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Vivre dans les lilongs, ces ruelles typiques de Shanghai

Justine Rochot et Nonfiction, mis à jour le 03.03.2015 à 18 h 17

En croisant les disciplines et en nous ouvrant les portes de sa propre mémoire familiale, Jie Li livre une étude riche et personnelle sur la vie dans les lilongs.

La «Cité Bourgogne», un lilong de Shanghai / Peter17 via WikimediaCC

La «Cité Bourgogne», un lilong de Shanghai / Peter17 via WikimediaCC

Shanghai Homes - Palimpsests of Private Life

de Jie Li

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Premier ouvrage de Jie Li –enseignante à Harvard au département des langues et civilisations d’Asie orientale– Shanghai Homes est un texte qui manie les disciplines et les échelles de manière exemplaire, mobilisant architecture, histoire et sociologie tout en les confrontant à la propre mémoire familiale de l’auteur, elle-même originaire de Shanghai avant de partir aux Etats-Unis à l’âge de 11 ans.

L’ouvrage est le fruit de plus de dix ans d’enquête et de rétrospection menées par Jie Li auprès de sa famille et de son voisinage ayant vécu sur plusieurs générations dans deux lilong (里弄aussi appelé longtang弄堂) du district nord-oriental de Yangshupu: ces lilong, ruelles typiquement shanghaiennes composées de maisons de style architectural occidental, furent construites au début du XXe siècle par des entreprises anglaises et japonaises pour y loger leurs employés étrangers, avant d’être réinvesties (du fait des départs massifs de la population étrangère après la Seconde Guerre mondiale et l’arrivée au pouvoir des communistes) par une population chinoise aux origines sociales et aux parcours de vie bigarrés –ouvriers migrants, compradors des entreprises étrangères [représentants de ces entreprises, ndlr], patriarches et concubines…– dont les familles paternelles et maternelles de l’auteur sont d’exemplaires échantillons.

Alors que ces ruelles sont aujourd’hui massivement détruites ou reconstruites pour répondre à une demande touristique marquée par la nostalgie du Shanghai des années 1930, Jie Li se les réapproprie dans leur épaisseur et leur complexité historique, et nous offre de revenir sur les vies de ces lieux et les époques qu’ils ont traversées, à travers le regard de ceux qui les ont habités, y ont grandi, aimé, travaillé, souffert, sur plusieurs générations, allant de la période coloniale du début du siècle à l’ère capitaliste contemporaine, en passant par la Révolution Culturelle. Plus qu’à une description objectiviste de l’urbain, c’est à une archéologie familiale d’un lieu que s’adonne Jie Li, en nous plongeant aussi bien dans l’histoire du bâti, dans la forme de la ville, que dans les cartographies mentales, les émotions, récits et pratiques concrètes des habitants qui s’y dessinent. C’est donc bien –comme le suggère le sous-titre– comme palimpseste, comme sédimentation historique, que le lilong est appréhendé ici, comme espace familial dont il s’agit d’examiner chacune des strates et des grains cachés derrière les façades, couches qui sont aussi bien faites de la diversité des récits de vies qui l’habitent que des objets du quotidien qui ont eux-mêmes accompagné et épaissi la vie de ses habitants. Ainsi, derrière l’apparente banalité des pratiques quotidiennes décrites dans l’ouvrage, se cache une ambition théorique et épistémologique forte: décrypter, à travers la monographie d’un lieu, les liens ténus qu’ont pu entretenir les micro-histoires des individus avec la «Grande Histoire» du XXe siècle chinois; suggérer des hypothèses, dessiner les contours d’une possible «histoire chinoise de la vie privée» –dans l’héritage des célèbres ouvrages dirigés par Philippe Ariès– en examinant l’histoire des stratégies mises en place par les individus pour construire du «chez-soi» au sein de contextes historiques et politiques divers.

Les lilong sont ainsi pris ici comme décor, comme scène sur laquelle jouent des personnages structurant le drame de la vie quotidienne, drame lui-même fait de scandales, de rumeurs, d’épouses et de concubines exposant leurs déboires à la collectivité vivant dans ces espaces étriqués, de procès collectifs et de perquisitions, d’accusations politiques et d’amourettes naissantes… L’ouvrage file ainsi la métaphore théâtrale jusque dans sa structure: après une introduction posant le cadre théorique et la démarche personnelle au centre de l’enquête, le premier chapitre –«foothold», point d’appui– s’attache à revenir sur l’histoire de ce décor général, les lilongs où ses familles paternelles et maternelles –protagonistes du drame– ont vécu sur plusieurs générations: leur fondation et la vie de leurs premiers habitants (1910-1940s), leur passage de propriété étrangère à logement public sous le maoïsme (1950-1970s), le réinvestissement chaotique du lieu avec l’ouverture économique et la privatisation immobilière, menant aussi bien à la construction de structures architecturales illégales qu’au conflit d’héritage (1970-1980s). Cette brève histoire du décor est illustrée par de multiples et précieux documents: divers plans du lilong, croquis de la vie quotidienne dans les ruelles dessinés par les parents et grands-parents de l’auteur, vues en coupe des intérieurs et des fonctionnalités de chacune des pièces telles une maison de poupée, photos récentes des intérieurs prises par l’auteur, photos de famille sur plusieurs générations permettant ainsi de visualiser les espaces et de mettre des visages sur les noms de ceux qui les ont habités. Très vite, à la lecture, l’auteur parvient à nous rendre progressivement familiers de ces lieux et de ces habitants, dont elle parle en usant des sobriquets qu’elle leur a toujours attribués: Grand-mère Abricot, Waipo, Waigong, Directeur Zhang, Mère Yang, Mère Huo, Yeye et Nainai, Oncle Prospère…

De cette contextualisation et familiarisation première, Jie Li nous plonge ensuite dans le concret, la diversité et les petits secrets du quotidien: le second chapitre –«Haven», refuge– s’attache à décortiquer l’évolution du sens du «chez-soi» en examinant les liens ténus entretenus par les habitants avec les objets constitutifs de leur quotidien, à des moments donnés de leur histoire individuelle: machine à coudre des années 1930 de la grand-mère, photographies jalonnant l’histoire familiale, diplôme d’université du grand-père tâché des croix rouges apposées lors de la Révolution culturelle, bureau d’acajou, premiers postes de radio de la famille, fresques de bambous cachées au-dessus des portes et unique trace de l’ancienne occupation japonaise du lieu, lit à grain hérité du trousseau d’une arrière-grand-mère… Pour Jie Li, les objets inanimés ont une âme: car, en faisant le récit de vie de ces objets, l’auteur nous laisse entrevoir l’intensité des affects investis pas les individus dans ces «choses» entourées de souvenirs et de mémoire, faisant de ces artefacts domestiques les principaux témoins de l’histoire du lieu, et les vecteurs d’un attachement possible. Mais, nous rappelle l’auteur, les objets ne sont pas investis de significations uniformes en fonction des périodes historiques, des générations, des expériences: ainsi des statuettes de Bouddha, des pianos, des livres, détruits, brulés ou précieusement cachés lors de la campagne politique mettant fin aux «quatre vieilleries» en 1966[1]; ainsi des ustensiles de couture et des vêtements rapiécés, gardés précieusement dans les greniers par des grands-parents témoins d’une marchandisation croissante de la société après les années 1980; ainsi, en pleine Révolution culturelle, des pin’s Mao échangés comme preuve d’amour, ou du Petit livre rouge lu dans sa traduction anglaise par un grand-père persécuté et catégorisé comme droitier, mais souhaitant entretenir ses connaissances linguistiques; ainsi des machines à laver, téléviseurs et réfrigérateurs qui ont participé au repli de la famille hors des lieux du travail domestique jusqu’alors partagé par la collectivité du lilong.

Du décor architectural et des objets habitant les intérieurs et les souvenirs, Jie Li se dirige vers une réflexion sur l’évolution des liens sociaux structurant le lilong: le troisième chapitre, «Gossip», s’attache à faire une généalogie culturelle de la rumeur: cette dernière n’est pas prise ici dans l’unique sens de chuchotements malveillants, mais plutôt comme espace de circulation de paroles permettant de saisir la problématique frontière immatérielle séparant le privé du public, comme narration du quotidien par laquelle les individus confrontent et confortent leurs points de vue, participant ainsi à la construction de temporaires communautés de jugement. Aussi l’auteur fait-elle tout aussi bien l’examen des micro-espaces permettant les circulations de parole –cuisines collectives, allées, murs si fins qu’ils laissent entendre les vies du voisinage– que des liens auxquels ces circulations donnent lieu: liens de quasi-parenté entre voisins, accusations, tensions et surveillance facilitées par l’étroitesse des ruelles, connaissance réciproque des parcours de vie impliquant ainsi des chassés-croisés de récits sur les uns et les autres. Car, pour Jie Li, –et la structure de l’ouvrage est un indice de ce positionnement théorique– les formes de la ville façonnent les cœurs de hommes, et les sentiments qui les lient.

En faisant le récit de la destruction des lilong depuis les années 1990, le dernier chapitre –«demolition»– ne cède toutefois pas à la tentation nostalgique: l’auteur essaye au contraire de décrypter –derrière les résistances et consentements auquel ces destructions et politiques de relogement ont donné lieu– la diversité des sentiments d’appartenance au lieu, et des manières de se sentir «chez-soi». Comme le souligne Jie Li, «la démolition est un moment paradoxal rassemblant de nombreuses oppositions: elle crée de la ‘propriété privée’ et de l’appartenance immobilière, par l’acte-même de destruction des maisons privées; c’est un moment d’amnésie qui convoque les souvenirs pour mieux les brûler». A travers l’analyse des banderoles officielles incitant au relogement, comme des affiches faites main par des habitants exigeant des compensations plus élevées, refusant de partir, voire exigeant pour certains la destruction de leur maison, à travers les choix d’objets opérés par les individus lors de leur déménagement, l’auteur révèle la manière dont les discours contemporains sur les lilong sont eux-mêmes des assemblages de normes diverses et parfois contradictoires, de manières d’appartenir au lieu, d’expériences accumulées par diverses générations et classes sociales au cours du siècle passé. Il ne s’agit donc pas tant pour Jie Li de fournir un avis tranché sur le destin des lilong, que de prendre acte des significations diverses que les individus y ont attaché, et de leur décision consécutive de l’élire ou non comme «chez-soi». En faisant l’archéologie d’un espace, cet ouvrage nous livre ainsi une belle et complexe cartographie des manières d’être affecté par un lieu et de s’y sentir appartenir.

Article publié en partenariat avec la revue Urbanités.

1 — Les «quatre vieilleries» furent une des cibles lors de la Révolution culturelle en 1966. Elles devaient, selon Mao, être détruites: il s’agissait d’objets culturels chinois, à savoir de vieux écrits, des peintures, des ouvrages architecturaux et des antiquités Retourner à l'article

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