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Henri, Ernest et Augustin: hommage à trois générations de Rouart, famille de peintres encore trop méconnus

Vincent Giroud et Nonfiction, mis à jour le 27.02.2015 à 17 h 11

Retour sur un siècle et demi de peinture française, à l'occasion de l'exposition qui rend actuellement hommage aux Rouart

Dominique Bona, Gonzague Saint-Bris et Jean-Marie Rouart /  ActuaLitté via FlickrCC

Dominique Bona, Gonzague Saint-Bris et Jean-Marie Rouart /  ActuaLitté via FlickrCC

Les Rouart: de l'impressionnisme au réalisme magique

de Dominique Bona

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Quiconque s'est intéressé de près ou de loin à l'histoire de l'impressionnisme connaît le nom des Rouart, en raison des liens étroits entre cette famille et les milieux artistiques et intellectuels de son temps: on sait qu'Henri Rouart (1833-1912), condisciple de Degas au lycée Louis-le-Grand, a été l'un des premiers collectionneurs français de l'époque; que son fils Ernest (1874-1942) a épousé Julie Manet, fille de Berthe Morisot; que deux autres de ses fils, Eugène (1872-1936), grand ami de Gide, et Louis (1875-1964) ont épousé les deux filles du peintre Henry Lerolle, lui-même beau-frère du compositeur Ernest Chausson (les sœurs Lerolle étant par ailleurs immortalisées par le tableau de Renoir les représentant au piano); et que son petit-fils Paul Rouart (1906-1972) a épousé Agathe, fils de Paul Valéry, qui lui-même avait épousé Jeannie Gobillard, cousine germaine de Julie Rouart –les Valéry et les Rouart étant liés d'une amitié étroite au point d'habiter la même maison de la rue de Villejust, dans le quartier de l'Étoile.

À part ces détails biographiques, qui sont d'ailleurs fascinants en soi, on ne s'était, jusqu'il y a peu, guère intéressé aux Rouart en tant qu'artistes. Pour le Grove Dictionary of Art, Henri est avant tout un collectionneur, accessoirement «peintre amateur»; et ni Ernest ni Augustin n'y ont droit à une entrée. Cette méconnaissance a commencé à s'estomper en 2004 lors de l'exposition consacrée aux Rouart par le musée de la Vie romantique. En 2006 une exposition honorait Augustin Rouart au musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt. En 2012 c'est Henri Rouart que célébrait le musée Marmottan. Une quatrième exposition, portant sur les trois Rouart dont il est question ici, vient de s'achever au musée des Beaux-Arts de Nancy et sera présentée du 28 mars au 5 juillet 2015 à la Ferme Ornée d'Yerres. C'est à l'occasion de cette dernière exposition que paraît le bel ouvrage, superbement illustré, de Dominique Bona.

La personnalité hors du commun d'Henri Rouart domine le livre. Polytechnicien, industriel, inventeur (à qui l'on doit notamment le pneumatique –le fameux «petit bleu»), ce grand bourgeois fortuné, qui en 1861 a épousé la petite-fille de l'illustre ébéniste Georges Jacob, parvient à mener de front cette activité prospère et sa carrière de peintre, qui l'amène, à l'invitation de Degas, à participer aux premières expositions impressionnistes, qu'il contribue d'ailleurs à financer. À l'âge de cinquante ans, il prend sa retraite comme industriel pour se consacrer entièrement à l'art, et continue de constituer son impressionnante collection qui sera dispersée aux enchères à sa mort en 1912. Le clou en est les Danseuses à la barre de Degas qui entrent dans la collection de Louisine Havermeyer, d'où elles passeront au Metropolitan Museum de New York.

La section du livre consacrée à Henri Rouart reproduit la préface de Valéry au catalogue de l'exposition Rouart présentée chez Paul Rosenberg en 1933, reprise dans une version quelque peu différente cinq ans plus tard dans Degas Danse Dessin. Elle est intitulée «Dans le sillage de Corot», et l'influence de ce dernier se reconnaît aisément dans des toiles comme La Terrasse au bord de la Seine à Melun (1874, musée d'Orsay) et Pont de Melun (1880, collection particulière); dans d'autres, comme La Seine aux environs de Rouen (1880, collection particulière), c'est Monet ou Sisley qui sont évoqués, ailleurs encore Degas. «Sous la férule de Degas» est le titre de la section portant sur Ernest Rouart (1874-1942), qui fut en effet son étudiant et lui servit même parfois d'assistant. Plutôt que de reproduire l'éloge funèbre que Valéry a rendu en 1942 à son ami, qu'il cite longuement dans son essai sur Degas, le livre reproduit celui de Léon-Paul Fargue, reproduit en 1946 dans la plaquette Rue de Villejust. Ayant grandi dans l'ombre de son père et de ce redoutable maître, Ernest apparaît comme le plus effacé des trois Rouart. Si certains de ses sujets le rapprochent évidemment de Degas, sa manière évoque plutôt les Nabis, notamment Valloton.

D'Augustin Rouart (1907-1997), fils de Louis Rouart et de Christine Lerolle, Frédéric Vitoux nous explique dans sa présentation que, sans renier aucunement l'héritage familial (c'est d'ailleurs son grand-père Henry Lerolle qui l'a formé), il a su s'en émanciper, comme il est demeuré extérieur à tous les -ismes de son siècle. Sa première période fait songer aussi aux Nabis et au même Valloton, alors que les œuvres plus tardives, fort différentes, notamment les paysages, béarnais ou bretons, évoqueraient plutôt certains néo-réalistes américains comme Fairfield Porter.

En dernière partie, un arbre généalogique (bien utile!) et des biographies des trois peintres, dues à David Haziot (auteur du Roman des Rouart, paru chez Fayard en 2012), sont suivis d'une postface de l'académicien Jean-Marie Rouart, fils d'Augustin, et d'un court essai de Charles Villeneuve de Janti, directeur du musée de Nancy. Le lecteur curieux regrettera seulement qu'à cet hommage familial n'ait pas été associé Philippe Rouart (1904-1993), frère d'Augustin, lui-même peintre et céramiste, mais il est clair qu'on n'en a pas fini avec cette impressionnante famille française.

Vincent Giroud
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