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L'Etat islamique, ce n'est pas le Moyen Age

John Terry, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 05.03.2015 à 14 h 05

Daech est tristement moderne.

«Djihad John». REUTERS/SITE Intel Group/Handout via Reuters

«Djihad John». REUTERS/SITE Intel Group/Handout via Reuters

Un article publié dans le numéro de mars de The Atlantic, signé Graeme Wood et titré «Ce que Daech veut vraiment», fait la part belle à la théorie selon laquelle le groupe Etat islamique serait un groupe porté sur l’utilisation d’une violence qualifiée de «médiévale.» C’est un très bon article et s’il est si bon, c’est parce qu’il propose une vision claire et accessible des buts politiques, religieux –et apocalyptiques– de Daech, comparés à ceux d’al-Qaida et d’autres groupes. L’analyse de Graeme Wood repose elle-même sur une autre analyse, celle de Bernard Haykel, professeur d’Etudes proche-orientales à l’Université de Princeton.

«L’esclavage, la crucifixion et les décapitations ne sont pas des choses que ces djihadistes effrayants empruntent par hasard à la tradition médiévale, dit ainsi Haykel à Wood. Les combattants de Daech sont bien ancrés dans la tradition médiévale et sont en train de l’importer toute entière dans le monde actuel.»

Mais cette vision n’est pourtant pas exacte. Non, Daech n’est pas en train de rejouer les Conquêtes arabes du VIIe siècle, quand bien même certains de ses membres auraient tendance à le croire.

Daech est nostalgique d’un passé inventé et ceux qui, parmi ses membres, connaissent l’histoire des premières décennies d’expansion de l’islam choisissent délibérément de réécrire l’histoire médiévale à leur profit, pour servir leurs besoins idéologiques.

Daech est nostalgique d’un passé inventé et réécrit l’histoire médiévale à son profit, pour servir ses besoins idéologiques.

 

Car la conquête arabe du VIIe siècle ne fut en aucun cas aussi consciencieusement brutale que ne l’est le carnage opéré par Daech au XXIe siècle. Certes, au VIIe siècle, des atrocités étaient commises de manière assez régulière. Les sources rapportent, pour prendre un exemple, que lorsque les armées arabes mirent à sac la ville perse d’Istakhr (Persépolis) vers 650 ap. J.-C., à l’issue l’un siège long et disputé, 40.000 Perses furent massacrés par les conquérants. Mais comme Robert Hoyland, historien au sein de l’Université de New York, le rapportait récemment dans sa magnifique Nouvelle histoire des conquêtes arabes:

«Tous les empires se sont appuyés sur la coercition pour exister et tous les empires font usage de stratégies non-violentes pour se maintenir: cooptation des volontaires, récompense des collaborations, promesses de protection en échange de la soumission, diviser pour mieux régner, et ainsi de suite. L’empire arabe n’y a pas fait exception et ne nécessite donc pas d’être considéré comme à part.»

Si les historiens islamiques du IXe siècle et des siècles suivants se sont attachés à donner une vision simplifiée des luttes politiques qui déchiraient la péninsule arabique pour présenter l’expansion de l’islam comme une sainte conquête ayant tout emporté sur son passage, Robert Hoyland montre que la réalité était plus complexe et plus nuancée. La première expansion de l’islam visait en effet à accroître le nombre des croyants sans détruire les structures sociales existantes.

Le refus de tout compromis, qui caractérise Daech, différencie donc ce mouvement de celui de la conquête arabe.

Une prétendue tradition

Ce qui veut donc dire que le délire de Daech autour de l’idée d’un califat inconditionnel est tout sauf médiéval. Daech est un groupe parfaitement moderne, qui utilise une version remise au goût du jour des conquêtes arabes. En fait, on pourrait même légitimement avancer que le groupe Etat islamique est, dans sa forme, très influencé par la pensée politique occidentale.

Depuis que les conflits existent, des atrocités ont été commises et parfois de manière publique: la conquête romaine de la Dacie (représentée sur la célèbre colonne Trajane), les Croisades ou l'Holocauste en sont de bons exemples. Daech s’inscrit dans la longue tradition de ceux qui souhaitent exterminer leurs ennemis en les décapitant, en les incinérant, en les écartelant –la liste des traitements physiques inhumains est longue.

Mais Daech est bien meilleur que la plupart des groupes qui l’ont précédé parce qu’il compte en son sein des gens passés maîtres dans l’art de la propagande, de la vidéo et de la photographie. Daech est très doué pour inscrire sa violence dans une prétendue tradition et n’est donc pas médiéval, mais tristement moderne.

Cela n’est pas anodin, car un des principaux attraits de Daech est la nostalgie qu’il entretient d’une version spécifique du passé. Les historiens médiévistes comme Robert Hoyland démontrent avec brio la manière dont les hommes sont prêts à déformer leur histoire pour qu’elle se conforme à des objectifs idéologiques contemporains. Comme Matt Gabriele, historien de la Virginia Tech, l’a également montré, la nostalgie a longtemps été et continue d’être un excellent moyen de rassembler les populations.

Dans le cas qui nous occupe, Daech tire sa puissance idéologique de son utilisation contemporaine d’un passé sublimé et de la manière dont la nostalgie peut motiver ou justifier des actions violentes immédiates.

Dire que Daech est «moyenâgeux», c'est croire que les Lumières ont tout réglé, ce qui est loin d'être vrai

 

L’inconvénient qu’il y a à décrire Daech comme un mouvement «moyenâgeux» n’est pas que cela froisse les médiévistes; c’est qu’une telle dénomination nous pousse à considérer la barbarie si particulière du groupe comme une résurgence d’un passé qui devrait être éradiqué au motif que nous avons progressé et que nous sommes donc un peuple évolué. Comme l’a brillamment montré un historien médiéviste du nom de David Perry, cette pensée dangereuse provient de l’idée que l’époque des Lumières a tout réglé (et c’est loin d’être le cas).

Il est donc totalement erroné, sur le plan terminologique, de décrire Daech comme un mouvement «moyenâgeux» ou «médiéval».

Dans l’article dont je parlais en préambule, Graeme Wood fait par ailleurs une distinction entre le recyclage complet de la conquête du VIIe siècle et la nostalgie d’un prétendu «âge d’or» de la conquête islamique. Daech compte sans nul doute des historiens révisionnistes en son sein, des nostalgiques d’un passé fictionnel spécifiquement révisé pour soutenir ses objectifs modernes. Voilà une activité constante au sein de tout le spectre politique et qui transcende les fois, les nationalités, les ethnicités, les genres et les classes sociales. Les hommes continueront de se faire des représentations erronées de l’histoire jusqu’à ce que le soleil nous avale.

Notre propre révisionnisme

Il nous faut comprendre cette tendance de Daech à réécrire l’histoire si nous voulons la contrer efficacement. Il nous faut également comprendre les ressorts du révisionnisme  historique au sein d’une société –avec ses aspects positifs et négatifs.

Sans la moindre ironie ni le moindre recul, nous érigeons des monuments à la gloire de personnes ayant détenu des esclaves. Nous les plaçons parfois sur des billets de banque et nous les vénérons. Nous sommes partie prenante d’un long processus de révision de notre histoire au nom de l’exception américaine, comme d’autres au nom de leur propre exception nationale.

Nous autres Américains révisons notre histoire quand nous feignons d’ignorer que George Washington fut à la fois un général brillant et un chasseur d’esclaves sans pitié. Nous révisons l’histoire quand nous parlons d’émeutes raciales –quel terme aussi pathétique qu’inadéquat– pour décrire le massacre atroce de centaines de noirs dans l’Arkansas, à Phillips County, en 1919. Nous révisons l’histoire quand nous refusons de voir le problème éthique posé par Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt se souvenant avoir chanté un cantique à la gloire des Soldats du Christ à bord du HMS Prince of Wales en 1941 avant de réduire en cendres des villes allemandes entières, avec leurs populations, quelques années plus tard. Nous révisons l’histoire quand nous apprenons l’assassinat, par un drone, d’un enfant de 13 ans au Yémen et que nous haussons les épaules en nous disant, comme Sherman, que la guerre c’est l’enfer.

Si nous ne nous interrogeons pas sur notre propre histoire, nous risquons de nous fourvoyer dans notre lutte contre les groupes extrémistes

 

Le révisionnisme, ainsi pratiqué, tend à relativiser les expériences humaines. Voilà pourquoi c’est une erreur grave de penser que la barbarie de Daech est étrangère, médiévale ou particulière.

Elle n’est rien de tout cela. Elle est moderne et d’une terrible banalité. Daech doit être tenu pour responsable et comptable du massacre des Yazidis, de musulmans, de chrétiens et de prétendus apostats.

Mais il nous faut nous interroger davantage sur notre propre histoire. Si nous ne le faisons pas –si nous refusons d’affronter notre propre nostalgie– nous courons le risque de ne fourvoyer complètement dans notre lutte contre ces groupes extrémistes et de tout transformer en une lutte entre le Bien (nous) et le Mal (eux).

Les Etats-Unis cherchent le moyen le plus adapté pour répliquer à Daech. La grande difficulté va consister à y parvenir sans se retrouver englué dans le conflit le plus long de notre histoire récente. L’histoire nous apprend qu’il est fondamental que les décideurs aient une vision équilibrée pour parer à une menace. Et c’est également la raison pour laquelle la compréhension des dangers du révisionnisme historique a son importance.

John Terry
John Terry (1 article)
Docteur en histoire médiévale
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