Pourquoi l’Iran a tissé sa toile en Amérique latine

Le président iranien Hassan Rohani accueille son homologue Nicolás Maduro à Téhéran, le 10 janvier 2015. REUTERS/Miraflores Palace/Handout via Reuters.

Le président iranien Hassan Rohani accueille son homologue Nicolás Maduro à Téhéran, le 10 janvier 2015. REUTERS/Miraflores Palace/Handout via Reuters.

La volonté de Téhéran d’exercer son influence dans l'«arrière-cour» des Etats-Unis n’est pas nouvelle. Mais l’affaire Nisman en Argentine braque de nouveau les projecteurs sur les liens complexes entre la République islamique et ce lointain sous-continent.

Des milliers d’Argentins ont défilé, le 18 février, dans les rues de Buenos Aires pour dénoncer la corruption et réclamer une justice indépendante, un mois pile après la mort toujours mystérieuse du procureur Alberto Nisman. Bref rappel des faits: le 19 janvier, Alberto Nisman était retrouvé mort chez lui, à Buenos Aires, une balle dans la tête et un revolver à côté de lui. Il était chargé depuis 2004 de l'enquête sur l’attaque antisémite du 18 juillet 1994 contre la mutuelle juive AMIA. Cet attentat, le plus grave qu’ait connu l’Argentine, avait fait 85 morts et 300 blessés et n’a jamais été élucidé –pas plus que celui perpétré contre l’ambassade d’Israël en 1992.

Mais le procureur Nisman avait acquis la conviction que la piste iranienne était la bonne et devait présenter devant une commission de la Chambre des députés, le 20 janvier, un rapport mettant en cause la présidente argentine Cristina Kirchner et son ministre des Affaires étrangères Hector Timerman. Il les y accusait d’avoir entravé l’enquête et couvert de hauts dirigeants iraniens, suspectés par Nisman d’être, avec l’aide du Hezbollah libanais, les principaux commanditaires de l’attentat[1]. Et ce, dans le but de normaliser les relations commerciales de l’Etat argentin avec Téhéran. Quelques jours auparavant, Nisman avait affirmé sur plusieurs télévisions en détenir les preuves.

Ces éléments ont aussitôt rendu douteuse la thèse initiale du suicide et déclenché une grave crise dans le pays. Depuis, les rebondissements se succèdent. Cristina Kirchner s'est dite victime d’un complot avant d’annoncer la dissolution des services secrets. Le 13 février, le procureur Gerardo Pollicita, qui a repris l’enquête d’Alberto Nisman, a confirmé la démarche de ce dernier en requérant la mise en examen de la présidente et du ministre pour «entrave à la justice et manquement au devoir d’un fonctionnaire». Même s’il est peu probable que l’immunité de la présidente péroniste soit levée par le Congrès, ce scandale déstabilise gravement le pouvoir dans un pays déjà fragile économiquement. La majorité des Argentins pense que la mort d’Alberto Nisman ne sera jamais élucidée et on peut douter que les commanditaires de l’attentat de l’AMIA soient un jour identifiés et traduits en justice.

Au-delà de cette crise de régime, cette affaire incite à se pencher sur les relations entre l’Iran et l’Argentine, et plus généralement l’Amérique latine. Alberto Nisman a accusé la présidente d’avoir «fabriqué l’innocence de l’Iran» pour rétablir des relations commerciales normales entre les deux pays, prévoyant notamment «l’échange de pétrole iranien contre des céréales argentines». Compte tenu de la crise énergétique qui menace chroniquement la deuxième économie sud-américaine, l’hypothèse est plausible, d’autant que les sanctions occidentales imposées par l’Onu à la République islamique en raison de son programme nucléaire poussent celle-ci à développer des accords de troc.

Mais l’influence et les visées de l’Iran dans la région vont bien au-delà des simples échanges commerciaux, plutôt freinés d’ailleurs par l’éloignement géographique. En fait, la République islamique a tout fait ces dernières années pour se rapprocher de l’Amérique latine. Une stratégie particulièrement active à partir de 2000 et surtout lors du mandat de l’ex-président Mahmoud Ahmadinejad (2005-2012), qui effectua au moins sept tournées officielles dans la région.

Sa proximité personnelle avec son «frère» Hugo Chavez, auquel l’unissait une même détestation de «l’impérialisme américain», a placé le Venezuela en première ligne de cette stratégie. Le président vénézuélien, mort en 2013, s’est rendu une dizaine de fois en treize ans à Téhéran et a très souvent accueilli à bras ouverts son homologue à Caracas pour y signer force projets de coopération dans le pétrole, les mines, les transports ou l’équipement agricole. Parallèlement, l’Iran n’a cessé de développer des relations diplomatiques actives avec les autres pays proches de cette gauche bolivarienne conduite par Chavez, mais aussi avec des puissances régionales comme le Brésil ou le Mexique, en ouvrant des ambassades à tour de bras. «Trois raisons principales expliquent l’intérêt de Téhéran pour cette région: l’énergie, son besoin de réagir face à un sentiment d’encerclement par les Etats-Unis et son idéologie révolutionnaire», estime Clément Therme, chercheur associé à l’EHESS et spécialiste de l’Iran.

Caracas et Téhéran, alliés de toujours au sein de l’Opep 

De fait, l’énergie –le pétrole avant tout– est à la base des relations fortes qui unissent Caracas et Téhéran depuis longtemps. «Tous deux sont cofondateurs de l’Opep et ont toujours conservé la même stratégie de prix hauts», rappelle Clément Therme. C’est un ministre vénézuélien, Juan Perez Alfonso, qui est à l’origine de la création de l’Opep dès la fin des années 40 et qui s’est allié au Shah d’Iran pour la concrétiser en 1960. Les deux puissances pétrolières forment toujours aujourd’hui, au sein du cartel, un axe très soudé face à l’Arabie Saoudite. C’est aussi en partie au nom d’«intérêts pétroliers supérieurs» que les relations avec le Brésil se sont développées, se traduisant par l'octroi, en 2003, à la compagnie brésilienne Petrobras des droits d’exploration offshore dans le golfe arabo-persique puis, en 2004, en mer Caspienne, pour compenser le départ des entreprises occidentales. Ses relations actives avec le Mexique ont elles aussi, en partie, une origine pétrolière.

A l’époque du Shah, l’Iran avait déjà développé des liens avec les pays latino-américains, sauf avec Cuba. Après la révolution de 1979, c’est au contraire par l’île de Fidel Castro, toute proche des côtes américaines, que la République islamique abordait le sous-continent. L’idéologie révolutionnaire et le rejet de «l’hégémonie américaine» rapprochent ces deux régimes, l’un théocratique, l’autre marxiste, mais adeptes d’une même vision tiers-mondiste. Quitte à faire quelques parallèles saisissants entre les thèses de l’ayatollah Khomeyni et celles du Che Guevara: invitée en Iran en 2007, la fille du Che, Aleida Guevara, accueillie avec ferveur par les étudiants, a déchanté en entendant le représentant d’Ahmadinejad présenter son père comme un «croyant»

L'Iran veut montrer
à Washington
qu’il est capable
de se projeter
dans l’un de ses espaces privilégiés

Clément Therme, chercheur associé à l’EHESS

Quoi qu’il en soit, quand Cuba est fragilisé par la chute de l’Union soviétique, Téhéran offre de l’aider. «C’est un pays riche, qui fait de l’aide au développement dans plusieurs pays de la région, comme le Nicaragua ou la Bolivie», explique Clément Therme. Sa stratégie de coopération en Amérique latine et son activisme diplomatique «visent à montrer à Washington qu’il est capable de se projeter dans l’un de ses espaces privilégiés, considéré comme son arrière-cour». D’abord, dit-il, parce que depuis l’invasion de l’Irak, et l’installation de bases américaines autour de son territoire, l’Iran voit les forces américaines à sa porte. Il veut aussi lutter contre l’isolement international croissant lié à sa politique nucléaire. «Or, partout où les Etats-Unis sont impopulaires, l’Iran a une carte à jouer.» Il trouve donc en Amérique latine un terrain favorable, où il «profite d’un sentiment antiaméricain préexistant».

Ce sentiment est très virulent dans les pays de la gauche radicale –comme le Venezuela, Cuba, l’Equateur, la Bolivie ou le Nicaragua– où les liens se nouent vite, mais il existe aussi, de façon plus mesurée, ailleurs, notamment au Brésil, première puissance régionale, très soucieuse d’affirmer son indépendance vis-à-vis de Washington et devenue dans les années 2000 le premier partenaire commercial de Téhéran dans la région.

La stratégie iranienne de Lula

Tout à sa stratégie d’alliances sud-sud et à sa vision d’un monde multipolaire, Lula, président de 2003 à 2010, a joué ce jeu à fond, défendant le droit de l’Iran à se doter d’un programme nucléaire civil. Le Brésil est lui-même une puissance nucléaire, «l’un des trois pays au monde à posséder à la fois des réserves d’uranium sur son territoire, une technologie d’enrichissement et des réacteurs nucléaires», précisait Bruno Muxagato, expert en relations internationales, dans un numéro de 2010 de Politique étrangère.

D’autre part, outre la coopération énergétique, les échanges entre les deux pays se sont développés, atteignant en 2008 2,9 milliards de dollars, soit une hausse de plus de 200% par rapport à l’année précédente, selon les chiffres du FMI cités par Bruno Muxagato. De plus, expliquait-il, les entreprises brésiliennes ont contourné l’embargo imposé à Téhéran en mettant en place un commerce triangulaire (sucre et viande bovine surtout) vers l’Iran, via Dubai ou les Emirats arabes Unis.

Lula n’hésita pas à saluer la réélection pourtant entachée de fraudes d’Ahmadinejad en juin 2009. Bien que très populaire, le président brésilien s’est ainsi attiré de nombreuses critiques internationales et la visite d’Etat que lui a rendu son homologue iranien en novembre de la même année a soulevé un tollé au Brésil, notamment au sein des communautés juive et homosexuelle. Des Brésiliens sont descendus en nombre dans les rues de Rio et Sao Paulo pour dénoncer les violations des droits de l’homme en Iran et ses provocations à l’égard d’Israël. L’objectif de Lula était de peser davantage sur la scène internationale, de jouer dans la cour des Occidentaux et Téhéran, très isolé, a cherché les bénéfices de cette montée en puissance et son soutien dans les organismes multilatéraux. «C’est dans ce sens qu’il faut comprendre les négociations entre l’Iran, la Turquie et le Brésil, qui ont abouti à leur accord sur le nucléaire en mai 2010», estime Clément Therme.

Hispan TV, voix de l’Iran en Amérique latine

A ces visées géopolitiques s’ajoute la volonté des dirigeants iraniens de diffuser leurs thèses et leur idéologie sur le sous-continent. C’est notamment le but explicite d’Hispan TV, chaîne d’info en espagnol lancée il y a près de quatre ans et diffusée depuis Téhéran vers l’Amérique latine. Intégrée à l’IRIB (Islamic Republic of Iran Broadcasting), elle s’appuie aussi sur Telesur, télévision chaviste. Un prosélytisme qui s’adresse à tous mais surtout à la partie chiite de la communauté libanaise latino-américaine, la plus importante de la diaspora, présente surtout au Brésil (plus de 6 millions de personnes), en Argentine, en Colombie et au Mexique. La majorité de cette diaspora est chrétienne, mais la frange chiite représente pour l’Iran, selon Clément Therme, un réel vecteur d’influence.

Washington et
Tel Aviv ont, ces dernières années, manifesté leur étonnement et leur réprobation auprès des gouvernements latino-américains

L’activisme de la République islamique sur le sous-continent peut aussi s’apprécier, par exemple, au nombre de diplomates accrédités à l’ambassade d’Iran en Bolivie (145 en 2012 contre huit à dix pour l’Espagne, pays historiquement très impliqué dans la région). Ou encore par la présence significative d’Iraniens (dotés de passeports vénézuéliens) à des postes importants au Venezuela, au sein de la compagnie pétrolière PDVSA, du ministère de l’Intérieur ou d’entreprises minières, selon des sources locales. De quoi faire redouter à certains que l’Iran ne cherche à faire main basse sur les réserves d’uranium de ces pays, voire qu’il encourage la mise en place de cellules du Hezbollah et d’actes terroristes.

Washington et Tel Aviv ont d’ailleurs, ces dernières années, manifesté leur étonnement et leur réprobation auprès des gouvernements latino-américains. Des craintes qui pourraient être réactivées avec la récente expulsion d’un haut diplomate iranien en Uruguay (intervenue après la découverte d’une bombe, peut-être factice, non loin de l’ambassade d’Israël à Montevideo), rapportée par le  quotidien israelien Haaretz.

La donne change 

Difficile néanmoins d’évaluer l’ampleur de l’influence actuelle de l’Iran en Amérique latine. A priori, la succession de Mahmoud Ahmadinejad par Hassan Rohani n’a guère modifié les objectifs iraniens puisque c’est le Guide suprême Ali Khamenei qui donne le la. Malgré tout, la volonté de Rohani de renouer avec l’Occident, et notamment avec Washington, relègue de facto l’Amérique latine au second plan de ses priorités.

Le rapprochement de Cuba avec les Etats-Unis change lui aussi la donne, de même que la mort de Hugo Chavez en 2013 et l’actuelle descente aux enfers du Venezuela. Au Brésil, la présidente Dilma Rousseff, qui a succédé à son mentor Lula, a très vite pris ses distances avec Téhéran, d’abord parce qu’elle a amorcé un rapprochement avec Washington (certes stoppé net par le scandale de la NSA) mais surtout en raison de son opinion nettement plus sévère sur la situation des droits de l’homme (et notamment de la femme) dans le pays.

1 — En 2006, la justice argentine avait lancé un mandat d’arrêt international visant huit anciens membres du pouvoir iranien, dont l’ancien président Rafsandjani. Sans résultat. En 2012, cependant, Buenos Aires et Téhéran ont renoué le dialogue après 6 ans de forte tension et ont signé l’année suivante, un memorandum prévoyant l’audition des suspects en Iran. Mais rien ne s’est produit. Retourner à l'article

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