Science & santé

On ne saura jamais combien de gens sont morts de l'épidémie de grippe de 2015

Jean-Yves Nau, mis à jour le 03.03.2015 à 10 h 15

Manuel Valls a annoncé que la transparence serait faite sur la mortalité due à l’actuelle épidémie de grippe. Or cette mortalité ne pourra jamais être calculée. Voici pourquoi.

Manuel Valls et Marisol Touraine à la Pitié-Salpêtrière le 27 février 2015. REUTERS/Martin Bureau/Poo

Manuel Valls et Marisol Touraine à la Pitié-Salpêtrière le 27 février 2015. REUTERS/Martin Bureau/Poo

La grippe inquiète le gouvernement. En effet, le vaccin recommandé comme chaque année par les autorités sanitaires ne confère nullement la protection escomptée contre la vague épidémique hivernale de la saison 2014-2015.

«L'épidémie est particulièrement forte cette année, la plus importante de ces cinq dernières années. 2,5 millions de personnes ont été touchées cet hiver, c'est 500.000 cas nouveaux chaque semaine, a noté Manuel Valls le 27 février aux urgences de la Pitié-Salpêtrière. En présence de Marisol Touraine, il a tenu à souligner que les pouvoirs publics avaient réagi «avec détermination» et «au bon moment». Concernant une augmentation de la mortalité liée à cette épidémie de grippe, le Premier ministre a assuré que les chiffres «seraient transmis en toute transparence dès qu'ils seront connus».

Or, on sait que cette volonté affichée de transparence ne pourra pas être tenue. Et ce pour deux raisons principales qui ne dépendent pas du pouvoir politique mais des limites actuelles de la science épidémiologique et de la virologie.

1.Est-ce la grippe?

Le diagnostic de grippe est presque toujours porté par approximation. Il n’existe aucune méthode biologique permettant en pratique au médecin généraliste d’affirmer que les symptômes observés sont la conséquence d’une infection par un virus grippal. Et ces symptômes sont le plus souvent les mêmes que ceux observés par de nombreux autres virus circulant à la même période. On devrait alors, faute de signature virologique, parler en toute rigueur de «syndromes grippaux».

En pratique, cette impossibilité de porter le véritable diagnostic n’est pas grave, puisque les soins et les gestes préventifs vis-à-vis de l’entourage sont le plus souvent les mêmes. De plus le diagnostic véritable pourra, le cas échéant, être porté si la situation s’aggrave et nécessite une hospitalisation. En revanche, elle interdit d’être affirmatif quant à la réelle portée d’une épidémie de grippe.

C’est ainsi que rien ne permet, comme le fait le Premier ministre, d’affirmer que 2,5 millions de personnes ont été infectées en France par un virus grippal. De ce fait, il sera impossible de chiffrer avec certitude la mortalité due à la grippe.

L’Institut national de veille sanitaire (InVS) entretient lui-même une certaine confusion entre les deux entités:

Bulletin épidémiologique

Exemple au service de bactériologie-virologie du CHU de Tours, dirigé par le Pr Alain Goudeau.

«Au cours des semaines S1 à S8, nous avons reçu 644 prélèvements de patients hospitalisés au CHU pour une infection respiratoire sévère communautaire et une forte suspicion de grippe, nous a expliqué ce spécialiste. Nous avons identifié 185 grippe A (29%) 14 grippe B (2%) et 158  (25%) surtout chez les enfants, mais aussi des rhinovirus (13%) des coronavirus (10%), des métapneumovirus (7%), des paramyxovirus, des adénovirus et une belle saison de Mycoplasma pneumoniae

Pour le Pr Goudeau, dans ces conditions, «évaluer l’impact de la grippe sans diagnostic virologique est une imposture». Cette évaluation ne pourrait être faite que si les médecins généralistes et les pédiatres disposaient d’appareils assurant en quelques minutes un diagnostic moléculaire à partir d’un simple écouvillonnage nasal (et ce y compris avant l’apparition des premiers symptômes).

Des recherches sont en cours et la Food and Drug administration américaine vient de donner sa première autorisation de mise sur le marché à ce type de dispositifs. Pour l’heure, l’analyse la plus rapide aujourd’hui en France revient à plus de 100 euros par test et elle est inutilisable dans les cabinets médicaux.

2.Est-ce la grippe qui l'a tué?

Dans ce contexte, rien ne permet d’établir avec certitude un bilan de la mortalité (et de la surmortalité) due à la grippe.

«Depuis le début de l’année 2015, une nette augmentation de la mortalité toutes causes est observée, précise l’InVS. Cette hausse de la mortalité se poursuit en semaine 07. Une première estimation de l’excès global de décès (+16%) montre qu’il s’agit de l’épisode de surmortalité hivernale le plus important depuis ces cinq dernières années (données non consolidées). Cet excès concerne plus particulièrement les personnes de 65 ans ou plus. La contribution de la grippe dans l’excès de mortalité est connue pour être importante chez les sujets âgés sans qu’il soit possible de préciser sa part dans l’excès constaté cette saison.»

«On va monter au-delà de 17% de surmortalité car l’épidémie n’est pas terminée», prévient pour sa part Daniel Lévy-Bruhl, épidémiologiste et coordinateur de l’unité des maladies à prévention vaccinale à l’InVS. Il expliquait le 26 février au Figaro

«La grippe présente (...) une particularité: elle tue le plus souvent indirectement. Les morts directes, c'est-à-dire les personnes qui décèdent des complications de l'infection, sont une minorité relativement faciles à comptabiliser: elles ont été enregistrées comme telles dans les services de réanimation qui les ont prises en charge, et la cause de leur décès apparaît clairement dans leur certificat de décès

Pour l’heure le chiffre officiel de l’InVS est de 98 victimes.

Il est beaucoup plus difficile d'évaluer le nombre de victimes réelles mais indirectes, personnes fragiles et âgées officiellement guéries de l'infection mais qui, affaiblies par la maladie, succomberont par la suite à une surinfection bactérienne ou à une décompensation cardiaque.

«Dans ce cas, la grippe ne figure pas dans le certificat de décès car même un médecin ne peut pas toujours évaluer quelle est la part de responsabilité de la grippe dans le décès d'une personne souvent âgée ou fragile, continuait le Dr Lévy-Bruhl. Pourtant, on sait que le virus est très souvent impliqué, parce qu'il a été le catalyseur de la cascade d'événements qui ont conduit à la mort du patient.»

«Virus catalyseur, certes, mais quel virus?», demande le Pr Goudeau. En 2014, l’InVS avait évalué que la grippe avait été responsable de près de 9.000 morts en France. Aujourd’hui, pour disposer de statistiques définitives, il faudra déjà attendre que l'épidémie soit terminée.

C’est alors que se posera une autre question: la surmortalité qui sera mise en lumière par l’InVS ne correspondra-t-elle pas à une sorte de phénomène statistique de «rattrapage»? Les virus de la grippe (et tous ceux qui provoquent les mêmes symptômes) n’auront-ils pas, pour une large partie précipité la mort de personnes très fragiles qui, sinon, seraient mortes peu après d’autres causes multifactorielles? Ce questionnement avait déjà alimenté une vive polémique au lendemain de la canicule de 2003.

C’est dire les limites, en pratique, auxquelles se heurtera la volonté de transparence exprimée par le Premier ministre.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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