Culture

«Inherent Vice»: un film aussi drogué que ses personnages

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 18.01.2017 à 18 h 48

Simultanément, et avec un délibéré manque de cohérence, les situations et une partie des répliques miment et caricaturent le cinéma noir classique, avec privé désabusé, femme fatale allumeuse, manigance des notables et flic teigneux.

©Inherent Vice

©Inherent Vice

Vers la fin du film la voix off d’une sorte de sorcière psychédélique nommée Sortilège dit quelque chose qui vise à donner son sens à ce qu’on vient de voir: une tentative de traduire en images hallucinées et récits déjantés la fin de l’utopie des années 60 aux Etats-Unis, le basculement du pays dans le consumérisme cynique et boulimique d’une nation à la fois avide et puritaine, dominatrice et rétrograde, qui atteindra son accomplissement quand Ronald Reagan passera du poste de gouverneur de l’Etat de Californie (le cadre du film) à celui de président des USA.

Un scénario drogué

S’inspirant du roman éponyme de Thomas Pynchon (en français, Vice caché, Seuil), le cinéaste de There Will Be Blood et de The Master y trouve un matériau qui lui permet de suivre le fil de l’ensemble de son œuvre: une sorte d’histoire mentale (comme la maladie du même métal) et morale de l’Amérique, par les voies détournées d’un romanesque toujours aux franges du fantastique. Mais il aborde cette fois un registre loufoque dont Punch-Drunk Love avait pu laisser deviner les prémisses, mais qui est ici à la fois plus léger, voire volontiers enfantin, et plus profond. Il y parvient en fabriquant une sorte de collision entre deux codes hétérogènes, chacun poussés dans ses ultimes retranchements.

Autour de l’improbable Doc Sportello, faux médecin mais peut-être vrai détective privé, en tout cas assurément consommateur invétéré de toute substance planante passant à portée de briquet ou de narine, se déploient des tribulations au bord de l’hallucination permanente, délire complètement farfelu reposant sur l’hypothèse que c’est le scénario lui-même qui est high, et prêt à pouffer de rire même et surtout dans les situations les plus dramatiques, comme sous l’effet d’une herbe de première qualité.

Parodie du cinéma noire classique

Simultanément, et avec un délibéré manque de cohérence, les situations et une partie des répliques miment et caricaturent le cinéma noir classique, avec privé désabusé, femme fatale allumeuse, manigance des notables et flic teigneux.

Le résultat est un film alternativement, ou simultanément, brillant et creux – revendiquant d’ailleurs son brio comme son vide. Le mélange des genres évoque par instant, en moins méthodique, le Tarantino de Pulp Fiction ou certains  films des frères Coen (un mix de Blood Simple et de The Big Lebowski), assez vite l’enjeu dramatique de l’enquête ou des rapports entre les personnage s’évapore comme la fumée d’un joint. Le véritable modèle aurait plutôt été à chercher du côté de Dr Folamour, au point d’incandescence entre burlesque et film noir (en remplacement de film de guerre), mais on est loin du compte.

Nul doute que ce côté décousu soit volontaire, cela ne le rend pas très passionnant pour autant

Entre plage californienne cool et truands à batte de baseball, manipulations retorse et blagues de potache, il reste des scènes, des répliques, des moments capables de remplir un best of. Nul doute que ce côté décousu soit volontaire, cela ne le rend pas très passionnant pour autant. Et in fine, le sens du titre devient tout aussi fumeux – le « vice caché » est peut-être constitutif de la démocratie à l’américaine, mais ce n’est pas ce film-là qui aura contribué à la comprendre. Loin de la clairvoyance politique sur la société américaine par les moyens de la fiction, dont le cinéma (David Cronenberg, David Fincher, Gus Van Sant…) comme la littérature (exemplairement celle de Don DeLillo ou de James Ellroy) sont capables, Inherent Vice reflète au mieux la perception déformée par les drogues et un individualisme infantile des mutations qu’a effectivement connu le pays au tournant des années 60-70. 

Des interprètes impressionnants

Ce qui tient la route, comme toujours chez P.T. Anderson, ce sont les interprètes masculins, à commencer par Joaquin Phoenix, impressionnant en détective freak à rouflaquettes sorties d’un dessin de Crumb, avec une présence animale, une puissance et une douceur impressionnantes. 

Plutôt que Humphrey Bogart ou Dana Andrews, sa manière physique et ironique d’occuper l’écran évoque le Clint Eastwood époque Josey Wales. En sale flic brutal et triste, Josh Brolin est assez remarquable, et Benicio Del Toro comme Martin Short réussissent de brèves mais remarquables apparitions –alors que les rôles féminins sont systématiquement maltraités.

Tout cela fabrique une fois de plus dans l’œuvre du réalisateur un film qui traduit une puissance de réalisation, des choix de récits et de formes originaux, des moments mémorables et, ponctuellement, des intuitions remarquables. Mais à l’arrivée un objet inutilement bancal, à la fois insistant et inconsistant.

Inherent Vice

De Paul Thomas Anderson, avec Joaquin Phoenix, Owen Wilson, Reese Witherspoon, Benicio Del Toro, Maya Rudolph, Josh Brolin, Katherine Waterston

Sortie le 4 mars 2015 | Durée: 2h29

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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