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Face aux fanatismes religieux, la panne d’ascenseur social coûte cher aux démocraties

Gilles Bridier, mis à jour le 11.03.2015 à 18 h 16

Lorsque la mobilité sociale ne fonctionne plus, c’est la démocratie qui est en danger.

elevator / Gideon Tsang via Flickr CC License by.

elevator / Gideon Tsang via Flickr CC License by.

L’ascenseur social est en panne: tout le monde s’accorde sur le constat. Avant de changer de sujet. Comme si, depuis tant d’années que tout le monde en parle sans parvenir à relancer la machine, cette panne était perçue comme une fatalité avec laquelle il faut maintenant composer.

Déjà Philippe Séguin, qui en fit un de ses chevaux de bataille, alertait dans les années 1990. Il n’eut de cesse de marteler son message: sans ascenseur social, c’est un pan de l’idéal républicain qui s’effritait et risquait de disparaître. Et avec lui, une partie des valeurs de la République. Mais le moteur est resté grippé. Et pas simplement en France.

Car globalement, la plupart des pays de l’OCDE, Union européenne et Etats-Unis en tête, subissent le même phénomène. La mobilité sociale est transversale à l’intérieur des classes, mais elle n’est plus verticale. Or avec le temps, les effets de la panne se font sentir. Ils sont aujourd’hui au cœur de l’actualité.

La radicalisation d’une certaine jeunesse en fait partie: sans véritables perspectives, sans valeurs auxquelles adhérer pour se projeter dans un avenir gratifiant, elle trouve un exutoire à ses frustrations dans l’expression d’un fanatisme religieux qui sert d’alibi à son engagement.

La mixité sociale ne fonctionne plus

Bien sûr, ce n’est pas parce que quelques centaine de jeunes ayant grandi en Europe se sont aujourd’hui radicalisés sous la bannière d’un islam dévoyé, engagés au Moyen-Orient ou transformés en terroristes à Bruxelles, Paris ou Copenhague, que l’ensemble du modèle occidental doit être jeté aux orties. Mais ils sont la partie émergée d’un phénomène que le Premier ministre Manuel Valls a qualifié «d’apartheid territorial, social et ethnique», expression qui lui a été reprochée de tous côtés.

Certes, l’apartheid caractérise un système d’Etat fondé sur la ségrégation et l’inégalité, en totale contradiction avec le corpus des valeurs de la République. A ce titre, l’analogie est abusive. Toutefois, elle exprime malgré tout assez bien, dans les faits sinon dans les textes, ce que peuvent ressentir des jeunes habitués aux ghettos urbains dans certaines banlieues, lorsque la mixité sociale a complètement disparu et que l’ascenseur ne fonctionne plus.

Il n’est pas question de généraliser, car il existe des réussites de jeunes qui proviennent de ces milieux défavorisés. Malgré tout, même sans faire d’amalgame avec la violence de quelques fanatiques qui restent marginalisés, c’est toute une population qui ressent l’échec de l’intégration à cause de l’impossibilité de s’inscrire dans un processus de promotion sociale.

La mobilité sociale est enrayée

Les études sont nombreuses qui ont mis l’accent sur  les obstacles à la mobilité sociale et à l’égalité des chances. Selon l’OCDE, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Italie sont les pays où, parmi les économies développées, la rémunération des individus varie le moins par rapport à celle de leurs parents. Ascenseur social bloqué.

Dans le même ordre d’idées, c’est aux Etats-Unis, en France, en Belgique, au Luxembourg et en Allemagne que l’influence du milieu parental pèse le plus sur les résultats des élèves dans le secondaire, ce qui est l’expression d’un déterminisme social très fort dans ces pays.

En ce qui concerne la France, le système scolaire épinglé par les enquêtes Pisa sur le suivi des acquis des élèves, est maintenant montré du doigt à cause des inégalités qu’il produit et qui se cumulent sur tout le cycle des études. A tel point que, selon une enquête de l’Observatoire national de la vie étudiante, la part des étudiants issus des milieux populaires dans l’enseignement supérieur recule alors que les classes favorisées sont surreprésentées.

En une génération, la situation s’est dégradée. «Les étudiants, enfants de cadres supérieurs, constituent près de la moitié des étudiants dans les filières les plus sélectives, alors que leurs parents ne représentent que 15% des emplois», confirme l’Observatoire des inégalités qui note par ailleurs «une stagnation voire une baisse» du taux d’accès des enfants de milieux défavorisés à l’enseignement supérieur.

La Cour des comptes dresse le même constat, sans nuance:

«La France est un des pays où les destins scolaires sont le plus fortement corrélés aux origines sociales: 78,4% des élèves provenant de catégories sociales favorisées obtiennent un baccalauréat général, contre seulement 18% des élèves d’origine sociale défavorisée.»

Or, l’éducation, c’est la clé de l’ascenseur social. A l’inverse, des inégalités perçues comme insurmontables entretiennent la fascination pour des options transgressives.

Et les filières d’excellence et autres cordées de la réussite, accessibles à certains jeunes des milieux défavorisés, ne constituent pas des réponses à la hauteur du problème posé par le déterminisme social totalement opposé à l’idéal républicain. Le commissariat à la diversité de 2008 à 2012, focalisé sur l’égalité des chances et la lutte contre les discriminations, n’a pas pu inscrire son action dans la durée et n’a enregistré que de faibles résultats avant d’être dissout. Sans être remplacé. Tout un symbole.

Une insertion professionnelle à relancer

Mais il ne faudrait pas faire supporter à l’école seule tout le poids de l’échec de l’insertion sociale des jeunes, et notamment de ceux qui se radicalisent. Les entreprises ont notamment un rôle à jouer pour offrir des perspectives qui participent à l’insertion sociale. La société civile se mobilise pour mettre en place des structures et des moyens destinés à mettre le pied à l’étrier à des personnes démunies et sans travail, afin qu’elles puissent concrétiser un projet professionnel.

France Active, structure spécialisée dans le financement solidaire, annonce 33.000 emplois créés ou consolidés en 2014, grâce entre autres à la création de 9.000 très petites entreprises par des demandeurs d’emplois (dans neuf cas sur dix) dont les trois quarts avaient un niveau d’études inférieur à bac+2.

L’Adie, autre association, participe à l’insertion sociale et à la lutte contre la pauvreté en attribuant des microcrédits qui permettent, selon elle, de faire émerger 200 emplois par semaine. Initiative France, réseau associatif de financement pour la création d’entreprises, revendique 40.000 emplois nouveaux dans l’année.

Les initiatives se multiplient, à l’image de PlaNet Finance[1] qui a lancé un programme «entreprendre en banlieue» pour lutter contre l’exclusion sociale dans les quartiers défavorisés. Ou d’Ashoka, qui accompagne les entrepreneurs sociaux et soutient d’autres initiatives.

Des entreprises, par ailleurs, créent des fondations pour soutenir des projets, telles EDF, GDF-Suez, Vinci, Safran, Veolia, Geodis, la Société générale ou BNP-Paribas, SEB...

Toutefois, les résultats de ces actions ne sont pas à l’échelle des problèmes posés. Elles tendent des perches pour les personnes qui ont une démarche volontaire et constructive, mais n’ont pas vocation à relancer la mobilité sociale. Car c’est l’ensemble du tissu économique qui devrait s’engager dans cette voie en créant de nouvelles passerelles. Mais c’est l’inverse qui se produit. 

L’alibi religieux de la radicalisation

La progression de la pauvreté dans les pays riches et le creusement des inégalités depuis les années 1980 dans les deux tiers des pays de l’OCDE aggravent les effets de la panne d’ascenseur social. Comme si les valeurs célébrées à travers la création de richesses, et largement médiatisées (ce qui ajoute à la frustration), ne devaient pas concerner les couches de population de plus en plus enracinées dans la pauvreté. 

L’atonie du marché du travail où, depuis 2008, les embauches ont été moins nombreuses que les nouveaux postulants, a amplifié les difficultés d’insertion sociale notamment en Europe. Et même si le chômage tend à se stabiliser dans la zone euro depuis la fin 2014, ce n’est pas le cas dans certains pays comme la France comme le révèlent les statistiques mensuelles du ministère du Travail.

Non seulement le nombre de chômeurs et de travailleurs précaires augmente, mais la concurrence sur le marché de l’emploi se traduit par une fréquente surqualification des personnes embauchées sur les postes vacants. Ce qui accroît le risque d’exclusion sociale des personnes non qualifiées guettées par le chômage de longue durée, comme l’analyse le Conseil d’orientation pour l’emploi (COE).

On n’est pas loin, alors, de l’ancien concept de la lutte des classes. Mais il prend de nouvelles formes, à travers la quête d’autres valeurs en rupture avec l’environnement social, utilisant l’alibi religieux pour transcender une frustration; voire structurer une révolte dans une démarche de radicalisation. 

L’égalité implique la mobilité sociale. Mais lorsqu’elle est en panne, l’insertion ne fonctionne plus et la confiance dans la démocratie est remise en question. C’est alors la démocratie elle-même qui devient la cible de ces révoltes, au cœur de l’actualité.

1 — NDLE: PlaNet Finance France a été fondée en 2006 par Jacques Attali, par ailleurs cofondateur de Slate.fr Retourner à l'article

 

Gilles Bridier
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Journaliste
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