.05.2015 à 12 h 29

Auteur de romans hallucinés, l'écrivain britannique a aussi un avis sur les sujets d'actualité. Religion, liberté d'expression, élections britanniques... Nous l'avons soumis au jeu de notre entretien tablette.

Will Self. REUTERS/Luke MacGregor.

Will Self. REUTERS/Luke MacGregor.

Depuis ses débuts d'écrivain à l'entrée des années 90, Will Self a perturbé les normes du roman classique. À la frontière du fantastique (Les Grands singes, Vice-versa) et de l’anticipation (Le Livre de Dave), ce rejeton illégitime de Joyce et Ballard se plaît à triturer la langue et les convenances pour livrer à chaque nouveau livre une réflexion acide sur la société occidentale, tout autant que des expérimentations stylistiques de plus en plus rares dans le paysage littéraire.

Avec Parapluie, son dernier roman, traduit en français en février, il repousse un peu plus les limites en proposant un récit bicéphale: l’expérimentation du LSD sur une vieille patiente catatonique dans un asile psychiatrique en 1971 et le récit de celle-ci, qui plonge le lecteur au cœur d’une virée hallucinée dans le Londres du début du siècle. Mais si Self refuse la littérature comme «miroir de la vie», il a un avis sur les sujets d'actualité, de l'importance de la religion à la liberté d'expression en passant, évidemment, par la politique britannique et les élections qui se tiennent ce jeudi 7 mai. Quand nous l'avons rencontré au moins de février, nous l'avons donc soumis au jeu de notre entretien tablette sur les questions très contemporaines que pose sa littérature.

Parapluie se déroule pour une bonne part au début du XXe siècle, en pleine révolution industrielle. Quelles raisons ont poussé Will Self à choisir cette époque? Quelles similitudes y trouve-t-il avec notre monde contemporain?


J’ai choisi cette période pour diverses raisons: il s’agit d’un point de rupture technologique majeur, tout comme celui que nous vivons actuellement. À l’époque, l’automatisation des usines a commencé à redéfinir l’économie et à impacter sérieusement la psyché humaine. Le Londres de 1905 contient tous les éléments que nous associons à la modernité: l’électrification du réseau ferré, l’instantanéité des communications entre les marchés financiers, l’apparition du téléphone et de l’électricité domestique… et soudain se déclenche la Première Guerre mondiale!

Ma trilogie de romans, inaugurée par Parapluie, s’intéresse aux relations entre les psychopathologies humaines, le progrès technique et la guerre. Chaque roman concerne une période du XX/XXIe siècle: Parapluie se concentre sur la Première Guerre, Requins (Sharks) sur la Seconde et Téléphone (Phone), le troisième volume, se focalise sur les guerres post-11 Septembre diligentées par l’Ouest en Irak et en Afghanistan. Les correspondances trans-temporelles entre ces différentes époques m’intéressent énormément.

Débutant presque toujours par un élément perturbateur qui produit une narration déviante, les œuvres de Will Self ne sont que rarement ancrées dans la réalité du monde contemporain. Loin du travail de Jonathan Coe, autre écrivain britannique ayant étrillé les années Thatcher et Blair dans nombre de ses romans (Testament à l'anglaise, Le Cercle fermé), les fictions de Self sont-elles pour autant déconnectées de toute critique vis-à-vis de la société occidentale?


J’adore les romans de Coe (et je ne dis pas cela parce que c’est un ami personnel) mais c’est une forme fictionnelle pour laquelle je n’ai pas d’inclinaison particulière. Pour moi, la réalité est trop tordue, polymorphe et perverse pour trouver sa place dans un tel format. Les structures et les conventions romanesques m’ont toujours agacé et avec Parapluie, je crois avoir trouvé un moyen de m’en affranchir.

Je ne m’inscris pas dans la définition stendhalienne de la littérature comme «miroir de la vie». Pour moi, la littérature ne peut que présenter un simulacre de ce que nous pensons être le monde. J’inclus volontiers des événements politiques et des personnages réels dans mes romans, mais je me refuse à y projeter les mentalités qui attribuent à ces gens ou à ces événements un autre statut épistémique que leurs rêveries intérieures.

Dans son précédent roman, Le Livre de Dave, Will Self imaginait un monde post-apocalyptique régit par un texte sacré, écrit quelques siècles plus tôt par un chauffeur de taxi alcoolique. Est-ce ainsi que le Britannique perçoit la religion, comme un immense malentendu?


J’aime bien le faux trailer du Livre de Dave. Ce roman était une satire des religions révélées, c’est à dire les religions révélées à travers un texte considéré comme sacré. Ce que j’essayais de montrer dans ce roman, c’est à quel point la religion est inévitable: peu importe le matériau central sur lequel elle se base, elle continuera à exister dans toute les sociétés humaines.

L’Occident, soi-disant une société séculaire, est fanatiquement religieux. Sa religion se nomme l’humanisme et nous promet le paradis sur terre tout autant qu’une révélation gnostique de la structure de l’univers. Notre religion a son propre jihad, visant à apporter la démocratie et la liberté par la poudre et les canons. L’humanisme, tout comme le marxisme ou le nazisme, est une terrible religion car il substitue l’homme à Dieu et donc se sent exonéré de tout arbitrage moral extérieur. Voilà pourquoi les crimes et les génocides du XXe siècle ont dépassé en horreur ceux des siècles précédents.

Deux jours après les attentats de Paris, Will Self assimilait la liberté d’expression à un «fétiche». Une affirmation qui nécessitait un petit approfondissement.


C’est un fétiche, parce que les gens s’en drapent pour signifier qu’ils sont bons. Ils le clament sur un badge ou cliquent sur un bouton et pensent que cela est une forme de liberté. Et ceci supposerait un droit absolu à la liberté d’expression.

Mais il n’y a pas de droit sans responsabilités et sans moyen de les imposer. Il ne peut y avoir de droits de l’homme sans un gouvernement pour les imposer, et cela n’arrivera jamais. La liberté d’expression est toujours dépendante de juridictions politiques et de codes moraux, sociaux ou culturels.

Je pense que de nombreuses personnes, au XXe siècle, confondent la liberté et la masturbation et ce que nous observons aujourd’hui, c’est une campagne pour le droit de se complaire dans sa propre imagination libidinale. La satire, pour moi, doit toujours promouvoir un discours moral, la provocation aiguillonne simplement. Elle ne crée pas le discours mais l’exclut. Aucun djihadiste ne déposera sa kalachnikov à cause d’un dessin représentant le prophète.

En Europe, la crise a fait naître des alternatives politiques de gauche (Syriza en Grèce, Podemos en Espagne). Alors que les Britanniques élisent leurs députés ce jeudi 7 mai, comment Will Self explique-t-il l’absence dans son pays d’une voie similaire?

Dessin de Kal pour le magazine The Economist.


Le Royaume-Uni est le 51e état d’Amérique et les différences de système politique entre les Etats-Unis et nous ne sont qu’apparentes. Nous sommes le creuset à la fois du néolibéralisme et du néoconservatisme en Europe. Aucune surprise donc que nous soyons de droite! Nous pensons que cela est bon pour le business.

Nous avons jeté Londres dans la gueule des escrocs russes et des cadres chinois. On prend l’argent d’où qu’il vienne, même sale, tant qu’il est investi sur le merdique marché immobilier britannique. Nous sommes une bande d’égoïstes et d’ordures hypocrites. Mais vous le saviez déjà, non?

Ursula Michel
Ursula Michel (85 articles)
Journaliste
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