Monde

Comment les marchands ambulants sont devenus les nouveaux «ennemis du peuple» du Venezuela

Simon Pellet-Recht, mis à jour le 03.03.2015 à 12 h 50

Alors que la pénurie règne dans le pays, le président Maduro a décidé d'interdire la revente des produits de base dans la rue, accusant les vendeurs d'être des «accaparateurs qui volent leur propre peuple».

Le rayon (vide) papier toilette d'un supermarché de Caracas, en 2013. REUTERS/Jorge Silva

Le rayon (vide) papier toilette d'un supermarché de Caracas, en 2013. REUTERS/Jorge Silva

Caracas (Venezuela)

Maria se lève tous les matins vers 3h pour faire la tournée des supermarchés. Après avoir trouvé les denrées les plus touchées par la pénurie –lait, farine, café, sucre, papier toilette et savon– elle les revend dans la rue au triple du prix. Maria n’est pas riche, elle vit à Petare, la plus grande favela (ou «barrio», quartier pauvre) d’Amérique Latine. Comme 2,3 millions de marchands ambulants (ou «buhoneros»), elle est pourtant traitée comme une véritable «ennemie du peuple» par le gouvernement socialiste. «Je fais comme je peux pour nourrir mes trois enfants et on me taxe de spéculatrice et de traitre à la patrie», se plaint-elle entre deux regards furtifs aux alentours.

Le président révolutionnaire Nicolás Maduro a interdit depuis novembre 2014 la revente de la plupart des produits de base dans la rue et menacé les «accaparateurs qui volent leur propre peuple» de peines allant de 10 à 14 ans de prison.

«Les aliments de base comme l’huile, les outils métalliques comme les coupe-ongles et les médicaments comme l’aspirine ou les pansements, c’est fini», raconte Roberto, qui s’est rabattu comme ses centaines de collègues du barrio de Catia sur les vêtements et lunettes de soleil. Disparus les chariots de crèmes anti-champignons de peau, les étalages de papier toilette et les kiosques improvisés qui fleurissaient partout dans la capitale, Caracas.

Le chômage en hausse

Depuis l’arrestation en décembre de plusieurs officiers pour corruption, les autorités ne laissent plus rien passer. «Maintenant les flics nous rackettent des énormes sommes, ils ont des pressions eux aussi», assure Angel, 40 ans de rue dans les jambes. Selon lui, la mafia du bakchich est bien régulée:

«Les vendeurs de clopes, c’est 100 bolivars par jour, environ 200 pour ceux qui proposent des fringues et 500 pour le gars qui vend des bananes en gros, là dans son camion. Ceux qui ne peuvent pas, ils courent.»

La plupart des marchands ambulants gagnent un peu plus du salaire minimum, évalué à 5.800 bolivars. Les autres s’arrangent comme ils peuvent. «Je récupère 100 bolivars quotidiennement, c’est suffisant pour manger. Comme je n’ai pas de retraite, pour la santé je m’en remets à Dieu», lance avec un grand sourire édenté Juan Caravallo, un vieux vendeur de super-glue, de piles et de mort-aux-rats.

«Le nombre de vendeurs de rue a explosé ces dernières années à cause du chômage. Depuis le début de la révolution il y a 15 ans, le Venezuela a perdu 50% de ses entreprises», déplore Ali Poveda, avocat de l’Association des travailleurs micro-entrepreneurs. Si le gouvernement parle de 8% de chômage, lui avance le chiffre de 30%:

«Le gouvernement prend en compte le travail informel quand ça l’arrange, pour gonfler les chiffres de l’emploi.»

Avec 6 millions de travailleurs informels (presque 50% de la population active), dont un tiers bosse dans la rue sans sécurité sociale, le Venezuela figure dans la moyenne régionale. Selon Ali Poveda, l’arrivée de la révolution socialiste n’a pas amélioré leur sort:

«Le gouvernement récupère les espaces publics en virant par la force les marchands de rue, mais ne leur propose rien derrière la plupart du temps. C’est plus facile de nous criminaliser que de nous aider...»

Nicolás Maduro a annoncé en novembre 2014 son intention de retirer la nationalité vénézuélienne à ceux qui ne respecteraient pas les nouvelles règles de vente. «C’est totalement inconstitutionnel. Beaucoup de buhoneros sont étrangers, des Colombiens, Péruviens, Boliviens. Hugo Chávez les a fait venir dans les années 2000 en distribuant des cartes d’identité à tout va et maintenant la révolution leur tourne le dos, alors que ce sont les plus pauvres, les plus vulnérables», s’insurge Vicente Diaz, le directeur du Front des travailleurs non dépendants. 

Incorporer les travailleurs informels

Conscient de l’enjeu tant pour le Venezuela que pour l’Amérique Latine, il vient de proposer au président d’incorporer les millions de travailleurs informels au système de distribution étatique:

«Cela réduirait considérablement les queues pour la nourriture, il ne peut y avoir meilleure logistique. Mais l’Etat ne veut pas perdre la face et admettre que la pénurie est de sa faute, que nous ne sommes pas la cause mais la conséquence du manque de produits.»

Quelques «foires socialistes» destinées à accueillir les expulsés dans des locaux loués par l’Etat ont bien été créées, mais elles n’ont guère de succès. «Personne ne vient ici, il faudrait faire plus de pub», explique Luis Anbire, président du Mouvement socio-productif Bellas Artes, à l’ouest de Caracas. «Dégoûté par les promesses des politiciens», ce militant du Parti socialiste a décidé de prendre son destin en main. En attendant une hypothétique réinstallation dans une zone plus favorable, Luis Anbire a lancé un projet d’auto-production avec l’aide de la communauté.

Installée «provisoirement» depuis six ans à Bellas Artes, après deux décennies dans la rue, Rosa Maria veut rester optimiste:

«Depuis la mort de Chávez on est à la dérive, on attend que le gouvernement réagisse et trouve des solutions plutôt que d’utiliser la force pour nous déplacer d’un endroit à l’autre.»

Simon Pellet-Recht
Simon Pellet-Recht (10 articles)
Journaliste
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