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Sanofi: 4 millions de bonus de bienvenue, un scandale? Non, le capitalisme ordinaire...

Gérard Horny, mis à jour le 10.03.2015 à 16 h 29

Circulez, il n’y a rien à voir, nous disent ceux qui l’approuvent, c’est une pratique parfaitement normale dans une économie mondialisée. Le pire, c'est qu’ils ont raison.

Photo d'illustration prise en Andalousie en 2014. REUTERS/Marcelo Del Pozo

Photo d'illustration prise en Andalousie en 2014. REUTERS/Marcelo Del Pozo

Fin octobre 2014, le conseil d’administration de Sanofi remercie son directeur général, Chris Viehbacher, qui ne semblait pas avoir démérité pendant ses six années passées dans le groupe, mais auquel il était reproché un exercice trop solitaire du pouvoir. C’est du moins la raison qui a été donnée officiellement. 

Pendant plusieurs mois, Serge Weinberg, président du conseil d’administration, assure l’intérim. La désignation d’un successeur semble difficile; il se dit que la rémunération offerte n’est pas assez alléchante et des dirigeants d’autres groupes pharmaceutiques font savoir qu’ils ne sont pas intéressés.

Enfin, le 19 février, un communiqué annonce la nomination d’Olivier Brandicourt, PDG de la branche santé du groupe allemand Bayer à partir du 2 avril.

Dans les jours qui suivent, on apprend que ce dernier touchera 2 millions d’euros à sa prise de fonction et 2 autres millions en janvier 2016, ces sommes venant s’ajouter à un salaire fixe annuel de 1,2 million d’euros et à une rémunération variable représentant entre 150% et 250% du salaire fixe.

Discours moral...

Aussitôt, c’est le tollé. Que l’on récompense quelqu’un qui a réussi à son poste, déclare Stéphane Le Foll, porte-parole du gouvernement, c’est normal, mais qu’on le rémunère avant même qu’il ait commencé à diriger l’entreprise, c’est «incompréhensible». Ségolène Royal tonne: ce sont les assurés sociaux qui vont payer son bonus.


Les syndicats dénoncent un scandale. Laurence Parisot, ex-présidente du Medef, fait mine d’être «interloquée» par ces réactions. 

Celles-ci sont pourtant, elles, parfaitement compréhensibles: les salaires des dirigeants des grandes entreprises mondiales atteignent aujourd’hui des niveaux extravagants qu’il est difficile de justifier d’un point de vue éthique. Et que de telles sommes puissent être versées avant même qu’un quelconque travail ait été accompli dans l’entreprise ne peut, a priori, que choquer. Réjouissons-nous que beaucoup de nos concitoyens gardent cette faculté d’indignation; elle est précieuse.

...et réalité économique

Cela dit, l’indignation ne suffit pas. Il faut essayer de comprendre ce qui se passe dans les entreprises et pourquoi un conseil d’administration accepte de recruter un directeur général à des conditions qui semblent aller à l’encontre des recommandations figurant dans le code Afep-Medef de gouvernance d’entreprise des sociétés cotées: la rémunération des dirigeants «doit aussi tenir compte, dans la mesure du possible, des réactions des autres parties prenantes de l’entreprise, et de l’opinion en général».

Un premier point, positif, est à noter: l’information est donnée au public. Dans Nos très chers sénateurs, documentaire diffusé en janvier 2015 dans Pièces à conviction sur France 3, un questeur interrogé sur le secret entourant la rémunération des sénateurs et de leurs collaborateurs répondait en substance: les gens ne comprendraient pas!

Dans les entreprises aussi, la tentation du secret est grande. Beaucoup d’entre elles ne se font pas introduire en bourse parce que leurs dirigeants n’ont aucune envie de fournir des informations sur les finances de leur groupe, ses activités, leur rémunération, etc. Les entreprises cotées, elles, ont des obligations légales et, en plus, elles sont censées suivre un certain nombre de règles contenues dans le code Afep-Medef.

Concernant ces fameux bonus de bienvenue, la première version de ce code, en 2008, était muette: cette pratique, venue des Etats-Unis, était encore rare en Europe. La version révisée de ce code, qui date de 2013, y fait une brève allusion de trois lignes à la page 27 sous le titre «indemnités de prise de fonctions». Seules deux recommandations sont données: cette indemnité doit être réservée aux dirigeants qui proviennent de l’extérieur du groupe et son montant doit être rendu public dès qu’il est fixé. Le public est informé et les actionnaires, s’ils sont mécontents, peuvent le faire savoir au moment de l’assemblée générale annuelle.

Les actionnaires approuveront certainement

Les actionnaires de Sanofi sanctionneront-ils les dirigeants de l’entreprise? C’est peu probable. Car ceux-ci n’avaient probablement pas le choix, ainsi que le souligne Laurence Parisot: compte tenu des avantages financiers qu’il avait obtenu à Bayer, Olivier Brandicourt ne serait probablement pas venu à Sanofi sans ce «golden hello». 

Dans une économie mondialisée, c’est un acte de bonne gestion que de réussir à attirer quelqu’un qui peut réussir à améliorer les performances de l’entreprise et accroître le dividende (signalons au passage que cette année Sanofi versera un dividende en hausse pour la vingt et unième année consécutive). Les actionnaires ne diront rien, à moins que dans quelques années, le choix d'Olivier Brandicourt ne se soit révélé malheureux.

La rémunération d'Olivier Brandicourt n’a d’ailleurs pas de quoi les choquer. Sanofi est le quatrième groupe pharmaceutique mondial (il a reculé d’un rang en 2014) et les dirigeants des trois groupes qui le précèdent (le suisse Novartis, l’américain Pfizer et un autre suisse, Roche) sont largement mieux rémunérés. 

Les récriminations entendues en France sont de peu de poids pour un groupe qui a fait 33,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2014 sur tous les continents (les Etats-Unis et les pays émergents comptent chacun pour plus de 11 milliards, l’Europe de l’ouest pour moins de 8 milliards), qui enregistre 4,39 milliards de résultat net, et n’a que le quart de ses effectifs en France, un autre quart dans les autres pays d’Europe, le reste aux Etats-Unis et dans d’autres pays).

L’Etat? Ni le pouvoir ni l’envie de réagir

Quant à nos dirigeants, ils n’ont aucune possibilité légale d’intervenir dans cette affaire.  Le fait que les médicaments soient remboursés par la Sécurité sociale n’est pas un argument: Sanofi ne réalise que 8% de son chiffre d’affaires en France. Contrairement à ce qu’affirme Ségolène Royal, ce ne sont pas les assurés sociaux français qui paieront le bonus d'Olivier Brandicourt.

De surcroît, on peut penser que le gouvernement n’a pas vraiment envie de chercher des poux dans la tête des dirigeants d’un groupe qui exporte à lui seul  pour 5,8 milliards d’euros.  L’appel à la décence est la seule chose que nos dirigeants peuvent faire.

La réalité incontournable est qu’aujourd’hui dix grands laboratoires représentent 40% de la production pharmaceutique mondiale et que la France est bien contente d’en compter un parmi eux.

La question à se poser n’est pas de savoir si le bonus de bienvenue du directeur général de Sanofi est justifié ou non, acceptable moralement ou non, elle est de savoir si cette organisation du monde est satisfaisante ou non et si les Etats ont encore un pouvoir réel envers ces entreprises complètement mondialisées.

Gérard Horny
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Journaliste
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