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La vraie-fausse électricité renouvelable de la tour Eiffel

La tour Eiffel, le 24 février 2015. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

La tour Eiffel, le 24 février 2015. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

Pourquoi Anne Hidalgo a à la fois raison et tort quand elle dit que le monument s’éclaire à l’électricité 100% renouvelable. Et comment la ville de Paris s'est payée un coup de pub vert à peu de frais.

Un tweet tout sourire de la maire de Paris, avec une tour Eiffel nimbée du plus bel or.  

En 140 signes, impossible de rentrer dans les détails. D’ailleurs, dans la stratégie de communication d’Anne Hidalgo, ceux-ci n’ont aucune importance. Pourtant, en indiquant que le principal monument de la capitale est désormais alimenté par de l’électricité d’origine renouvelable, la maire de Paris a raison et tort à la fois.

Electricité «verte» et «mix» électrique

Il est de coutume d’appeler «renouvelable» l’électricité produite à partir de sources de production comme l’hydraulique, l’éolien, le photovoltaïque... Ce qui exclut le nucléaire, le gaz, le charbon, le fioul… Que l’on retrouve toutes dans le réseau électrique français. C’est ce qu’on appelle le «mix» électrique: des sources de production multiples qui alimentent le réseau et y circulent –et on y trouve aussi de l’électricité importée de chez nos voisins. Ce mix varie en fonction des besoins et des conditions de production (s’il y a du vent, l’éolien est prioritaire, par exemple). Et c’est ce «mix» qui arrive chez vous, chez votre voisin, au bureau… Et éclaire la tour Eiffel (tout en faisant monter ses ascenseurs). Une grosse soupe électrique, donc il est impossible de distinguer les ingrédients à l’arrivée mais dont on connaît les proportions.

Qu’en est-il ce 20 février à 8h30, lorsqu’Anne Hidalgo lance son tweet 100% renouvelable? Selon RTE, le mix électrique national est celui-ci:

Nucléaire: 68%
Hydraulique: 14%
Gaz: 7%
Eolien: 6%
Charbon: 3%


Mix électrique du 20 février à 8h30.Capture d’écran du site de RTE

On y trouve aussi quelques traces de fioul, de solaire… Et tout ça ne tient pas en 140 signes. Avec environ un cinquième d’électricité «verte», on est donc bien loin du 100% renouvelable.

Un contrat 100% «électricité verte» avec GEG

Même si c’est factuellement faux, Anne Hidalgo n’a cependant pas tweeté n’importe quoi. Elle se réfère à un contrat récemment signé entre la Société d’exploitation de la tour Eiffel (SETE)  et Gaz électricité de Grenoble (GEG), une société d’économie mixte (SEM), détenue principalement par la ville de Grenoble et GDF Suez: en quelque sorte, un EDF local (il en existe 170, ce sont des entreprises locales de distribution [ELD]).

Ce contrat de deux ans «fait l’objet d’une énergie certifiée 100% renouvelable», explique GEG. «Il permet à la SETE de se garantir que le volume d’électricité consommée sera intégralement produit et injecté sur le réseau français à partir d’une source renouvelable et propre (éoliennes, centrales photovoltaïques ou hydrauliques…).» Il correspond à une consommation annuelle de l’ordre de 7 GWh pour 500.000 euros par an. Néanmoins –et heureusement–, aucune ligne électrique spéciale n’a été déployée entre Grenoble et la Tour Eiffel. Notre Tour consomme donc une énergie qui n’a de grenobloise et de verte que le nom. Néanmoins, la SETE est assurée que son volume de consommation correspond à l’injection dans le réseau d’électricité «verte». Où? Personne ne le sait et ça n’a pas vraiment d’importance. C’est le principe de la «garantie d’origine»

Les garanties d’origine? Selon Powernext, gestionnaire du registre officiel, «une garantie d’origine est un document électronique servant exclusivement à prouver au client final qu’une part ou une quantité déterminée d’électricité est d’origine renouvelable ou produite par cogénération».

On traduit:

– De l’énergie renouvelable est produite…;
– … et enregistrée;
– Un client achète de l’«électricité verte»;
– On lui donne (ou plutôt on lui vend) la garantie correspondant à sa consommation;
– Il peut alors tweeter triomphalement.

Le hic, c’est que ces garanties d’origine (GO) concernent des installations existantes (et pour certaines depuis longtemps), car elles excluent –logiquement, pour éviter un effet d’aubaine– des filières peu matures (éolien et photovoltaïque) qui bénéficient d’un dispositif de financement spécifique (des tarifs d’achat incitatifs). Autrement dit, en achetant des GO, on soutient à 99% de l’hydraulique, c’est-à-dire des barrages amortis depuis belle lurette (ceux de GDF Suez, d’EDF et d’ELD)… Un geste «vert» sympathique mais de portée très limitée.

Mieux: il est possible d’acheter des garanties d’origine liées à des sources de production étrangères (dans les pays scandinaves, l’électricité hydraulique coule à flots) et celles-ci peuvent être moins chères à l’achat! Ce n’est pas le cas de l’électricité «verte» de la Tour Eiffel. Contacté par Slate.fr, le service de presse de GEG précise que les «garanties d’origine utilisées sont 100 % françaises et représentent un surcoût d’environ 2 % sur la facture». Le fournisseur dispose d’ailleurs de ses propres sites de production.

Le vrai «vert» a un coût

Pour vraiment aider au développement des énergies vertes, il faudrait que le surcoût finance des investissements dans la production ou la recherche. A ce jour, il n’y a qu’un fournisseur en France (Enercoop) qui affiche un surcoût –non négligeable– destiné à investir dans des petits parcs de production. Ses clients ont la certitude de financer des producteurs d’énergie renouvelables, mais cela a un prix, que les acheteurs de garanties d’origine ne souhaitent pas payer. Laissant croire que l’électricité renouvelable est au même prix que celle d’origine thermique ou nucléaire…

Sollicité par Slate.fr, Enercoop répond sans détours qu’il «faudrait compter environ 20% de plus si la Tour Eiffel choisissait Enercoop comme fournisseur d'électricité». Tout en soulignant que ses tarifs n’ont pas varié depuis 2006 et que le prix dans une optique «de long terme (peut être) stable sur plusieurs années». Un choix coûteux, militant même, puisque Enercoop est une coopérative dont les clients sont sociétaires. Sur les garanties d’origine, la réponse est directe:

«Enercoop s'approvisionne directement et uniquement auprès d'une centaine de producteurs d'énergie renouvelable en France (hydraulique, éolien, photovoltaïque, biomasse). De leur côté, les autres fournisseurs verts s'approvisionnent tous en nucléaire auprès d'EDF (avec le système de l'ARENH[1]) et achètent des garanties d'origine en parallèle.»

20% de plus? N’importe quel service achats y réfléchit à deux fois.

Autre solution si l’on souhaite du 100% renouvelable: l’autoconsommation. A ce jour, elle est inenvisageable pour la Tour Eiffel, qui prévoit d’installer deux éoliennes à rotation verticale cette année. Leur production est « estimée à 10.000 KWh/an », soit moins de 0,01 % des besoins. Cela représente l’équivalent de la consommation de la boutique du premier étage, ce qui est «assez symbolique», indique la SETE, lorsque la consommation totale est égale à celle d’une ville de 3.000 habitants. L’autonomie n’est pas pour demain… Les véritables efforts de la SETE se situent ailleurs avec, par exemple, l’utilisation d’ampoules LEDs, plus économes (et ça ne nuit pas à l’illumination).

Paris bientôt 100% renouv… garantie d’origine

Ainsi, l’électricité de la Tour Eiffel est-elle à la fois 100% et pas du tout renouvelable. Très répandue, la garantie d’origine est donc un coup de peinture verte plutôt vertueux, mais peu engageant. N’importe quelle institution peut aujourd’hui s’en offrir et se faire un coup de pub écolo à peu de frais. De fait, il est probable que d’ici quelque temps, Anne Hidalgo se fendra d’un tweet tout aussi triomphal lorsque la ville de Paris aura signé de nouveaux contrats de fourniture d’électricité.

Or, l’appel d’offres en cours repose également sur le système des garanties d’origine. En janvier 2016, les bâtiments parisiens seront donc alimentés avec un mix électrique classique, assorti de garanties d’origine pour le verdir… Ce que le service com’ de la mairie s’empressera de faire savoir sans entrer dans les détails. Les élus EELV ont déjà donné le ton : dans la perspective de la conférence sur le climat (COP 21), Paris doit être «exemplaire».

1 — L’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh) désigne la part de production qu’EDF cède à ses concurrents à un prix fixé par l’Etat. Retourner à l'article

 

Cet article a été mis à jour le 27 février à 10H02

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