Culture

«Citizenfour»: filmer la réalité, c'est faire du cinéma

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 18.01.2017 à 18 h 55

Laura Poitras a été le témoin privilégié d'une histoire extraordinaire, celle d'Edward Snowden et de ses révélations sur les agissements de la NSA. En prenant le temps, elle construit un récit qui fait place au doute, à l’attente, à la complexité et à l’inconnu.

Edward Snowden / Praxis Films

Edward Snowden / Praxis Films

Ce n’est pas parce qu’on connaît (plus ou moins) l’histoire qu’elle devient moins intéressante. Ce serait même plutôt le contraire.

Un vrai film de cinéma

Tout le monde a en mémoire les révélations d’Edward Snowden sur la surveillance par les agences de sécurité américaines des courriers électroniques, des échanges sur les réseaux sociaux et des téléphones portables pratiquement de la terre entière. Avec ses corollaires, la connivence des grands groupes d’informatique et de télécom avec le gouvernement des Etats-Unis, l’opacité sur les usages, l’insulte aux pays alliés et à leurs dirigeants, la trahison par Obama de ses engagements de campagne –plutôt la manifestation de son impuissance face à des forces politiques et économiques supérieures à celles du président des Etats-Unis.

Laura Poitras raconte cela. Parce qu’elle le raconte bien, avec les moyens du cinéma, ces faits acquièrent une force émotionnelle et une richesse de sens et de questionnement inédites.

«Les moyens du cinéma» ne signifie pas faire des mouvements de caméras sophistiqués, convoquer des stars ou utiliser des effets spéciaux –encore qu’à bien y regarder, ces trois ingrédients ne sont pas absents.

Cela signifie filmer avec respect et attention ce qui est devant sa caméra, à commencer par les personnes. Cela signifie prendre du temps. Cela signifie construire par le filmage et le montage, par le travail sur le son aussi, un récit qui fait place au doute, à l’attente, à la complexité et à l’inconnu.

Au mois de décembre, résolu à porter au grand jour la gigantesque opération illégale et antidémocratique d’espionnage planétaire mise en place par son employeur, la NSA (National Security Agency) en profitant de mouvement sécuritaire enclenché par le 11-Septembre, Edward Snowden essaie de contacter un journaliste indépendant et collaborateur régulier du journal britannique The Guardian, Glenn Greenwald. Il le fait en utilisant le pseudonyme Citizenfour. Sur le moment, Greenwald ne réagit pas.

Praxis Films

Snowden contacte alors une cinéaste remarquée pour ses documentaires sur la guerre en Irak (My Country, my country, 2006) et sur Guantanamo (The Oath, 2010), qui lui ont valu plusieurs récompenses, et une mise sous surveillance intensive de la part de la NSA ce que Snowden est bien placé pour savoir. Laura Poitras, elle, répond.

Après des échanges à distance où Snowden montre à la réalisatrice la nature et l’ampleur des révélations qu’il compte faire, elle contacte à son tour Greenwald. Celui-ci, accompagné d’un autre journaliste du Guardian, Ewen MacAskill, et Laura Poitras s’envolent pour Hong Kong, où ils retrouvent Snowden dans une chambre d’hôtel début juin.

L’essentiel des images du film sont tournées là, accompagnant selon un canevas finement entrecroisé l’explicitation de ce que Snowden a à dire, le travail des journalistes pour le faire formuler et le mettre en forme, la stratégie de révélation progressive, y compris de sa propre identité, les implications géopolitiques, juridiques, éthiques et technologiques, et les éléments de personnalité de celui par qui le scandale de la vérité arrive.


Citizenfour possède nombre des ressorts d’un film d’espionnage de haute volée. Une des élégances du film consiste à ne pas les surjouer, mais à rester proche des faits et gestes, avec une attitude assez proche de celle de ce garçon au visage souvent baissé, au demi-sourire mal assuré, à la pâleur étrange et suggestive. Impressionnant et fragile, Snowden devient un interprète et un personnage tout en restant lui-même, ce surdoué de l’informatique qui avait cru que les Etats-Unis étaient la démocratie qu’ils prétendent être.

Un contexte aux multiples ramifications

Les contrechamps, dans l’espace et dans le temps, de la semaine de face-à-face entre l’informaticien et les deux journalistes britanniques –c’est-à-dire les manières dont les révélations sont diffusées et les réactions qu’elles suscitent– nourrissent la dynamique du film. La brutalité de la réponse officielle américaine, les connexions avec la question plus vaste des lanceurs d’alerte, les interventions de spécialistes de la sécurité dont l’étonnant William Binney, ex-ponte de la NSA démissionnaire après les dérives post-11-Septembre, la mise en écho du sort de Snowden et de celui de Julian Assange comme du traitement par les médias des affaires Wikileaks et Citizenfour permettent à Laura Poitras d’inscrire l’événement dont elle a été le témoin privilégié dans un contexte aux multiples ramifications –tout comme l’ont fait les journalistes du Guardian, bientôt aussi ceux du Washington Post, puis des autres grands organes de presse dans le monde entier.

Bien que le film ne s’y attarde pas, il témoigne encore d’un autre aspect. Il montre en effet que c’est avec des interlocuteurs issus de médias inventés au XIXe siècle, la presse écrite et le cinéma, qu’Edward Snowden a su pouvoir rendre publique la plus grande entreprise de contrôle non démocratique du début du XXIe siècle, grâce à des moyens techniques ultra-modernes. En anglais, on dit TBD –to be discussed, à débattre.

Citizenfour

De Laura Poitras

Avec Edward Snowden, Glenn Greenwald, William Binney, ainsi que Barack Obama et Julian Assange

Durée: 1h54

Sortie 4 mars

Séances

 

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (499 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte