Culture

«Mentalist» a-t-elle été victime de la «malédiction Clair de Lune»?

Sébastien Mauge, mis à jour le 15.03.2015 à 19 h 24

Les séries télé seraient menacées par un étrange sort...

Jane et Lisbon, «Mentalist».

Jane et Lisbon, «Mentalist».

ATTENTION SPOILERS concernant la septième et dernière saison de The Mentalist, terminée aux Etats-Unis mais que TF1 n'a pas encore diffusée en France.

L’ultime saison de The Mentalist s’est achevée outre-Atlantique le 18 février 2015 sur CBS avec un double épisode aux allures de happy end attendu… et bizarrement un peu forcé.

Sans être un chef d’œuvre, loin s’en faut, la série de Bruno Heller (Rome, Gotham) était une variation plaisante, parfois jubilatoire du mythe de Sherlock Holmes, comme il l’a expliqué lui-même, avec même un soupçon d’Hercule Poirot, notamment lors des résolutions d’enquête.

Ce n’est pas faire offense au reste du casting, plutôt bon par ailleurs, que d’affirmer que le succès indiscutable de la série reposait en premier lieu sur le personnage principal, Patrick Jane, et son interprète malicieux Simon Baker (on note au passage l’amusante coïncidence entre ce patronyme et la Baker Street du héros de Conan Doyle).

Les tours de passe-passe de ce consultant facétieux, néanmoins tourmenté par Red John le tueur en série responsable de la mort de sa femme et de sa fille, ont brillamment animé des enquêtes de moins en moins passionnantes au fil du temps, jusqu’à la disparition de ce nemesis retors au cours de l’avant-dernière saison.

Cet arc narratif principal résolu, la série laissait place peu à peu au développement de l’idylle annoncée entre Jane et sa boss Teresa Lisbon (Robin Tunney). Le baiser final de la saison 6 pouvait donc tout à fait, et logiquement, clore la série. 

Cette dernière allait pourtant avoir droit à une demi-saison de conclusion (13 épisodes au lieu de 24) qui laisse aujourd’hui perplexe et sur laquelle plane le spectre de la «malédiction Clair de Lune» («Moonlighting curse»).

Cette «malédiction» tient son nom de la série à succès du même nom, Clair de Lune, apparue au milieu des années 1980, avec Cybill Shepherd et Bruce Willis dans les rôles principaux.

Clair de Lune

Un détective et sa chef menaient des enquêtes parfois loufoques tout en se tournant autour malgré deux forts caractères diamétralement opposés. La légende veut que les audiences se soient mises brusquement à chuter après l’épisode 14 de la saison 3 qui voyait les deux personnages s’unir physiquement, annihilant du même coup la tension sexuelle qui innervait la série et tenait en haleine les téléspectateurs.

Entré depuis dans le langage courant de l’industrie télévisuelle, ce phénomène est craint et a obligé les scénaristes de séries à ruser pour tenter de l’éviter, entraînant un florilège de «je t’aime moi non plus» dont le couple Ross/Rachel de Friends pourrait être l’exemple type.

Le «Moonlighting curse» est tellement imprégné dans l’inconscient collectif qu’il refait surface à chaque fois que deux personnages s’unissent dans une série.

The Mentalist n’a pas échappé à la règle et certains se demandaient donc si elle allait «survivre au baiser de la mort». Simon Baker lui-même semblait craindre cette éventualité dès 2009 dans cette vidéo:


Il l'avait l’évoqué à nouveau l’année dernière, avec l’envie de relever le challenge qu’impose ce choix scénaristique irrévocable: 

«C'est tout le problème de la théorie de Clair de Lune avec les séries. Ça avance, encore, et encore, et la question devient: est-ce que l'on donne à l'audience ce qu'elle veut, ou est-ce qu'on continue le flirt et les taquineries? Est-ce que c'est vraiment ce qu'ils veulent, est-ce que c'est ce qu'ils aiment –vouloir quelque chose? Parce que, dès que vous scellez quelque chose, ça devient “Bien, ça, c'est fait, et maintenant, où va-t-on?”. Il y a plein d'endroits où aller, mais c'est un risque et un pari.»

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce défi n’a pas été relevé. Le baiser torride de la fin de saison 6 a finalement engendré des épisodes étrangement frigides dans lesquels les deux personnages ne se montrent curieusement aucune marque d’affection et ne s’embrassent quasiment jamais.

Ce parti-pris aurait pu se justifier par l’aspect secret de cette relation vis-à-vis de leur univers professionnel et aurait permis de développer un aspect comique ou vaudevillesque qui se serait accordé avec l’esprit de la série. Mais, au lieu de cela, il ne fait que communiquer aux téléspectateurs une gêne rarement éprouvée, comme si les personnages n’osaient tout simplement pas se toucher, dans des scènes flottantes parfois extrêmement mal jouées.  Est-ce dû à la peur de cette malédiction?

Ce serait une excuse, voire une coquetterie convenable mais elle est, à bien y réfléchir, peu recevable. D’une part parce qu’en affrontant cette malédiction, la série ne prenait pas tant de risques que cela (les audiences avaient déjà chuté depuis 2012 et cette septième saison était de toute façon la dernière), d’autre part parce que cette «malédiction Clair de Lune»... ne serait en réalité qu’une illusion!

Comme l’explique très bien cet article du site TV Addict, l’union des deux héros de Clair de Lune est loin d’être la seule raison de son déclin (absences de Shepherd pour cause de grossesse, absences de Willis pour tourner Die Hard, dépassements de budgets...). 

Deux contre-sens

De plus, d’autres séries aussi populaires que The Mentalist, comme Castle et Bones par exemple, ont très bien su négocier ce virage sentimental. L’idée d’aller au-delà du «ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants», une sorte de fantasme domestique dans lequel évolueraient les héros, a fait son chemin dans l’imaginaire du téléspectateur et est désormais tout à fait envisageable.

Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas pour The Mentalist? La réalité est tristement plus terre-à-terre. L’union de Jane et Lisbon (ou Jisbon pour les fans) était tout simplement une mauvaise idée, traitée avec désinvolture, et qui fait de cet épilogue un appendice hautement dispensable.

Et cela à cause de deux contre-sens. Le premier: il n’y a jamais eu de véritable tension sexuelle entre les personnages. De par leurs histoires et traumatismes respectifs, Jane et Lisbon étaient surtout des figures asexuées, comme Mulder et Scully de X-Files (pour d’autres raisons), et cette neutralité était, jusqu’à la saison dernière, judicieusement compensée par la romance entre deux autres collègues, Rigsby et Van Pelt.

Le second: le véritable «couple» de la série a toujours été Jane et Red John, et non Jane et Lisbon. Le tueur était la raison d’être du personnage principal et son élimination aurait dû signifier la fin de la série.

Dès le pilote, Heller avait imaginé cette fin à la manière du Fugitif, comme le rappelle Tom Szentgyorgyi, producteur exécutif (et showrunner avéré de cette dernière saison). Inconsciemment peut-être, les auteurs ont d’ailleurs joué sur l’éventualité d’une «résurrection» de Red John dans les ultimes épisodes en surnommant «Lazare» le mystérieux dernier ennemi de Jane...

Difficile donc de prendre part à ce mariage forcé, d’autant que le père des héros, trop occupé avec Gotham, n’a quasiment pas participé aux préparatifs. The Mentalist n’a donc pas à proprement parler souffert du syndrome Clair de Lune, mais il a peut-être créé en revanche celui de la lune de miel contrariée.

Sébastien Mauge
Sébastien Mauge (6 articles)
Exploitant d'une salle de cinéma art-et-essai et journaliste
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