Monde

Boris Nemtsov: l'opposition russe décimée

Daniel Vernet, mis à jour le 28.02.2015 à 12 h 27

L'assassinat de Boris Nemtsov intervient alors que l'opposition russe est déjà considérablement amoindrie, à un moment où le mécontentement populaire monte.

Photo de Boris Nemtsov sur les lieux de l'assassinat à Moscou, le 28 février 2015. REUTERS/Sergei Karpukhin

Photo de Boris Nemtsov sur les lieux de l'assassinat à Moscou, le 28 février 2015. REUTERS/Sergei Karpukhin

La liste s’allonge des opposants politiques à Vladimir Poutine assassinés en Russie. Vendredi soir, l’ancien vice-premier ministre, figure du mouvement démocratique, Boris Nemtsov a été tué par balles sur un pont de Moscou menant au Kremlin. Il était un des organisateurs de la manifestation qui devait avoir lieu dimanche «contre la crise». Le slogan avait été choisi pour éviter que la dénonciation de la guerre en Ukraine ne soit un prétexte pour le pouvoir d’interdire le rassemblement.

Boris Nemtsov était un opposant résolu au président russe depuis l’arrivée au pouvoir de celui-ci en 2000. Né en 1959, il avait été un des plus jeunes gouverneurs élus au suffrage universel après la chute du communisme. Au début des années 1990, il avait dirigé la région de Nijni-Novgorod où il avait fait ses études d’ingénieur. 

Nijni-Novgorod avait retrouvé son nom historique après s’être appelée Gorki pendant des décennies. C’est là qu’en 1980 le dissident et académicien Andreï Sakharov avait été exilé pour avoir protesté contre la guerre de Brejnev en Afghanistan. La ville avait été choisie parce qu’elle était interdite aux étrangers à cause de son industrie militaire et de sites de fusées nucléaires intercontinentales.

Décidé à rapprocher la Russie de l’Occident, Boris Nemtsov avait voulu faire de sa région une vitrine de l’économie de marché et de la modernisation. Sa réussite sera mitigée. Mais en 1997, le président Boris Eltsine le nomme vice-premier ministre chargé de l’économie, aux côtés de quelques jeunes loups chargés de mener à bien les privatisations. IL avait même pensé à en faire son successeur. Ce passage au gouvernement ne contribuera pas à la popularité de Boris Nemtsov dans une majorité de la population qui confond, non sans raison, privatisation et pillage du patrimoine russe.

Au fil des années, Boris Nemtsov représente tout ce que Vladimir Poutine déteste: une orientation pro-occidentale, la défense de l’Etat de droit et du respect des libertés individuelles, la critique de la guerre en Tchétchénie déjà du temps de Eltsine et la dénonciation de la guerre en Ukraine. 

Quand il a été assassiné, il sortait d’une émission de radio au cours de laquelle il s’était encore une fois élevé contre l’intervention larvée de Moscou dans la Donbass. Il s’apprêtait d’ailleurs à publier un livre sur la participation de soldats russes aux côtés des séparatistes. Pour lui, la «révolution orange» à Kiev en 2004 et le mouvement de Maïdan étaient «des exemples pour les forces démocratiques russes».

Une figure de l'opposition

A côté du blogueur Alexis Navalny et de l’ancien joueur d’échecs Garry Gasparov, avec qui il avait fondé le parti Solidarnost (Solidarité), Boris Nemtsov était une des principales figures de l’opposition démocratique en Russie. Il avait songé plusieurs fois à se présenter à l’élection présidentielle contre Vladimir Poutine mais avait renoncé devant les divisions des partis libéraux et devant les manipulations des scrutins par le pouvoir. 

Crime de lèse-majesté, Nemtsov avait vilipendé le gaspillage des J0 de Sotchi, qui aurait dû être la vitrine du poutinisme

Après avoir participé aux querelles d’ego entre personnalités de l’opposition libérale, il s’était rangé derrière Alexis Navalny, plus populaire pour ne pas avoir fréquenté les allées du pouvoir. Il avait été de toutes les manifestations de ces dernières années à Moscou, notamment en 2011 et 2012, contre la fraude aux élections législatives et à l’élection présidentielle. Et, crime de lèse-majesté, il avait l’année dernière vilipendé le gaspillage des Jeux olympiques de Sotchi, sa ville natale, qui aurait dû être la vitrine du poutinisme.

Il est trop tôt pour connaitre les auteurs et les commanditaires de son assassinat. Il est à craindre, si l’on en juge par les nombreux précédents, qu’ils ne seront jamais condamnés ni même démasqués. Seuls des seconds couteaux le sont parfois, comme dans le cas de l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa

Une chose est sûre, le climat d’hystérie nationaliste qui règne en Russie, la propagande incessante contre les «traitres» en désaccord avec l’annexion de la Crimée et l’intervention dans le Donbass, contre cette «cinquième colonne» qui, selon les thuriféraires du régime, sape la Russie de l’intérieur, sont propices à toutes le violences.

Alexis Navalny est en prison pour quinze jours et se trouve sous le coup de deux condamnations avec sursis, Gary Gasparov est en exil à l’étranger, Boris Nemtsov vient d’être assassiné. L’opposition est décimée à un moment où la dégradation de la situation économique, due en partie aux sanctions mais surtout à la faillite de la modernisation de l’appareil productif russe commence à provoquer un mécontentement populaire. 

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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