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Halte à la pollution télévisuelle

Rebecca Tuhus-Dubrow, traduit par Yann Champion, mis à jour le 17.03.2015 à 14 h 23

Dans notre ère de télévision ultra-personnalisée, pourquoi laissons-nous encore les écrans envahir nos espaces publics?

Dans un bar parisien, le 5 février 2015. REUTERS/Charles Platiau

Dans un bar parisien, le 5 février 2015. REUTERS/Charles Platiau

Il y a peu, je me suis rendue dans une gare proche de chez moi, en Californie du Sud. D’emblée, je l’ai trouvée très agréable: hauts plafonds, design sobre, salle d’attente propre et spacieuse avec de grandes fenêtres laissant entrer la lumière du jour. C’est alors que je m’installais pour attendre mon train que je l’ai vue: une énorme télévision, accrochée sur le mur du fond. Des présentateurs débitaient leur litanie habituelle tandis que défilaient, au bas de l’écran, les dernières nouvelles. Des notes de trombone tristes résonnèrent dans ma tête.

Dans les bars, les rues, les aéroports...

La présence, non désirée, de ce téléviseur n’avait, bien entendu, rien d’étonnant. Ce n’était qu’une manifestation de plus de ce que je considère comme de la «pollution télévisuelle». Dans les restaurants, les aéroports, les halls d’accueil, ils nous attendent, les écrans de télévision, seuls ou en groupe, prêts à prendre notre regard au piège, voire à nous inonder les oreilles, avec leurs informations en continu et leurs émissions de téléréalité débiles.

Pour tout dire, les écrans de télévision sont devenus tellement omniprésents que la plupart des gens (du moins, j’en ai l’impression) les remarquent à peine. Je n’ai pas cette chance. Pour ma part, je les trouve tout aussi attirants qu’agaçants, et à en croire les nombreuses observations que j’ai faites, je suis loin d’être la seule.

On entend souvent dire que nous vivons un âge d’or de la télévision. Affalés sur nos canapés, nous pouvons piocher parmi une myriade de programmes de premier choix. En outre, nous avons le pouvoir de décider quand nous souhaitons voir les émissions choisies et celui d’éviter les publicités. En dehors de chez nous, en revanche, c’est tout le contraire qui nous attend: nous sommes assaillis par les publicités et les programmes que l’on nous impose sont loin d’être du même tonneau que Mad Men. Notre seule option, au mieux, est de sortir. Dans certains lieux comme les aéroports, les toilettes semblent être le seul refuge possible.

Nous manquons de recherches à long terme, mais la pollution télévisuelle semble s’être énormément propagée ces dernières années. En 2009, l’institut Nielsen a publié un rapport (concernant les Etats-Unis) disant que le temps d’exposition «en dehors des foyers» avait permis une augmentation de l’audience de 2,6% pour les émissions diffusées. Lors d’une autre étude, faite en 2014, le même institut a constaté une hausse de 7% à 9%.

J’ai interrogé plusieurs personnes qui gagnent leur vie en étudiant tout ce qui a trait à la télévision, et ils se sont tous accordés à dire que le nombre de téléviseurs s’était considérablement accru dans l’espace public. «Ça m’agace de plus en plus», m’a avoué Joy Fuqua, professeur d’études des médias au Queens College. «Pourtant, j’adore la télévision

Effets secondaires

Certes, la pollution télévisuelle est loin d’être le fléau le plus terrible du monde actuel, mais c’est tout de même un problème d’une envergure bien plus importante qu’un simple petit tracas du quotidien. Il en va, en effet, de la manière dont notre société gère les espaces publics. Et à l’instar du tabagisme passif, auquel elle a été comparée, la pollution télévisuelle pourrait avoir des effets secondaires assez indésirables.

La télévision montre quantité de choses (violence, informations inquiétantes, overdoses de Botox…) que nous ne sommes pas toujours prêts à affronter. Et cela est encore plus valable pour nos enfants. Au fil des ans, de nombreuses études ont analysé les effets de la télévision et leurs conclusions ont tendance à rejoindre celles que tout un chacun aurait pu faire par lui-même, sans doctorat ou étude poussée.

Il s’avère que le fait de regarder de nombreux programmes violents a un rapport direct avec les comportements agressifs et que les enfants exposés à un grand nombre de publicités pour de la junk food sont plus susceptibles d’aimer la malbouffe. Selon une étude récente sur les peurs des Américains, le fait de regarder très fréquemment la télévision était l’un des signes les plus souvent associés à la peur. La télévision n’est pas anodine. Comme pour le soleil et la fumée de cigarette, nous devrions avoir notre mot à dire sur notre exposition à ses dangers.

La présence d’écrans de télévision dans les espaces publics, surtout lorsqu’ils passent les actualités, me rend nerveuse et agitée. Mais ce qui me chiffonne encore plus, c’est la supposition sous-jacente selon laquelle nous avons besoin d’être divertis ou informés par les médias à tout moment. Mes amis et moi-même ne sommes peut-être pas les orateurs les plus brillants qui soient, mais je crois que nous pouvons nous passer de la télévision lorsque nous partageons ensemble une pizza au restaurant.

Bien que cela semble typique de notre époque, la présence de téléviseurs dans les espaces publics ne date pas d’hier –la signification de public est vague: un café n’a rien à voir avec un parc municipal, mais je me réfère à ce que le secteur qualifie de public, à savoir «en dehors des foyers». En fait, comme l’a écrit en 2001 Anna McCarthy, professeure d’études cinématographiques à l’Université de New York, dans son livre Ambient Television (la télévision ambiante), les téléviseurs publics ont même précédé l’apparition des postes familiaux. Les bars ont commencé à s’en équiper au milieu des années 1940. Ils mettaient en avant cette nouvelle curiosité avec des enseignes au néon ou des pancartes publicitaires. A l’intérieur, il était demandé aux hommes de retirer leur chapeau afin de ne pas bloquer la vue. Les grands matchs de boxe attiraient des foules énormes.

A l’époque, cela faisait provoquait l'inquiétude: les gens craignaient que la télévision ne gâche l’ambiance conviviale des bars. Mais au moins, cela avait un sens: la télévision fournissait clairement un service recherché.

Ce n'est pas pour vous qu'ils sont là

Les versions modernes de ces établissements (les bars qui proposent des retransmissions de matchs sportifs ou des épisodes de Game of Thrones) font la même chose. Pour tout dire, ils ont sans doute même un rôle plus social qu’autrefois: contrairement aux clients de l’après-guerre qui venaient précisément pour regarder la télévision, ceux d’aujourd’hui viennent principalement pour partager des moments conviviaux. Dans ces établissements, on ne peut pas dire que les écrans de télévision participent à la pollution télévisuelle. 

Le problème est que les téléviseurs se sont propagés bien au-delà de ce cadre convivial. Les téléviseurs qui m’exaspèrent (Anna McCarthy parle de «télévision ambiante» à bon escient) sont ceux que personne n’a envie de voir et que personne ne peut éviter. Ils sont installés dans des lieux où vous vous rendez pour d’autres raisons: pour déjeuner, voir le dentiste, faire votre lessive, etc. Ces téléviseurs-là n’encouragent pas les interactions sociales, ils n’entraînent que des regards muets ou des soupirs irrités. Ils vont à contre-courant des idées actuelles sur ce qui rend un espace public agréable: des lieux qui favorisent l’esprit de communauté et incarnent l’esprit local. La télévision est un instrument d’uniformisation, qui annihile toutes les particularités en montrant partout les mêmes visages, les mêmes matchs et les mêmes publicités.

Pourquoi ces téléviseurs sont-ils donc aussi répandus? Jusqu’à il y a peu, je pensais naïvement qu’ils représentaient une tentative mal pensée d’offrir un certain confort au public. J’ai appris plus tard que, dans certains cas, l’intention sous-jacente est bien plus rationnelle, voire carrément cynique. Si vous pensiez que les actualités qui passent en boucle dans les aéroports sont destinées à faire passer votre ennui pendant que vous attendez votre avion, détrompez-vous.

Aux Etats-Unis, par exemple, les téléviseurs des aéroports passent le plus souvent la chaîne CNN Airport Network, lancée au début des années 1990. L’auditoire captif d’environ 250 millions de voyageurs par an rapporterait à CNN plus de 10 millions de dollars par an. Les revenus publicitaires sont partagés avec les aéroports. Ce n’est pas l’aéroport qui vous fait une faveur, c’est vous qui en faites une à l’aéroport.

Dans d’autres cas, les propriétaires pensent tout simplement que leurs clients désirent la présence d’un téléviseur. Peut-être leur omniprésence donne-t-elle l’impression qu’ils sont devenus indispensables. Mais en se multipliant, ils ont également perdu de leur utilité.

Comme nous sommes nombreux à transporter en permanence smartphones et tablettes avec nous, nous avons moins d’appétit que jamais pour les émissions de téléréalité qui passent dans un coin, trop occupés que nous sommes à tweeter ou à jouer à Candy Crush.

En effet, la pollution télévisuelle a une relation particulière avec la culture de notre époque: dans un sens, elle semble parfaitement correspondre à cette période d’écrans omniprésents et de sur-stimulation, mais, d’un autre côté, en cette ère de consommation médiatique ultra-personnalisée, elle semble étonnamment rétrograde.

L’argument le plus étonnant que j’ai entendu pour la défense des téléviseurs publics est qu’ils constituent l’un des derniers bastions de l’unité dans une société de plus en plus divisée. Ils sont le seul moyen nous permettant de savoir ce que nos compatriotes regardent au même moment. Bientôt, nous porterons tous des lunettes holographiques, et je serai peut-être nostalgique de l’époque où je vivais une expérience commune (quoiqu’exaspérante) avec de vraies personnes autour de moi.

Mais même, il doit y avoir de meilleurs moyens d’utiliser l’espace public. Parmi les amis, les connaissances et les inconnus que j’ai interrogés, la réaction la plus courante face à ces équipements prétendument de confort est une forte irritation. L’inventeur et hacker Mitch Altman déteste tellement cette invasion qu’il a inventé TV-B-Gone, une «télécommande universelle» en mesure d’éteindre la plupart des téléviseurs.

Pouvoir appuyer sur «éteindre»

Il est très possible que je surestime l’étendue de l’aversion provoquée par ces écrans. Quantité de gens laissent leur télé allumée chez eux, et je sais que certaines personnes sont plus réceptives aux téléviseurs publics que je ne le suis. Mais Altman discute de ce sujet avec beaucoup de monde depuis des années, et bien qu’il ne soit évidemment pas impartial, il m’a dit que l’exaspération se retrouve partout, quels que soient les cultures et les comportements télévisuels. Après tout, lorsque vous êtes au restaurant, vous n’avez pas le contrôle de la télécommande. Est-il si inconcevable que notre attirance pour la télévision ne doive pas supplanter la nécessité de ne pas en devenir l’esclave?

Dans mes rêves, je supprimerais la majorité des écrans de télévision installés dans les espaces publics… mais j’accepte aujourd’hui de me montrer plus conciliante. Mesdames et Messieurs les commerçants, par pitié, ne présumez pas que votre clientèle a forcément besoin de voir un téléviseur chez vous (et encore moins huit). Sachez que leur présence pourrait même vous faire perdre des clients. Je suis sortie de bien des sandwicheries après y avoir vu une télévision. Le barbier de mon compagnon se passe des films violents en travaillant (notamment un, dans lequel quelqu’un se fait égorger alors qu’il se fait raser le cou). Mon ami a changé de barbier.

Je souhaite lancer un message aux autres personnes qui, comme moi, détestent la télévision: arrêtez d’être timides, ne vous contentez pas de maugréer dans votre coin. Demandez poliment s’il est possible de baisser le son ou d’éteindre la TV. Expliquez avec courtoisie que vous ne souhaitez pas spécialement avoir de nouvelles des Kardashian pour l’instant.

J’ai adopté cette technique, mais je dois avouer qu’elle n’a pas toujours porté ses fruits. Le responsable de la gare que j’emprunte semble me trouver aussi exaspérante que sa télévision l’est pour moi. Mais si nous sommes plus nombreux à exprimer notre mécontentement, j’espère qu’il comprendra que je ne suis pas une horrible grincheuse (ou tout du moins, que je ne suis pas la seule horrible grincheuse au monde).

Pour ceux qui n’ont pas la patience de gagner les cœurs et les esprits, et bien, il existe désormais une application qui s’inspire de la télécommande TV-B-Gone, dont les commandes permettent de couper ou de baisser le son et, bien sûr, d’éteindre la télévision. 

Rebecca Tuhus-Dubrow
Rebecca Tuhus-Dubrow (1 article)
Journaliste
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