Voilà ce que je refuse de voir le 8 mars

Entraînement de pole dance en prévision d'un événement de la journée internationale de la femme, à Sydney le 8 mars 2014. L'événement était l'occasion d'une levée de fonds contre les violences faites aux femmes. REUTERS/Jason Reed

Entraînement de pole dance en prévision d'un événement de la journée internationale de la femme, à Sydney le 8 mars 2014. L'événement était l'occasion d'une levée de fonds contre les violences faites aux femmes. REUTERS/Jason Reed

Et voilà pourtant ce à quoi nous aurons droit.

Chaque 8 mars, depuis 1975, nous célébrons la journée internationale des droits des femmes. Ou la journée internationale du droit des femmes. Ou la journée internationale de la femme. Ou la journée internationale des femmes.

Slate avait décrit ici les raisons pour lesquelles ce «foutoir syntaxique» n'a rien n'anodin. On racontait aussi ici que cette journée est «née d'une réunion antiféministe». Ce qui est, somme toute, assez savoureux quand on sait qu'en effet, aujourd'hui, et depuis quelques années, le 8 mars est devenu l'occasion pour les marques, les chaines de TV, les municipalités de réduire les femmes à de purs êtres ovariens que rien ne ravit plus qu'une épilation gratuite ou une reprise de «Femmes, je vous aime» de Julien Clerc par un obscur ex-gagnant de télécrochet.

Cette récupération commerciale, médiatique, politique et imbécile d'une journée pourtant censée faire avancer la cause des femmes, du moins dans les esprits, est triste à pleurer. Et elle n'a que trop duré. Cette année, j'aimerais tant que l'on n'ai pas droit à tout ce qui va suivre. Cette année, très précisement, on va avoir droit à tout cela, et peut-être pire encore. D'ailleurs, cela a déjà (très mal) commencé.

Non, je ne veux pas d'émission 100% femmes.

D’abord, parce que ça existe déjà, et qu'on sait ce que ça donne. Ca donne «Le Grand 8», sur D8, tous les jours à 11h15. Une émission qui a ceci de commun avec l'attraction du même nom qu'on en ressort en se demandant pourquoi on s'est infligé ça. Soit un plateau où des femmes (et des Louboutin) dissertent allègrement sur Malala Yousafzai, la recette du veau à la mimolette, la sécurité routière, le tout avec un vernis féministe qui s'écaille dès le premier hennissement de l'une ou l'autre des chroniqueuses. Le tout donnant aussi une bien triste image du concept de l'émission 100% femmes. Mais qu'attendre de plus de la part de chaînes qui construisent des émissions sur le seul critère de l'appareil génital de leurs chroniqueurs alors même qu'elles font semblant le reste de l'année, de ne pas voir que la plupart de leurs invités ont un pénis?

Ces émissions «spécial femmes» ne sont ni plus ni moins qu'un os à ronger

Alors que toute l'année, des collectifs dénoncent la trop grande invisibilité des femmes dans les médias, alors que le manque de parité sur les plateaux télé est régulièrement, et en vain dénoncé, alors que la situation est telle qu'un guide est (tout aussi vainement) publié pour recenser 317 femmes «compétentes et reconnues» dans leur domaine de prédilection, rien n'est réellement mis en oeuvre par les chaines pour donner davantage de place aux femmes dans leurs émissions TV. En revanche, le 8 mars, ces mêmes chaines pensent combler leurs graves lacunes en proposant un «Motus» ou seules des candidates s’affrontent, un «N'oubliez pas les paroles» avec un public exclusivement féminin ou encore un inévitable «Grand journal» 100% filles (qui rime avec «hihihi»).

Ces émissions «spécial femmes» ne sont ni plus ni moins qu'un os à ronger jeté à ceux et celles qui estiment, fort justement, que la télévision française discrimine les femmes, à la fois dans les sujets qu'elle traite, les invités choisis et l’absence cruelle de femmes aux manettes d’émissions diffusées en prime-time.

Pourquoi diffuser davantage de sport féminin, corriger un invité quand il tient des propos réactionnaires, faire un «C dans l'air» avec au moins deux femmes toute l'année, alors qu'on peut avoir un Taratata spécial femmes avec Nolwenn Leroy le 8 mars?

Pour résumer, quand la télévision française «fête les femmes»,  c'est, tout à la fois, une aberration, l’aveu implicite d’un réel manque de courage 364 jours par an, et toujours un affreux ratage.

Précisons néanmoins que certaines chaînes s'en sortent bien mieux que d'autre et affichent une sincérité non feinte. Ainsi Arte (qui est l'un de mes employeurs, dont je n'ai strictement pas l'obligation de dire du bien et dont le JT est présenté alternativement par deux femmes, et ce depuis de nombreuses années) a fait le choix plus audacieux de diffuser un documentaire sur la polygamie, un autre sur les footballeuses dans les Andes ou encore un éclairage féministe sur la question des menstruations. Mais il faut bien dire que sur Arte, les sujets de ce genre ne sont pas réservés au 8 mars

Je ne veux pas non plus d’interview spéciales femmes

La presse écrite n’est évidemment pas en reste. A chaque 8 mars, cette dernière dégaine des rubriques spéciales femmes proposant, ô joie, astuces et bons plans pour fêter dignement cette journée, soit une initiation à la fabrication de boas ou des concours pour gagner un an de roses.

Pour le 8 mars, demander à Enora Malagré «quel est son secret de beauté»...

Parfois, la presse décide également de donner la parole aux femmes sur cette fameuse journée. Là, aussi, ne nous faisons point d’illusion; si les violences conjugales ou les inégalités de salaires sont succinctement évoqués, ces interviews sont plus généralement l’occasion de demander à une Enora Malagré «quel est son secret de beauté» ou «quelle maman elle aimerait être».

Si par bonheur, une femme s’est engagée publiquement contre les violences faites aux femmes en réalisant un clip sur le sujet et que l’initiative a été saluée par une ministre , on ne manquera pas de titrer «Inna Modja et Najat Vallaud Belkacem duo glamour pour la bonne cause».

Bien sûr aussi, il arrive que des hommes soient interviewés à cette occasion. Et comme on pouvait s’en douter, ces interviews sont surtout l’occasion d’égrener les tristement traditionnelles questions du type «la femme est-elle l’avenir de l’homme», «si vous étiez une femme pendant 24h, que feriez-vous» ou encore «Si vous étiez une femme, laquelle seriez-vous?» ce qui a permis au comique Oliver Benoist de répondre au magazine féminin Be «La mienne, pour savoir ce qu’elle a dans la tête quand elle voit le mot "soldes"».

Je ne veux pas de cours de zumba ni de leçon de strip-tease

Venons-en aux municipalités qui ne sont pas les dernières pour saloper cette journée. Fort heureusement, de nombreuses mairies profitent du 8 mars pour organiser conférences et colloques autour de la thématique des droits des femmes dans son ensemble et parfois de façon plus ciblée. Ainsi par exemple, la commission plénière égalité femmes-hommes de la ville de Strasbourg consacre un après-midi à la question «les femmes contre l' obscurantisme». Mais c’est cette même ville qui organise une «zumba party» et une matinée «body combat».

Sidérante schizophrénie qui place sur le même terrain la lutte contre l'osbcurantisme et le développement personnel par la zumba. Il est malheureusement très loin de s'agir d'une première. En 2013, la mairie de Nice organisait «une journée spéciale» sur le thème «la femme se libère». Une libération qui passait par une intense journée de cours de zumba, maquillage, yoga, atelier relooking pour s'achever en apothéose autour d'une soirée «cabaret». 

Si la journée en question avait fait polémique, cela n'a visiblement pas suffit à dissuader d'autres municipalités de se lancer dans des entreprises similaires. Déjà, pour la prochaine journée des droits des femmes, Marseille a eu l'idée d'une soirée cabaret «avec plumes, strass et paillettes». On serait presque tenté d'y voire une pure provocation tant l'idée paraît saugrenue et à côté de la plaque.

Par ailleurs, il est utile de préciser que si les municipalités elles-mêmes s'embourbent dans la misogynie la plus bas du casque, il n'y a aucune raison pour que les associations aussi ne le fassent pas aussi. Sur le blog Plafond de verre, Olympe avait recensé le pire en matière d'affiches telles que celle de la Confédération Nationale des Artisans Pâtissiers de France qui avait dégainé pour l'occasion une affiche ornée d'un gâteau fluo et évoquant le moins subtilement du monde la forme d'un sein.

Tant qu'à faire, je me passerai totalement d'une épilation gratuite ou d'un lavage gratuit de ma voiture (en plus j'ai pas le permis)

C'est peut-être la récupération la plus cynique et la plus dégueulasse qui est à chaque fois brillamment épinglée par Sophie Gourion sur son blog Toutalego ou que l'on voit sur ce tumblr «WTF journée de la femme». Chaque année, les marques profitent de cette formidable aubaine pour vendre aux femmes une carte bleue spécialement conçue pour elles, une entrée au Stade Rennais (ou l'on appâte la cliente avec la photo d'un sex-toy canard censée la faire «vibrer»). Ou encore le magazine féminin Marie-Claire qui fait poser des hommes célèbres en talons aiguille accompagné du slogan supposément féministe «portez du rouge», accompagné surtout d'un partenariat avec le site Sarenza. Si l'on se fait peu d'illusions sur le caractère engagé et féministe des marques françaises, surfer sur un mouvement censé mettre sur le tapis les violences, les viols, l'inégalité salariale, pour tenter de vendre des chaussures et une caution féministe à des hommes en mal de notoriété, c'est en dessous de tout.

Quant au SMS envoyé chaque 7 mars par BodyMinute pour me proposer une zone d'épilation gratuite à l'occasion de cette journée des droits des femmes, elle me donne tout simplement envie de hurler.

Enfin, j'en ai rien à foutre de recevoir des roses ou qu’on me tienne la porte

C'est un fait. Le 8 mars, si vous êtes une femme, il y aura forcément un connard qui vous tiendra la porte ou vous offrira un café à la machine «parce que c’est la journée de la femme, profites-en! Hinhinhinhin»

Vous allez croiser dans les rues ou les transports en commun, des femmes portant fièrement une rose sous cellophane, voire trois roses, voire un bouquet de roses tout entier. La faute à cette idée largement répandue  que le 8 mars serait en réalité un succédané de la Saint-Valentin où l'on se devrait de tenir la porte à la dame, de payer l'addition, de lui offrir un menu complet au restaurant parce que «feeeeemmes, je vous aime». Une fois pour toutes, la journée du 8 mars est organisée par l'ONU, pas par Monceau Fleur ou le Bistro Romain.

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