Culture

Benjamin Clementine, la révélation scène qui vieillira bien sur disque

Cédric Rouquette, mis à jour le 07.03.2015 à 13 h 55

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Benjamin Clementine, Motorama, Ethiopiques, Joy Division, The Smiths, Nina Simone.

Détail de la pochette de «At Least For Now» de Benjamin Clémentine.

Détail de la pochette de «At Least For Now» de Benjamin Clémentine.

Un buzz: Benjamin Clementine

Il a fait la une des Inrocks, avec le mot «star», écrit dessus. Il a déjà gagné une Victoire de la musique, celle de la révélation scène. Son histoire est bonne pour la légende rock n’roll: celle d’un SDF afro-britannique exilé à Paris, repéré dans le métro, puis proposé à la gloire (chez une division d’Universal) par la grâce d’une chanson unique, Condolence, et de scènes triomphales.

Il est beau comme un mannequin. Timide comme un enfant. Ecorché comme un garçon auquel on a refusé de chanter ce qui l’intéressait quand il était cloîtré dans sa chambre. En dix-huit mois,  Benjamin Clementine est passé d’un buzz basé sur presque rien à un début de discographie composé de treize chansons, dont onze sur son premier album, At Least for now. Le conte de fées est peut-être trop beau pour être vrai. Mais l’album concrétise ces promesses.


En dressant la liste de ses trois influences majeures, Wikipédia résume le grand écart qui le caractérise: «Erik Satie, Jacques Brel, Kate Bush». Il est complexe à assumer dans des chansons de 4 minutes, et pourtant le résultat de ce bouillonnement est très accessible. Comme l’a écrit la Blogothèque, auteur d’un beau Concert à emporter au corps-à-corps avec l’homme aux pieds nus, Clementine sonne comme quelqu’un qui aurait décidé de devenir la Nina Simone du XXIe siècle. Il partage avec elle un timbre profond, habité et androgyne. Un ADN musical intimement lié au piano et au classique. Quant au génie, il faudra attendre plusieurs décennies pour savoir.


Clementine a tout composé au piano, pour soutenir sa voix. Arrangée, sa musique s’articule autour d’une batterie, une basse et des arrangements de cordes. Comme un groupe de rock sans guitare et sans effet. Ou comme un trio de Schubert avec rythmique ajoutée, choisissez la formule qui vous convient. Ce son est rarissime dans l’univers de la pop contemporaine. Il rappelle la sauvagerie classe d’une Fiona Apple. C’est un immense compliment.

Un coup de pouce: Motorama

On vous prévient, ça caille. Quand l’esthétique new-save des années 80 est digérée par un groupe russe, né dans le Sud du pays, à Rostov, cela donne Motorama, dernière sortie en date du label bordelais Talitres. Il serait totalement injuste de résumer la musique de ce quintette à sa batterie sourde, sa basse carré et son avancée métronomique. Sous la glace scintille la mélodie. Sous la voix mâle vibre l’âme humaine.


Poverty, troisième album du groupe en dix ans, est une réussite qu’on vous recommande pour finir l’hiver, d’où émergent entre autres les morceaux Red Drop et Heavy Wave. «On est juste la petite pièce de pop indé d’une terre d’hiver, de forêts et de belles femmes», ont-ils dit un jour à Libé. Pas sûr, finalement, qu’on souhaite le dégel avec Moscou.

Un vinyle: Ethiopian Soul and Groove Vol. 1

Il a fallu le cinéma de Jim Jarmusch pour que le groove éthiopien des années 1960-1970, né à la fin du régime d’Haïlé Sélassié, atteigne le grand public partout dans le monde, à travers les rythmiques et ondulations de Mulatu Astake. Et pour qu’il atteigne Jim Jarmusch et d’autres fous de musique occidentaux, il a fallu que le producteur et musicologue français Francis Falceto sillonne le terrain pour sortir de l’oubli des dizaines de masters, tous plus passionnants les uns que les autres sur la vitalité du «Swinging Addis ». Ils ont été regroupés, à partir de 1997, dans une série de 29 CDs exceptionnels, construits autour d’un artiste ou d’un courant.

Si vous êtes passés à côté de cette avalanche, bonne nouvelle: ces trésors ressortent en vinyles, mais dans une autre collection, avec des tracklists repensées et un packaging révisé. Ethiopian Soul and Groove Vol. 1 constitue un formidable point d’entrée pour ceux qui ont encore beaucoup à découvrir sur ce terrain. Gare à l’engrenage ensuite: huit références ont déjà été éditées en 33 tours par Heavenly Sweetness.

Un lien: les 1000 morceaux indispensables des Inrocks

Le célébrissime Love Will Tear Us Apart de Joy Division a été désigné par les Inrocks numéro 1 du classement des 1.000 morceaux indispensables réalisé par l’hebdo à l'occasion de son millième numéro. L’exercice est forcément titanesque et discutable, mais cette page en forme de mosaïque vous place, inutile de lutter, en excellente compagnie: Velvet Underground, Clash, Beatles, Smiths, Radiohead, Nirvana, Talking Heads, Bashung, pour ne parler que de la crème.

On notera cependant que seulement deux morceaux du Top 10 sont parus du vivant des Inrocks. Le premier numéro du titre –alors trimestriel– a été imprimé en 1986, mais le magazine prend ici le parti de remonter jusqu’aux racines de sa culture musicale (Elvis Presley et Johnny Cash, pour résumer).

Dans la playlist ci-dessous, vous trouverez plutôt nos cinq favoris piochés dans la période d’existence des Inrocks: Some Girls Are Bigger Than Others des Smiths (1986), Hey des Pixies (1989), Mojo Pin de Jeff Buckley (1994), Paranoid Android de Radiohead (1997) et Neighbourhood #2 d’Arcade Fire (2005).


Fouinez quand même dans la liste des Inrocks, c’est un trésor à portée de mains.

Un copier-coller: l’héritage de Nina Simone

Chaque semaine, une plongée dans les archives de la presse ou de la littérature musicale. Cette fois-ci, rappelons-nous qui était Nina Simone pour apprécier la référence qui y est faite à propos de Benjamin Clementine:

«De son vivant, pas un (ou si peu) pour admettre que Nina Simone ne possédait pas la nature du blues mais bien celle du classique. Une méprise. On admettait pourtant la bousculade qu’elle injectait dans ses interprétations. Cette bousculade dont, m’avait dit Charles Aznavour, "dépend la survie de ce que créent les auteurs-compositeurs"; certains le font avec talent; Nina, elle, le faisait avec génie, c’était autre chose.» (David Brun-Lambert, Vibrations, n°93, mai 2007).

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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