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Le nucléaire français, une filière qui va devoir se trouver des atomes crochus

Gilles Bridier, mis à jour le 10.03.2015 à 16 h 26

Déchiré par les luttes de pouvoir et miné par le gel mondial des projets de centrales après Fukushima, le nucléaire français doit se remettre en question. La réévaluation des choix industriels d’Areva et de ses objectifs, et la recapitalisation de l’entreprise fournissent l’occasion d’une réorganisation de la filière.

La tour Areva, à La Défense. REUTERS/Gonzalo Fuentes

La tour Areva, à La Défense. REUTERS/Gonzalo Fuentes

La paille de fer est un élément de la dramaturgie financière: lorsqu’un patron vient de prendre ses fonctions dans une entreprise qu’il doit redresser, le scénario convenu consiste à faire table rase du passé par des dépréciations d’actifs qui alourdissent le bilan de son prédécesseur et relèvent la légitimité des décisions douloureuses qui devront être prises pour sortir de l’impasse. C’est un classique du genre.

Chez Areva,  avec le tandem composé de Philippe Varin, président du conseil d’administration depuis  novembre 2014 et Philippe Knoche, directeur général,  la tradition sera respectée. En l’occurrence, avec une perte annoncée de 4,9 milliards d’euros pour solder les comptes d’Areva en 2014, l’intensité dramatique est maximale. On en connaîtra le détail le 4 mars, lorsque le groupe présentera officiellement ses comptes consolidés.

Une nouvelle équipe pour trouver le sens de la marche

Pour Philippe Varin, c’est une nouvelle aventure. Déjà, lorsqu’il prit la présidence de PSA Peugeot Citroën où il resta quatre ans, il découvrait le monde de l’automobile qu’il marqua de son passage en ouvrant le capital du groupe à l’Etat et à un partenaire chinois, Dongfeng, après avoir échoué dans deux projets de rapprochement avec Mitsubishi et General Motors. Et taillé dans les capacités de production du groupe en France.

En entrant chez Areva où l’Etat l’a adoubé malgré son bras de fer avec le gouvernement sur la fermeture de l’usine d’Aulnay, il est confronté pour la première fois de sa carrière au monde de l’énergie, où les rapports avec la puissance publique sont bien plus étroits que dans le secteur automobile. Et où la politique et les concepts de souveraineté et de sécurité nationales sont des dimensions nouvelles pour ce patron libéral très policé rompu à l’assainissement des bilans.

Ainsi, au-delà des chiffres, il va devoir réinventer un projet industriel au groupe qu’il préside, en tenant compte d’autres paramètres qu’industriels et financiers. Beaucoup, qui connaissaient le secteur, s’y sont déjà cassé les dents.

 Il est vrai qu’il pourra compter sur le pilotage de Philippe Knoche, depuis quinze ans chez Areva où il dirigea diverses «business units» qui furent jadis la Cogema et Framatome avant d’être réunies dans le giron d’Areva. Il travailla aussi sur le projet d’EPR finlandais, qui accumule neuf années de retard et s’est transformé en véritable bérézina pour le groupe industriel même si, ne maîtrisant pas l’ensemble du processus, Areva n’en porte pas toute la responsabilité.

Bien sûr, on pointera cet enlisement ainsi que le retard pris dans la construction de l’EPR français de Flamanville pour justifier certaines provisions, tout comme la désastreuse acquisition de la société minière UraMin pour un investissement de 1,8 milliard d’euros en 2007 (puis d’une rallonge de plus de 800 millions) afin de mettre la main sur trois gisements d’uranium qui se révélèrent beaucoup moins riches que prévus et ne sont pas à ce jour exploités.

Problèmes techniques et déchirement politiques

Pour tous ces motifs, Luc Oursel, le prédécesseur de Philippe Varin aujourd’hui décédé, avait déjà eu recours à la paille de fer dans les comptes de 2011 juste après sa prise de pouvoir.

Il en est d’autres qui expliquent pourquoi son successeur a aujourd’hui la main plus lourde, comme divers retards qui se chiffrent en années sur la construction d’une nouvelle usine  de conversion d’uranium et le futur réacteur de recherche en construction à Cadarache.

Ainsi, il semble exister, chez Areva, un vrai problème dans l’évaluation des projets et la capacité à tenir les engagements, comme s’ils étaient mal étayés et si les réponses aux appels d’offres manquaient de crédibilité, ou si l’expertise faisait défaut pour analyser la faisabilité des  offres. C’est une partie du problème industriel auquel la nouvelle équipe va devoir s’atteler; il est d’ordre technique; ce n’est pas le plus complexe à régler.

Les difficultés seront plus politiques, pour recréer une filière française du nucléaire qui concentre les forces au lieu de les disperser comme c’est le cas depuis plusieurs années.

Alors que la France compte un champion au niveau international avec Areva ainsi qu’un opérateur électrique EDF dont la compétence est reconnue dans le monde entier, et que les deux entreprises ont l’Etat pour actionnaire majoritaire, elles n’ont eu de cesse de tirer à hue et à dia non seulement pour conquérir des marchés étrangers mais même à l’intérieur de l’Hexagone. Avec les revers inhérents à ce genre de situation, comme à Abou Dhabi.

On se souvient que François Fillon, alors Premier ministre, dut autoritairement sonner la fin du bras de fer entre Anne Lauvergeon et Henri Proglio qui, à force de se disputer le leadership de la filière nucléaire, empêchaient toute synergie et rationalisation du secteur. Lauvergeon débarquée, Proglio n’eut de cesse de vouloir détruire la citadelle qu’elle avait construite.

«Atomic Anne» répliquait, accusant la filière de «trahison» lorsque, après son éviction, Areva et EDF auraient projeté de transférer à la Chine de droits de propriété intellectuelle concernant des technologies nucléaires. Alors que déjà, auparavant, François Fillon avait dû rappeler à l’ordre EDF lorsque l’électricien, en désaccord avec les choix technologiques de son «partenaire» français, avait imaginé de mettre Areva en concurrence avec un fournisseur chinois.

On ne pouvait imaginer ambiance plus exécrable dans cette filière qui compte aussi d’autres entreprises comme Alstom, Bouygues et Vinci ainsi que le Commissariat à l’énergie atomique (CEA).

Une telle déperdition d’énergie est d’autant plus préjudiciable que, depuis la catastrophe de Fukushima et le coup d’arrêt porté au développement du nucléaire au niveau mondial, les acteurs français de la filière ont besoin de resserrer les rangs et de tisser des coopérations encore plus étroites.

Un marché mondial gelé

Luc Oursel en avait fait l’analyse: «Fukushima oblige Areva à revoir sa copie et à s’adapter.» C’est cette adaptation, en relation avec les autres intervenants de la filière et tout particulièrement EDF, que la nouvelle équipe doit maintenant mener. Avec une obligation de résultats, puisque c’est toute la politique d’indépendance énergétique du pays dans la production d’électricité qui impose de réussir cette recomposition.

L’Etat actionnaire va devoir s’impliquer dans la définition d’un projet industriel qui serve sa politique et permette aussi à ces entreprises de rayonner au plan international. Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, a assuré vouloir s’atteler à la recomposition de la filière, afin que l’augmentation de capital d’Areva, inévitable, ne serve pas qu’à boucher des trous mais participe à la relance d’une dynamique industrielle nouvelle.

La situation n’est d’ailleurs pas aussi désespérée que le coup de paille de fer de Philippe Varin pourrait le laisser croire. Certes, en 2014, le chiffre d’affaires d’Areva, de 8,33 milliards d’euros, a reculé de 7,2% à périmètre comparable. Le trou est réel, mais pas abyssal. Pour la France seule, le recul se limite à 4,6%. Le plan de compétitivité sur lequel travaille la nouvelle équipe devrait permettre de rattraper une partie du terrain perdu.

Et on relève que, malgré une concurrence internationale de plus en plus vive sur un marché toujours en hibernation, le carnet de commandes l’an dernier s’est étoffé et atteignait 46,9 milliards d’euros fin 2014, soit 5,5 milliards de plus que fin 2013. Encore faut-il noter que le carnet de commandes n’intègre pas la vente conclue avec EDF et validée par Bruxelles de deux EPR à la Grande-Bretagne, avec le combustible associé.

Reste que le parc mondial des centrales nucléaires, avec 437 réacteurs en exploitation au début du siècle, n’a plus vraiment évolué depuis la catastrophe de  Fukushima. Et que l’évolution des besoins, estimée avant la tragédie à une centaine de réacteurs pour faire face à l’afflux de la demande en électricité tout en maintenant une part de marché de 12% du nucléaire, n’est plus d’actualité.

D’autant que l’arrivée fracassante des huiles et gaz de schiste sur le marché de l’énergie et la baisse du prix du baril modifie considérablement l’équation énergétique des pays et le recours au nucléaire, dans un contexte où le gaz reste par ailleurs très apprécié et le charbon toujours compétitif. Ce qui complique les capacités d’assainissement de la filière française.

Philippe Varin et Philippe Knoche, mais aussi Jean-Bernard Levy nouvellement nommé à la tête d’EDF ainsi que les équipes du CEA et de Ségolène Royal pour le gouvernement, vont devoir résoudre l’équation industrielle du nucléaire en intégrant tous ces paramètres. Avec, en toile de fond, les promesses du chef de l’Etat pour ramener à 50% la part du nucléaire en France dans la production d’électricité, et l’objectif de la Conférence mondiale sur le climat de fin 2015 à Paris (où le nucléaire aura aussi son mot à dire).

Une équation d’une telle complexité que la coopération étroite entre les divers acteurs de la filière n’est plus aujourd’hui une option possible, mais une ardente obligation.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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