Sports

Rugby: la pudeur des hommes forts

Yannick Cochennec, mis à jour le 14.03.2015 à 17 h 09

La première ligne est toujours au centre de toutes les attentions. Mais que se passe-t-il dans la tête des gros, les piliers et les talonneurs?

La Gallois Alun Wyn Jones tente d’échapper à Guilhem Guirado (centre) et Morgan Parra (droite) pendant le match du Tournoi des Six Nations, le 28 février 2015 au Stade de France. REUTERS/Philippe Wojazer

La Gallois Alun Wyn Jones tente d’échapper à Guilhem Guirado (centre) et Morgan Parra (droite) pendant le match du Tournoi des Six Nations, le 28 février 2015 au Stade de France. REUTERS/Philippe Wojazer

La mêlée, au rugby, reste un mystère pour les profanes, mais aussi pour nombre de spécialistes, y compris des joueurs comme des arbitres, qui peinent à comprendre ce qui se passe au cœur de cet enchevêtrement humain.

Front contre front avec l’«ennemi», la première ligne, composée de trois personnages, le talonneur (n°2) encadré de ses deux piliers, le gauche (n°1) et le droit (n°3), est plongée dans cette tranchée humaine dont personne ne ressort indemne sur le plan physique et moral.

Ces trois hommes forts, qui peuvent affoler les aiguilles d’une balance bien au-delà du chiffre 100, ont paradoxalement une sensibilité qui contraste avec la puissance virile qu’ils dégagent.

«Une mêlée fermée concentre des valeurs et des sentiments qui ne sont pas partageables, nous disait en novembre Yannick Bru, actuel entraîneur des avants du XV de France. C’est de l’ego, de la fierté, du courage, de la pudeur.»

Des sentiments? De la pudeur?

Jean-Christophe Collin, journaliste à L’Equipe Magazine, qui a consacré un très joli livre à ces colosses sous le titre La confrérie des gros, reste, quelques années après cette enquête très fouillée, fasciné par cette communauté d’hommes.

«Leur pudeur est une vraie réalité, constate-t-il. Ce sont des gens qui ont développé entre eux leur propre culture. Ils partagent une humilité récurrente qui leur est commune.»

Quand les spectateurs les voient arriver sur le terrain avec ces maillots qui les boudinent, ils peuvent sans rêver se reconnaître en eux

Jean-Christophe Collin

Dans le monde du silence de ces «gros», parfois hauts comme trois pommes bien joufflues, à la bonne tête souvent cabossée au fil des ans et des combats, se niche sans doute une part d’enfance.

Etre rondouillard, coincé entre deux généreuses poignées d’amour, peut vous reléguer dans l’ombre d’une cour de récréation où, parfois, il n’y a pas moins de cruauté que dans une mêlée.

«Mais au rugby, nul ne peut être laissé sur le côté du chemin en raison de son physique, écrit Jean-Christophe Collin dans La confrérie des gros. Le petit gamin potelé, un peu rondouillard, parfois moqué de ses camarades d’école, se retrouve valorisé le samedi au-devant de la mêlée. Et puis ils grandissent, s’élargissent pour devenir des hommes gaillards, qui, par leur rondeur, préservent une dimension humaine au rugby, une proximité avec la rue. Quand les spectateurs les voient arriver sur le terrain avec ces maillots qui les boudinent, ils peuvent sans rêver se reconnaître en eux.»

A rebours de la société d’aujourd’hui, le petit gros prend des baffes à travers certains regards, mais trouve, grâce au rugby, un endroit où exister par rapport à son corps jusqu’à devenir parfois un véritable leader à l’image du Béarnais Robert Paparemborde, cinq fois capitaine du XV de France, disparu en 2001 à l’âge de 52 ans et qui demeure l’une des références suprêmes du pilier de rugby. Paparemborde, capable notamment d’inscrire deux essais lors d’un même match contre l’Angleterre lors du Tournoi des V Nations en 1976, ne donnait jamais le sentiment de perdre un ballon et se relevait avec la vitesse d’un chat dès lors qu’il était plaqué au sol. C’était un exceptionnel meneur d’hommes.

«Mais cette discrétion relative qui leur est propre, c’est de l’acquis, pas de l’inné, constate Jean-Christophe Collin. L’exercice de la mêlée, qui distingue ce sport des autres disciplines, forge ce qu’ils deviennent.»

Les entraîner est complexe

Directeur technique national à la Fédération française de rugby, ancien entraîneur des avants du XV de France quand il était dirigé par Marc Lièvremont, Didier Retière estime aussi que c’est la mêlée qui fait de ces athlètes des taiseux dont il est souvent difficile de saisir la pensée première.

«Au rugby, un pilier peut passer, en l’espace de quelques minutes, de l’euphorie parce qu’il a été dominateur lors de la mêlée à la désillusion la plus complète parce que cette fois, c’est lui qui a craqué lors de la mêlée suivante, souligne-t-il. Il est dans un constant va-et-vient psychologique, d’une séquence de jeu à l’autre ou d’un match à l’autre.»

Et dans ce rapport à la domination, la fierté de terrasser son homologue est moindre que la blessure qu’engendre le fait d’être mis en pièces par la concurrence.

«C’est leur image d’homme qui est remise en cause à ce moment-là, complète Didier Retière. Il peut y avoir comme le sentiment d’une déchéance qui peut casser un pilier.»

Un première ligne ne se vante donc jamais sous peine d’être remis à sa place le week-end suivant.

Dans un tel contexte de sensibilité, les entraîner peut devenir un chemin de complexité.

Le talonneur, c’est le pauvre Christ entre ses deux apôtres. Il y a “honneur” dans le mot talonneur. Tu as les bras pris

Didier Sanchez

«En tant qu’ancien “gros”, vous savez ce par quoi ils passent, sourit Didier Retière. Selon les profils, vous faites attention car il faut respecter leur jardin secret, leur réserve. Y aller doucement est une règle générale même si, parfois, il est souhaitable d’aller les “chercher” sur un mode plus rugueux.»

Mais entre le talonneur et les piliers existent des différences.

Le talonneur donne le tempo de l’entrée en mêlée et, de fait, est naturellement plus volubile. «Plus qu’un leader, c’est un fédérateur», nuance Didier Retière qui rappelle que d’anciens talonneurs, comme Raphaël Ibañez et William Servat, deviennent ensuite des entraîneurs pleins de légitimité. Didier Sanchez, ancien pilier à Albi, a cette définition pleine de symboles qui veut tout dire:

«Le talonneur, c’est le pauvre Christ entre ses deux apôtres. Il y a “honneur” dans le mot talonneur. Tu as les bras pris.»

Une langue commune

Les piliers, les deux apôtres donc, font corps avec lui, le pilier droit soutenant l’édifice à l’intersection des deux packs, dans un esprit de corps entièrement solidaire, tourné vers les autres, à l’image de cette confidence savoureuse de Jean-Pierre Garuet trouvée dans La confrérie des gros:

«A Lourdes, on avait une tradition. Si j’arrivais à soulever le pilier d’en face, les dirigeants payaient la tournée de Ricard à toute l’équipe. Alors, je me concentrais tout le match pour offrir la tournée à mes copains.» 

Et s’ils ne parlent pas beaucoup, au moins les piliers parlent-ils une langue commune. Il y a presque de l’amour entre ces hommes-là. 

L’ego n’est pas la nature première d’un joueur issu de la première ligne. L’exubérance encore moins, même si Christian Califano, l’un des plus grands piliers de l’histoire du rugby français entré en mêlée du XV de France à seulement 22 ans pour n’en ressortir que 71 sélections et 13 années plus tard, est l’exception qui confirme la règle.

Il y a aussi Armand Vaquerin, sacré dix fois champion de France avec Béziers (un record pour un joueur) et 26 fois appelé en équipe de France. Timide à ses débuts, ce robuste pilier fut ensuite connu pour son humour ravageur et son sens très aigu de la fête.

Vaquerin est mort en juillet 1993 à l’âge de 42 ans à Béziers lors d’une partie de… roulette russe. Il était arrivé avec un Smith et Wesson et en avait retiré cinq des six balles. Le canon sur sa tempe, il a appuyé sur la gâchette pour son plus grand malheur dans un bruit de fureur inhabituel aux piliers. Le café où il est décédé s’appelait «Le bar des amis».

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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