France

«Forza Massilia»: Guérini est-il le nouveau Berlusconi?

Jérémy Collado, mis à jour le 02.03.2015 à 14 h 15

Michel Vauzelle a récemment comparé La Force du 13, le parti de Jean-Noël Guérini, à Forza Italia, créé par Berlusconi dans les années 1990. Entre affairisme, populisme et culte du chef, la comparaison est-elle vraiment valable?

Jean-Noël Guérini, le 8 avril 2014 à Marseille.  REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Jean-Noël Guérini, le 8 avril 2014 à Marseille. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Dans la bouche d'un homme de gauche, il n'y a sans doute pas pire insulte. Accusant Jean-Noël Guérini d'entraver un programme d'investissement local, Michel Vauzelle a raillé le tout récent parti de son ex-camarade socialiste, lors d'une séance plénière du conseil régional de Paca:

«Force du 13, qui rappelle j'imagine Forza Italia... On a les Berlusconi qu'on peut

Guérini, Berlusconi: deux parcours sur lesquels planent la corruption, deux caricatures dont l'image est synonyme de pouvoir personnel et de populisme. Mais aussi deux personnages qui jouent sur les symboles jusqu'à en abuser. Berlusconi est le cliché du parfait Italien dans toute sa splendeur: il aime le football, sa famille et les jolies femmes. Une image folklorique qui lui a permis de cultiver une certaine complicité avec les gens. Pour Paolo Ceri, professeur de sociologie à l'université de Florence, «il sait comment dire aux Italiens: “Nous nous comprenons”».

Ce que sait aussi parfaitement faire le président du conseil général des Bouches-du-Rhône, candidat à sa réélection en mars, dont les discours surfent sur la même veine.

A 64 ans, Jean-Noël Guérini ne craint plus personne; et surtout pas son image pagnolesque qu'il cultive à outrance. Jusqu'ici, sa stratégie a payé dans les urnes, puisque son parti La Force du 13 a glané trois sénateurs lors des dernières élections. Il espère d'ailleurs enfoncer le clou (et les socialistes) lors des départementales.

Mais outre la rime en «i» et derrière le bon mot, peut-on vraiment comparer les deux hommes et leurs partis?

«En disant cela, Vauzelle a surtout voulu dézinguer Guérini et le discréditer aux yeux de la gauche en le taxant d'affairiste. Car en réalité c'est un Berlusconi à la petite semaine», expose Marc Lazar, sociologue spécialiste de la vie politique italienne et directeur du Centre d'histoire de Sciences Po.

«Ceci dit, en reprenant le mot de “Force”, il y a peut-être une forme de clin d'oeil de la part de Guérini. Berlusconi a joué sur une fibre nationale pour répondre à une sorte de fierté réaffirmée du peuple italien. Guérini fait pareil, mais pour s'ancrer dans le local.»

«Forza Italia» est une récupération du slogan de la sélection nationale de football. Un peu comme si Sarkozy surnommait son parti «Allez les Bleus» ou, en l’occurrence, «Allez les Bouches-du-Rhône» pour Guérini.  

Le politologue Gaël Brustier, chercheur en science politique au Cevipol et chroniqueur sur Slate, conteste également l'amalgame:

«Comparer Guérini et Berlusconi, c'est plus une facilité rhétorique qui plaît dans le milieu politique qu'autre chose. Guérini avec La Force du 13, a-t-il voulu s’inspirer de Forza Italia ou a-t-il manqué d’inspiration?»

Une genèse et une idéologie opposées

Si Guérini a créé La Force du 13 après son départ forcé du PS (auquel il adhéra en 1967), Berlusconi a fondé Forza Italia en 1994 alors qu'il n'était rien politiquement. Deux mois après l'annonce de son engagement, Berlusconi obtient 21% des suffrages aux législatives de 1994, puis 26% en 1997 et 29,4% en 2001. Un score colossal comparé à son implantation. De parti artificiel, Forza Italia avait ensuite dérivé vers une organisation digne d'un parti de masse classique... jusqu'à la disgrâce d'aujourd'hui, Berlusconi emportant son parti dans sa chute.

Carmela Lettieri, maître de conférences en civilisation italienne contemporaine à l’Université de Provence, explique:

«Face à la surprise créée par le succès électoral du Cavaliere et à la rapidité d’installation de son parti, de nouvelles formules ont émergé pour qualifier un modèle d’organisation politique atypique: parti entreprise, flash ou instantané, personnel, en plastique.»

L'implantation territoriale de Forza Italia recoupera au début les réseaux berlusconiens du nord de l'Italie. Inconnu du sérail politique, Berlusconi n'est alors qu'un richissime homme d'affaires milanais, propriétaire du groupe Fininvest:

«Berlusconi arrive en politique comme s'il débarquait du ciel, retrace Marc Lazar. Il a construit un parti pour lui, en désignant tous les élus lui-même. Il y a quelques exemples de notabilité mais en réalité, il n'a jamais donné aucune autonomie au parti, de peur que celui-ci lui échappe.»

Une stratégie finalement pas si éloignée de celle de Guérini? Un peu tôt pour le dire. «La Force du 13 est une coquille vide, le parti d'un seul homme», attaquait récemment l'UMP Renaud Muselier dans L'Express.

A voir. Car si Guérini incarne à lui seul sa fameuse «force», son mouvement revendique déjà 3.200 adhérents (un chiffre invérifiable) et veut devenir «le» parti des Bouches-du-Rhône. Il assure qu'il présentera des listes à peu près partout aux régionales de décembre 2015. Et conduira lui-même l'équipe dans le département.

Mine de rien, il maille le territoire, engage des candidats dans certains cantons, grâce notamment aux réseaux entretenus par l'aide aux communes. Mais si ces circuits assurent des voix de grands électeurs, seront-ils suffisants pour élaborer une stratégie qui réussira à convaincre l'ensemble des électeurs?

«Guérini est l'élu du plus petit canton de France qui est aussi le plus pauvre d'Europe: il a toujours conservé son siège grâce à 3.000 voix qu'il tenait grâce au clientélisme», juge Pierre Orsatelli, porte-parole de Renouveau PS 13, un rassemblement de socialistes hostiles à Guérini et qui a caressé lui-même l'espoir de se présenter contre lui aux départementales, avant d'en être empêché.

Etpuis, Silvio Berlusconi est avant tout un homme de droite. «Il était profondément anti-communiste et il a toujours entretenu le clivage gauche droite», analyse Marc Lazar. C'est ce qui l'oppose à Jean-Noël Guérini, qui chemina au PS pendant près de cinquante ans.

«Pour beaucoup, c'est encore un homme de gauche. Peut-être même le seul, comme Georges Frêche l'était à sa manière à Montpellier», confie un cadre socialiste des Bouches-du-Rhône. Guérini, en tout cas, s'enorgueillit désormais de brasser large: «Ni droite, ni gauche, ni centre, ce sera un parti qui fédère. Il n’y aura ni confusion ni manoeuvres. Nous combattrons sans accords de façades», clamait-il, lors de la création de La Force du 13 en novembre 2014. Aux dernières municipales à Marseille, il n'a pas hésité à conclure une alliance avec Jean-Claude Gaudin afin d'installer Lisette Narducci, une ex-PS comme lui affiliée au PRG, à la tête de la mairie du 2e secteur.

«Berlusconi s'est fait élire sur un programme bien à droite, replace Cesare Mattina, sociologue et chercheur au Lames-CNRS de l'Université Aix-Marseille, avec une ouverture vers l'ancien MSI et l'extrême droite. On est sur un projet idéologique de droite dure, alors que Guérini est dans le moule centriste: il est dans la continuité de Gaston Defferre, qui faisait alliance avec le centre-droit comme Guérini le fait avec Gaudin et le fera peut être demain pour conserver le département.»

Pierre Orsatelli souligne une autre différence:

«Chez Forza Italia, le courant thatchéro-reaganien est intellectuellement fort, alors que Guérini, au contraire, est le champion du mode du scrutin indirect: il gère un micro-territoire sans idéologie et à partir de là, il truste et s'étend. C'est l'histoire d'une préemption d'un territoire et surtout la fable de la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf...»

Le populisme et la culture du chef les réunit

Ni de droite ni de gauche, mais foncièrement contre les élites. C'est un numéro que Guérini adore: brocarder ces fameuses «élites parisiennes» qui tricotent une métropole déconnectée du peuple et des petits villages de Provence qu'il chérit tant. Là-haut, on fait l'ENA, on dîne dans les beaux restaurants et on accorde peu d'importance aux «projets» des communes, que Guérini favorise outrageusement grâce à l'argent du département. C'est un discours rompu que Guérini sert à tous ses interlocuteurs.

Berlusconi comme Guérini s'appuient sur un leadership fort, en privilégiant la démocratie directe et l'appel au peuple. «Le populisme est évident chez Berlusconi, mais il fonctionne sur un dispositif médiatique monstrueux», déclare Cesare Mattina. Le président du Conseil italien s'est également appuyé sur la tradition ancrée en Italie du référendum.

«Guérini est confronté à la nécessité de reconvertir son capital politique alors que les partis peinent à rester des machines à dimension nationale, poursuit Gaël Brustier. Berlusconi, lui, veut représenter l’Italien de la rue, un Italien presque nouveau contre des élites qui ont “trahi”, à savoir les “juges” et les intellectuels ou journalistes sous influence de l’ancien PCI.»

Le génie politique de Berlusconi est d'avoir opéré un tour de passe-passe, pour Cesare Mattina:

«Berlusconi a fait passer le système politique italien pour une démocratie présidentielle, alors que ça n'existe pas en Italie! Quant à Guérini, il ne s'adresse pas au peuple mais à quelques amis.»

En effet, c'est d'abord le système clientéliste qui permet au président du conseil général de conserver son assise électorale: «Il y avait une construction authentiquement populiste chez Berlusconi, mais s'il y a un vrai clientélisme en Italie, il ne fait pas forcément bon ménage à ses débuts avec son populisme», décrit Gaël Brustier. Car c'est avant tout au niveau local que le clientélisme peut s'exercer efficacement. D'où les savants calculs et les stratégies à triple bandes échafaudés par Guérini pour conserver sa majorité à l'assemblée départementale.

Il est simple de dominer un cercle restreint d'électeurs; il est plus compliqué en revanche de maintenir sa domination sur un territoire beaucoup plus grand. «Guérini procède à une redistribution clientélaire des ressources qui s'exerce au niveau local et plus difficilement au niveau national», estime Cesare Mattina. «D'après les éléments du dossier ayant fuité dans la presse, il semble que même si vous vouliez travailler en catégorie C au conseil général, c'est-à-dire faire le ménage par exemple, il fallait être recommandé par le cabinet. C'était avalisé par le cabinet directement», détaille Adrien Roux. Impossible de reproduire un tel schéma dans un pays tout entier. «Il faut quand même rappeler que le clientélisme n'est pas le monopole de Berlusconi. Les pires dans ce genre de pratiques, c'était la démocratie chrétienne et le PS italien», rappelle Cesare Mattina.

«Mais Berlusconi arrive à un moment où la redistribution publique d'Etat est largement baissée.»

Chez Guérini et Berlusconi, le langage est spontané, simpliste, répétitif. Tout est fait pour adhérer avec le cœur et les tripes. Mais les deux hommes ne sont pas si ronds qu'on l'imagine: «Au quotidien, Guérini insulte ses collaborateurs et sème la terreur. Il est le contraire en privé de ce qu'il veut être en public», résume Pierre Orsatelli, qui le connaît bien pour l'avoir affronté de nombreuses fois.

«Plus on s'approche de lui, plus les affidés s'approchent du soleil et plus ils peuvent être répudiés. En fait, il ressemble plus à Bompard de la Ligue du Sud

«Au-delà du corpus idéologique plutôt différent, il y a une même façon de tourner la politique en affaire personnelle», explique Adrien Roux, doctorant en droit pénal et coordinateur du pôle juridique d'Anticor 13, qui fait une thèse sur la corruption internationale.

«Ils ont une volonté de se servir de la politique comme on ferait des affaires.»

Tout comme Guérini confondait les affaires du département avec celles de son frère Alexandre, Berlusconi mélangeait le cercle de sa famille avec celui de la politique, en offrant des places à ses enfants. «Cette confusion est un terreau favorable à la corruption. Et les deux sont dans l'utilisation de leur position et de leurs mandats à des fins électoralistes, de façon presque systématique», poursuit Adrien Roux.

Mais malgré les soupçons, les deux hommes ont longtemps échappé à la justice.

Des carrières sur lesquelles planent les «affaires»

Silvio Berlusconi a toujours réussi à esquiver peu ou prou les condamnations, jusqu'à se faire pincer pour fraude fiscale.

«Longtemps Berlusconi a échappé aux affaires en modifiant des lois, mais il a fini par être reconnu coupable sans être condamné grâce aux lois qu'il a fait lui-même voter, décrit Adrien Roux. Les nuages se sont accumulées au-dessus de Guérini sans le toucher directement pour l'instant.»

En France, la justice est lente. Mais elle finit par condamner. «En Italie, une affaire comme celle de Guérini aurait été prescrite. Au-delà d'une certaine période, même si les preuves sont là, c'est fini», indique Adrien Roux.

«Du point de vue des enquêtes judiciaires, il y a chez Guérini et Berlusconi la volonté de rester au pouvoir malgré les mises en accusation, rappelle Cesare Mattina. On est sur un parti personnel, où l'homme est très important.»

En décembre, Jean-Noël Guérini n'a pas caché son agacement face au nombre de journalistes présents au tribunal où il comparaissait avec Jean-David Ciot, son ancien collaborateur. Mais lorsque les juges l'ont relaxé, il a fait profil bas. Il sait que cette affaire n'était qu'un début: il est toujours sous le coup d'une mise examen pour trafic d'influence et association de malfaiteurs dans plusieurs dossiers de marchés publics présumés frauduleux. Que les soupçons de commissions et d'enrichissement personnel soient vérifiés ou non, son image est scellée.

«En Afrique, les plus ambitieux vous disent qu'ils veulent travailler dans le public, car c'est le meilleur moyen de faire fortune, explique Adrien Roux. A l'échelle locale des Bouches-du-Rhône, on constate une certaine tendance dans cette direction. Une capacité d'enrichissement local par la seule carrière politique.»

Mais cette tendance est-elle propre à l'Italie ou aux Bouches-du-Rhône? «Les Tibéri, c'est à Paris!», rétorque Cesare Mattina, qui refuse toute lecture «culturaliste» ou «particulariste» et cite les exemples de Grenoble, Clichy ou le Nord de la France, où de nombreux responsables politiques ont été condamnés.

«Finalement, la phrase de Vauzelle est une condamnation de l'adversaire sur un terrain judiciaire, termine Mattina. C'est aussi une façon d'avouer un constat d'échec: ils n'ont pas encore réussi à battre Guérini dans les urnes.»

 

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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