Monde

Pourquoi les médias ont eu raison de couvrir l'histoire de la robe et des lamas

Justin Peters, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 01.03.2015 à 10 h 20

C'est en fait un signe de la vigueur du journalisme et pas de son infirmité.

Un lama, le 27 octobre 2012 en Argentine REUTERS/Enrique Marcarian Le lama a été habillé par Slate ©CP

Un lama, le 27 octobre 2012 en Argentine REUTERS/Enrique Marcarian Le lama a été habillé par Slate ©CP

Alors c’est l’histoire de deux lamas et d’une robe affreuse qui arrivent dans l'Internet. Et l'Internet dit «Ouais, cool! Deux lamas et une robe affreuse!» (Les deux lamas et la robe ne répondent pas, vu qu’ils ne parlent pas).  Et puis l'Internet se lasse des deux lamas et de la robe et en vient à se demander comment il a pu les trouver cool au départ. Et du coup l'Internet dit que tout ça c’est la faute des médias.

Cette blague, vous l’avez déjà entendue. À chaque fois qu’un mème se retrouve sous le feu des projecteurs des grands médias, la blague se termine invariablement par l’irruption d’une masse de personnes qui viennent nous expliquer à quel point la couverture médiatique de ce mème n’est que le triste symbole du déclin du journalisme et de la victoire rampante de l’idiocratie. Jeudi dernier, qui a vu deux lamas en maraude et une robe changeant de couleur envahir les salles de rédaction du monde entier, n’a donc rien d’une journée exceptionnelle. Et aujourd’hui, ma page Facebook et mon fil Twitter sont envahis par les plaintes des gens montrant du doigt la couverture médiatique de «LA ROBE» comme un exemple sans précédent de bourde médiatique.

Ces gens ont tort. La couverture manifestement envahissante de ces histoires de robe et de lamas –«Flash info: Deux lamas se sont échappés en Arizona aujourd’hui»  comme le titrait le Washington Post– est en fait un signe de la vigueur du journalisme et pas de son infirmité. Cette histoire représente exactement ce que doivent être les médias en ligne.

Qu’on y réfléchisse deux minutes: durant des décennies, quand les médias imprimés et les télévisions et radios monopolisaient les couvertures médiatiques, la «valeur» de l’information était estimée par le biais d’un processus descendant, par des rédacteurs en chef et des journalistes qui n’avaient guère de compte à rendre à la communauté de ceux qu’ils informaient. Les lecteurs pouvaient naturellement écrire des courriers aux rédactions et parfois même proposer des sujets, mais leur implication dans le processus de fabrication de l’information s’arrêtait là. Les journalistes produisaient les informations, les lecteurs les consommaient et, si un lecteur n’aimait pas les informations choisies ou leur traitement et bien, c’était pas de bol, car les lecteurs avaient bien davantage besoin du journal que le journal de tel ou tel lecteur.

Prendre en compte les envies des lecteurs

Mais un désintégrant littéralement la manière de consommer de l’information, Internet a inversé cette relation et rendu tous les organes de presse hypersensibles aux intérêts de leurs lecteurs. C’est un développement très positif. C’est une bonne chose que les médias couvrent des sujets qui intéressent leurs lecteurs et dont ils veulent entendre parler. C’est une bonne chose que les médias soient connectés aux personnes auxquelles elles s’adressent. 

Un média a davantage besoin de ses lecteurs que ses lecteurs n’ont besoin de lui.

Si vous êtes un des grands médias en ligne, ce que des sites comme BuzzFeed, le Huffington Post ou (hum!) Slate cherchent à être, alors il vaut mieux s’intéresser de très près aux sujets qui intéressent Internet, à ses priorités. Si vous ne le faites pas, vous risquez bien de fermer boutique parce que –mon Dieu, quelle surprise!– dans un monde où le choix des médias est illimité ou presque, vous avez bien davantage besoin du lecteur que le lecteur n’a besoin de vous.

Quand je travaillais pour la Columbia Journalism Review, revue professionnelle qui se penche sur les différentes questions qui touchent le journalisme, nous parlions régulièrement de ce qu’on appelle la «roue du Hamster» –cette crainte que nous avions de voir l’évolution digitale de l’information transformer les journalistes en bêtes à produire du contenu rapide à fabriquer et sans réel intérêt au détriment d’articles plus profonds. 

L’existence d’une forme d’information n’annule pas l’autre

C’est naturellement une mauvaise chose de voir des sites d’informations céder aux sirènes de la viralité et sacrifier la substance aux paillettes, mais pour être honnêtes, rares sont les grands sites Internet à se comporter de la sorte. Aux Etats-Unis BuzzFeed, Slate.com, The Atlantic, le Huffington Post, Gawker, et les autres grands sites, sont tous parvenus à trouver l’équilibre entre la frivolité et la profondeur, à couvrir à la fois la robe et les lamas mais aussi les vraies informations. L’existence d’une forme d’information n’annule pas l’autre. Au contraire, le trafic généré par les articles frivoles donne de la profondeur et du contraste aux articles sérieux.

La couverture des mèmes est un développement positif

Par ailleurs je vais un peu vite en besogne en qualifiant les lamas et la robe de sujets frivoles. Les journaux ont depuis très longtemps des rubriques culture ou style de vie, spécialisées dans ce que l’on a coutume d’appeler les nouvelles «légères». La couverture des mèmes d’Internet n’est qu’une simple variation de la couverture de sujets «culture», sauf qu’elle ne parle pas des stars d’Hollywood ou des loisirs des riches et puissants. 

La plupart du temps, la couverture des mèmes est un développement positif, car elle n’est que la manifestation de l’existence d’un journalisme ascendant, généré de manière organique, face à la couverture descendante des sujets que les industries culturelles voudraient bien vous vendre. (Même si certes, certains mèmes sont eux aussi fabriqués pour vendre des produits.)

La similarité virale

Vendredi matin, le 27, sur Digiday, site de réflexion sur le marketing et le numérique, son rédacteur en chef Brian Morrissey a utilisé l’histoire de la robe pour tenter de mettre en lumière ce qu’il a appelé la «similarité virale» chez les médias en ligne: cette manière qu’ont de très nombreux sites d’information en ligne de parler de la même information avec le même angle, parfois sur des sites qui, visuellement, se ressemblent. C’est un vrai problème, mais il n’a rien de neuf. 

Les journaux, à titre d’exemple, ont toujours plus ou moins adopté la même mise en page, en raison des standards imposés par la grammaire et par les limitations du format imprimé. Les articles qui y sont imprimés peuvent également paraître similaires car la plupart des journaux sont abonnés aux fils des mêmes agences de presse. Mettez donc 40 journalistes de terrain dans un même bus pendant un an et comparez leurs articles à la fin de l’année; vous trouverez bien plus de similitudes que de différences. Cette «similitude virale» n’est pas vraiment le problème: c’est juste de la bonne vieille similitude, du bon vieux caractère moutonnier, qui existe depuis que les mass médias existent.

Tenter de jouer le même jeu viral que des sites comme Buzzfeed est, selon Morrissey «le meilleur moyen, pour des publications reconnues de perdre tout semblant de différentiation.» Peut-être. Mais il y a bien moins de barrières structurelles de différentiations des informations qu’auparavant. Tous ces articles sur les lamas et les robes avaient sans doute un air assez similaire, mais cela n’était en rien une fatalité. Les médias les plus malins, les plus flexibles, sauront toujours trouver l’angle qui convient pour se réapproprier ces sujets.

Bon, donc, c’est l’histoire de deux organes de presse qui rentrent dans l’Internet et qui se rendre compte que l’Internet est tout bouché par une vidéo de chasse au lama en Arizona. Un des deux médias ressort en hurlant «Insignifiant! Insignifiant!» L’autre organe de presse constate que l’Internet aime ça et se décide à publier un article sur la chasse au lama, l'article est publié en même temps que d’autres articles sur d’autres sujets variés. Le second média finira peut-être par se faire critiquer par des gens qui considèrent qu’il ne devrait pas perdre son temps à couvrir des sujets si stupides. Mais la blague porte sur le premier média. Parce qu’on ne va pas se raconter d’histoire: c’est quand même compliqué de vouloir exister en ligne en considérant que l’on a pas à s’abaisser au niveau d’Internet.

Justin Peters
Justin Peters (28 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte