Monde

En Grèce, les premiers pas d'Aristídis Baltás, le ministre philosophe

Marina Rafenberg, mis à jour le 04.03.2015 à 17 h 04

Le philosophe grec Aristídis Baltás est ministre de l’Education et de la Culture du gouvernement Tsipras. Pendant une journée, nous avons suivi cet intellectuel désormais confronté à la réalité du pouvoir.

Aristídis Baltás avec Yanis Varoufakis, le 8 février 2015 au parlement d'Athènes. REUTERS/ Kostas Tsironis

Aristídis Baltás avec Yanis Varoufakis, le 8 février 2015 au parlement d'Athènes. REUTERS/ Kostas Tsironis

Athènes (Grèce)

A 72 ans, Aristídis Baltás est un jeune ministre de l’Education, de la Culture, de la Religion et du Sport. A la tête d’un «super ministère» dont dépendent trois secrétaires d’Etat, le professeur de philosophie des sciences s’est retrouvé du jour au lendemain à ce poste, sans expérience gouvernementale. Comme  lui, douze autres universitaires composent le gouvernement d’Alexis Tsipras, du jamais vu en Grèce, et même en Europe. Comment s’adapte-t-on au pouvoir quand on est un philosophe de gauche?

De l’amphithéâtre au bureau de ministre, certaines habitudes ne changent pas: un verre d’espresso freddo, une cigarette à la main, Aristídis Baltás revient d’une rencontre matinale avec les recteurs des universités techniques. Depuis son entrée en fonction fin janvier, son quotidien a pourtant été «bouleversé»: «Les nuits sont courtes, je ne vois plus mes proches et mes amis, je ne suis plus Monsieur le professeur mais Monsieur le ministre», résume-t-il avant d’ajouter en plaisantant: «J’ai même perdu 6 kilos... Mais ce n’est pas plus mal!»

Après avoir traversé les dédales du ministère de l’Education, un bâtiment de trois étages blotti entre un centre commercial et un stade olympique, l’ancien professeur s’installe à son nouveau pupitre. Il étudie les dossiers de la journée avec ses conseillers.

«Je dois jongler avec des sujets très différents, m’informer sur toutes les problématiques que regroupent mon grand ministère et m’adapter très vite à mes nouvelles responsabilités.»

Heureusement à son arrivée au ministère, il a bénéficié de l’expertise d’anciens employés qui connaissent les rouages politiques. «Mes collaborateurs les plus proches sont par contre des gens du parti. C’est une question de confiance!», précise-t-il tout en signant une série de papiers administratifs. «Mais cela ne veut pas dire que nous plaçons nos amis», renchérit-il.

Alors que tes idées restent les mêmes, une fois au pouvoir, tu réalises qu’elles ne sont pas toutes réalisables immédiatement.

Aristídis Baltás

Dès sa prise de fonction, le nouveau ministre a découvert des documents sur des procès en cours, des gabegies dans le ministère, des pistons, des mécanismes clientélistes mis en place par les précédents gouvernements. Lors de son discours inaugural au parlement, il avait même dénoncé:

«Certaines personnes ont voulu nous approcher pour mettre en place des réseaux de recrutements et faire fonctionner des pistons. Notre réponse est: quand on deviendra le Pasok (Parti socialiste grec), on vous tiendra au courant!»

De l’opposition au gouvernement

La majorité des ministres choisis par le Premier ministre Alexis Tsipras n’ont pas d’expérience de gouvernement. Pendant la campagne électorale, cette critique a souvent été avancée par leurs adversaires politiques qui taxaient le parti de gauche radicale d’amateurisme. Est-ce un problème, un gouvernement de novices? «Non. Nous apprenons très vite, nous avons un grande conviction politique et pas de casseroles derrière nous contrairement aux autres partis politiques», rétorque le ministre tout en lisant ces emails sur son smartphone.

Aristídis Baltás a jusqu’à maintenant toujours été dans l’opposition. En 1967, le jeune homme, alors à la tête d’un syndicat étudiant à l’école polytechnique d’Athènes, est emprisonné par le régime des Colonels (1967-1974) pour ses activités de «gauchiste». Peu après Mai-68, il étudie la physique théorique à Paris et revient en 1973 en Grèce au moment du soulèvement étudiant contre la dictature des Colonels. Alors que ses amis de la révolte étudiante ont été nombreux à rejoindre les rangs du Pasok, lui est toujours resté sur la même ligne idéologique. Militant avec le Parti communiste, puis membre actif au Synaspismós, un petit parti de gauche qui donnera naissance au Syriza, il est le président de l'institut Nicos Poulantzas, un think thank de la gauche radicale. En somme, il a attendu toute sa vie une victoire de la gauche radicale.

«A 72 ans, pourquoi devenir ministre? C’est un challenge et la preuve qu’il ne faut pas renoncer à ses idéaux. Tu ne fais pas ce métier pour toi, mais pour ton pays. C’est ce qui me donne la force d’assumer ce poste dans un contexte très difficile.»

Car il l’admet qu'être au gouvernement ou dans l’opposition ne présente pas les mêmes enjeux: «Alors que tes idées restent les mêmes, une fois au pouvoir, tu réalises qu’elles ne sont pas toutes réalisables immédiatement. Des tas de problèmes que tu n’avais pas envisagés arrivent à toute vitesse et entravent la mise en place de tes projets», explique-t-il avant de s’entretenir avec le représentant syndical des documentalistes grecs.

Une priorité: la lutte contre la crise humanitaire

La première difficulté pour Aristídis Baltás est de relever le défi de la contrainte budgétaire. Tant que les caisses de l’Etat grec ne seront pas renflouées, ses ambitions ne pourront qu’être limitées. 

« Nous avons réduit de 50% le budget de fonctionnement du ministère, en supprimant notamment les voitures de fonction et en réduisant le nombre de conseillers, pour allouer cette somme non utilisée à des mesures urgentes.»

Sa priorité, comme celle de tout le gouvernement d’Alexis Tsipras, est la lutte contre la crise humanitaire. Une de ses trois secrétaires reçoit en permanence des coups de fils à ce sujet.

«C’est une parent d’élève qui me racontait que la maîtresse de sa fille est absente depuis 6 semaines et qu’il n’y a aucun remplacement de prévu, soupire Madame Mavroyannis. Nous ne pouvons pas répondre à toutes les demandes...»

Au parlement,  il y a quelques jours, Aristídis Baltás affirmait:

«Le système éducatif est le grand malade dans notre pays. La politique pour l’éducation doit commencer par faire face à la catastrophe humanitaire.»

D’après ses déclarations, les fonctionnaires mis en disponibilité pendant la crise vont être affectés à des écoles manquant de personnel, les concierges des écoles licenciés vont être réembauchés, l’électricité et le chauffage seront rétablis dans toutes les structures scolaires, les problèmes de salubrité dans certaines universités vont être rapidement réglés.

Quelques fois, je parle trop à la presse, d’autres pas assez, mais je commence à comprendre tout doucement son fonctionnement

Aristídis Baltás

14 heures passées, le ministre n’a toujours pas déjeuné, il file à une réunion sur la question de l’université populaire. Autre projet qui le tient à cœur: celui des écoles et des universités ouvertes. Selon lui, elles doivent être des lieux de vie pour les quartiers où la culture, l’échange, le débat s’invitent à tous les étages. Les mouvements citoyens nés avec la crise doivent continuer leurs actions et dialoguer avec le nouveau gouvernement pour mettre en place des projets novateurs.

Le ministre enfile une veste noire sur sa chemise rose pâle. Sans cravate bien entendu. La chaîne de télévision allemande ARD vient l’interviewer dans son grand bureau, le parquet y est recouvert de tapis orientaux et les murs de tableaux de maîtres. La journaliste s’intéresse particulièrement à la question de la séparation de l’église et de l’Etat, une promesse de campagne du Syriza. «La religion orthodoxe est omniprésente dans le quotidien des Grecs. La relation entre l’église et l’Etat est très complexe. Notre but est d’arriver à une séparation, mais pas ce n’est réalisable dans l’immédiat», répond le ministre. Les mots sont utilisés avec précaution, il ne faut aucun dérapage et son conseiller en communication observe la scène avec attention.

Quelques jours auparavant, Aristídis Baltás a été l’objet de nombreuses attaques pour une petite phrase lancée un peu rapidement. «L’excellence est une stigmatisation», avait-il déclaré en suggérant la suppression des examens à l’entrée de certaines écoles dites «d’excellence». Pour lui, c’est à l’école de rendre un élève excellent et il ne faut pas faire des écoles élitistes constituées que d’élèves excellents. Mais après l’émoi suscité par ces propos, rétropédalage: les examens seront maintenus. «Quelques fois, je parle trop à la presse, d’autres pas assez, mais je commence à comprendre tout doucement son fonctionnement», avoue l’apprenti en communication politique.

Et la philosophie, Monsieur le ministre?

Enfin, le ministre avale un toast à toute vitesse, avec un énième café. Il s’apprête à partir pour le congrès des syndicats du personnel enseignant, en taxi et sans garde du corps. «Les agents de sécurité sont un peu perdus avec les nouveaux ministres. Ils n’ont plus autant de travail, nous ne ressentons pas le besoin d’être protégés», sourit-il tout en se dirigeant vers l’ascenseur.

A 19h30, l’attend ensuite le Conseil des ministres à l’autre bout d’Athènes.

Et la philosophie dans tout ça? Lecteur assidu de Bachelard, d’Althusser, de Popper ou encore de Feyerabend, Aristídis Baltás assure:

«Etre confronté à la philosophie quotidiennement m’a préparé au plus profond de moi aux exigences du pouvoir. Elle me permet de comprendre, d’individualiser et de hiérarchiser les problèmes, mais aussi d’avoir des idées claires, de développer mes arguments, de me préparer à l’inattendu ou encore de prendre du recul sur certains événements.»

Le professeur d’épistémologie, récompensé par de nombreux prix, a même été faire un cours à l’école polytechnique après avoir été nommé ministre.

«Je ne veux pas perdre le contact avec le monde universitaire. Le pari est bien de ne pas être emporté par la quotidienneté, les obligations, et de ne pas se couper de la société.»

Vendredi soir, après le conseil des ministres, Aristídis Baltás songeait déjà au message à adresser, lors du congrès du parti le week-end, aux frondeurs qui dénoncent l’accord trouvé avec l’Eurogroupe.

«Laissons au gouvernement la chance d’écrire une nouvelle page de l’histoire. Il serait dommage qu’elle soit gâchée par le Syriza lui-même. Les plus grandes victoires sont toujours accompagnées de compromis», a-t-il finalement clamé à la tribune. «La phrase la plus sage du week-end», dira un commentateur radio. Logique pour un philosophe.

Marina Rafenberg
Marina Rafenberg (5 articles)
Journaliste
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