Culture

La polémique autour de Sarcelleslite, ou l'énième malentendu entre rap et politiques

François Oulac, mis à jour le 06.03.2015 à 16 h 27

Les critiques et menaces de poursuites contre des jeunes rappeurs du Val d'Oise reflètent la façon dont le hip-hop est perçu en France.

Ils ont entre 10 et 14 ans environ, leur voix n’a pas encore mué, mais à les écouter rapper, ils évoluent dans le milieu du grand banditisme. Eux, ce sont les dix collégiens regroupés sous le nom Sarcelleslite et dont le clip 1er Pocheton, posté début janvier sur YouTube par la chaîne Treize K, totalise actuellement plus de 500.000 vues. Dans ce morceau de cinq minutes, les gamins, armes à la main (factices ou pas, cela reste à déterminer), parlent de sortir le «pétard» pour «allumer» tout le monde, de «braquo» et de «faire du biff» illégalement. Une vidéo de rap hardcore somme toute basique, mais dont le triptyque argent-guns-«taspés» («pétasses», en verlan) et la jeunesse des auteurs pourrait coûter très cher à ceux-ci.

Devant l’indignation provoquée par le clip, le député-maire PS de Sarcelles, François Pupponi, a été prévenu et n’a pas manqué de réagir dans Le Parisien, évoquant des poursuites:

«C'est scandaleux. Ce type de vidéo est inadmissible. Nous allons saisir le procureur pour qu'il y ait des sanctions pénales exemplaires. On ne peut pas laisser faire ça. Il y a des gens qui font de l'argent avec ça.»

Et le procureur de Pontoise, Yves Jannier, de détailler dans le quotidien les possibles chefs d’accusation en cas de procédure: port d’arme illégal, mais aussi, et surtout, incitation à la violence et apologie du crime. Une enquête préliminaire a été ouverte lundi et BFM explique déjà qu'en cas de condamnation pour incitation à la violence, les jeunes hommes en question sont passibles de 18 mois de prison et 37.500 euros d'amende.

«Une confusion entre fiction et réalité»

Cette affaire surprend par l’âge des protagonistes et la gravité des peines encourues pour un «simple» clip musical. Mais c’est loin d’être la première fois que des rappeurs font les gros titres des rubriques justice. Et derrière le fait divers se cache une profonde incompréhension entre rap et politiques.

Depuis vingt ans, la même histoire se répète, du Ministère A.M.E.R (Sacrifice de poulets, Brigitte femme de flic) à Orelsan (Sale pute) en passant par Youssoupha (À force de le dire). Un rappeur sort un morceau aux paroles virulentes. Une institution ou une personnalité publique porte plainte pour un motif de type «incitation au meurtre» ou «diffamation». Le procès se termine généralement par une relaxe de l’artiste et une vague de «bad buzz» médiatique autour du rap et de la violence des banlieues.

L’affaire actuelle n’est pas différente, et prend racine dans le fait que les grands médias et une partie de la classe politique nient la légitimité artistique du rap, selon le sociologue Sami Zegnani, auteur de Dans le monde des cités. De la galère à la mosquée (2013, éditions des PUR). L’exagération volontaire, la théâtralité, le second degré du rap hardcore ont tendance à être pris pour argent comptant par ceux qui ne sont pas familiers du hip-hop. Conséquence, les fantasmes mis en musique d’une bande de collégiens deviennent une menace prise au premier degré par un édile et relayée par la presse:

«Il y a une confusion, de la part des journalistes et du maire de Sarcelles, entre ce qui relève de la fiction et ce qui relève de la réalité.»

Pour le chercheur, le traitement médiatique des «bébés rappeurs» de Sarcelles par la chaîne BFM TV est également problématique:

«Ils floutent les visages des membres du groupe comme des criminels, alors qu’ils se positionnent dans la vidéo en tant qu’artistes et personnages publics. Ca veut dire, finalement, que le statut d’artiste leur est refusé. Et même s’ils les ont floutés par besoin d’anonymat, la réception du clip par un public qui n’est pas familier avec la culture rap sera la même.»

Comprendre: stigmatisante pour le rap et les jeunes des quartiers, souvent assimilés à des délinquants. Sami Zegnani compare ainsi la mauvaise perception du rap à l’idée, qu’il juge irrecevable, selon laquelle certains jeux vidéo rendraient les joueurs violents. «C’est une vision simpliste qui désincarne socialement» les protagonistes de l’affaire, conclut-il.

«Ce qu’on tolérait pour Georges Brassens»

Le hip-hop n’est pourtant pas le seul médium à produire des contenus violents –l’American Sniper multi-nominé aux Oscars de Clint Eastwood a fait parler de lui récemment pour les mêmes raisons. Mais la musique rap est bien celle qui a été le plus attaquée ces dernières années. Qu’il s’agisse d’artistes solidement installés comme le groupe Sniper, double disque de platine, que Nicolas Sarkozy traitait en 2003 de «voyous qui déshonorent la France», ou d’anonymes comme les collégiens de Sarcelleslite, le désamour entre rap, médias et politiques trouve son origine dans un mépris de classe.

«Les propos ne sont pas reçus de la même manière selon l’origine de ceux qui les tiennent. C’est un problème de représentation des gens des quartiers», explique Sami Zegnani, pour qui la transgression des normes fait partie des codes du rap. Mal compris, ces codes font du rap, qui représente «un espace social archi-dominé», une cible facile pour des politiques désireux de faire dans le sécuritaire.

Même constat chez Anthony Pecqueux, auteur de Voix du rap: Essai de sociologie de l'action musicale (2007, L’Harmattan). Pourquoi, par exemple, ne voit-on jamais d’artiste de metal traîné en justice? «Le rap est clairement identifié – à tort d’ailleurs – à une population, le metal à… une autre population, explique le sociologue. De la même manière, tout le monde ne peut pas chanter "Mort aux vaches"», il y a ce qu’on tolérait pour Georges Brassens et ce qu’on tolère pour La Rumeur.»

«Il est fréquent de voir des clips de rap attaqués par des mairies», souligne Anthony Pecqueux, qui rappelle cependant que les condamnations sont rarissimes. Selon lui, le rap est victime des préjugés qui pèsent à la fois sur lui, en tant qu’art, et sur son public, qu’on croit plus influençable qu’un autre:

«Ce qu’on refuse toujours aux gamins et au rap, c’est la distance critique. On prend les auditeurs de rap pour des idiots culturels, alors que les sciences sociales montrent depuis cinquante ans que les gens ne sont pas des idiots.»

Fausse polémique, vrais problèmes

Evacuée donc, la question de l’influence parfois néfaste du rap hardcore chez les jeunes? Pas exactement.

Des enfants qui exhibent des fusils et des billets, cela a de quoi choquer. Le cas des «bébés rappeurs» pose la question de la responsabilité des auteurs du clip. Quelle est la part de volonté et quelle est la part d’influence, lorsque des enfants si jeunes décident de reproduire le comportement de caïds de cités? Loin de condamner le comportement des enfants, c’est sur les adultes qui leur servent de modèles que le rappeur Rost veut attirer l’attention:

«Il n’y a aucun type de rap qui me pose problème tant que c’est fait par des adultes responsables. Ca n’a aucun sens d’attaquer ces gamins, mais les personnes qui les ont poussés, gamins, ceux qui ont tourné le clip, eux, doivent répondre de leurs actes devant la justice!»

Même son de cloche pour Anthony Pecqueux:

«Je pense qu’ils vont avoir tous les problèmes du monde pour attaquer la chanson elle-même. Personne n’attaque les chansons en soi. Celui qui risque quelque chose à la rigueur, c’est celui qui a tourné le clip.»

Selon le sociologue, qui ne voit la menace du maire de Sarcelles que comme une manœuvre politique, l’histoire des «bébés rappeurs» est une fausse polémique:

«Arrêtons de nous inquiéter de ces enfants. Le vrai problème, c’est l’état de délabrement dans lequel on laisse ces quartiers.»

François Oulac
François Oulac (10 articles)
Journaliste culture
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