Monde

L'Afghanistan, un nouveau Vietnam (MàJ)

Fred Kaplan, mis à jour le 05.09.2009 à 9 h 03

Pour gagner une guerre anti-insurrectionnelle, il faut renforcer la légitimité du gouvernement central. Cela s'annonce de plus en plus difficile en Afghanistan.

Un soldat français a trouvé la mort vendredi 4 septembre dans la matinée en Afghanistan et neuf autres ont été blessés, dont plusieurs très grièvement, dans l'attaque de leur véhicule de patrouille par un engin explosif, annonce l'Elysée. La victime était un caporal du 3e régiment d'infanterie de marine de Vannes (Morbihan), une unité qui avait déjà perdu un soldat lors d'un accrochage le 1er août dernier, indique la présidence dans un communiqué. Il est le 30éme soldat français à trouver la mort en Afghanistan depuis 2001, Paris ayant dépêché 2.900 militaires dans le pays.

Par ailleurs, des dizaines de personnes auraient été tuées toujours vendredi 4 septembre lors d'une frappe aérienne des forces de l'Otan qui visait des camions-citernes détournés par les talibans dans le nord de l'Afghanistan. Le gouverneur de la province de Kunduz, Mohammad Omar, a déclaré craindre que 90 personnes aient péri brûlées vives dans l'importante explosion qui s'est produite alors que les villageois récupéraient de l'essence auprès de ces camions-citernes capturés par les islamistes.

En Afghanistan, les bulletins n'ont pas encore été tous comptabilisés, mais on parle déjà d'intimidation, de violences, de fraude généralisée et de faible participation, ce qui n'augure rien de bon pour le pays et pour la guerre que mènent les Américains et leurs alliés là-bas.

L'objectif stratégique d'une guerre anti-insurrectionnelle est de renforcer la légitimité du gouvernement central. Le raisonnement est simple. Nos forces maintiennent l'ordre. Le régime peut offrir à la population les services de base dont elle a besoin. Les insurgés perdent le soutien de la population.

Mais si la population considère que le gouvernement n'a aucune légitimité, la campagne anti-insurrectionnelle est vouée à l'échec, quel que soit le génie tactique des officiers qui dirigent les opérations.

Sans retomber dans un parallèle facile, le problème principal au Vietnam était le manque de soutien apporté par la population au régime de Saigon. Longtemps après la fin de la guerre, le colonel Harry Summers, qui avait fait partie du commandement américain, aurait dit au colonel nord-vietnamien Nguyen Don Tu, «Le pire, c'est que vous n'avez pas remporté une seule bataille.» A quoi Tu répondit, «Si cela est exact, c'est également sans importance

En Afghanistan, la catastrophe peut encore être évitée. Un membre du gouvernement Obama ma confié qu'«au niveau local, les Afghans n'espéraient pas que les élections seraient totalement libres et régulières. Mais par contre, ils espèrent que le vainqueur sera capable de leur apporter une aide plus concrète.»

Pour y parvenir, le président afghan, qu'il s'agisse d'Hamid Karzai ou d'un de ses adversaires, aura besoin de l'aide internationale, aussi bien sous forme d'argent que de compétence, deux denrées dont le pays manque cruellement. Mais aucun gouvernement étranger n'ira puiser dans ses coffres déjà largement vides s'il pense que son aide sera gaspillée. Cela signifie que Karzai, ou son successeur, va devoir lutter contre la corruption et nommer des ministres et des gouverneurs compétents et efficaces.

De plus, si les élections s'avèrent aussi serrées, et contestées, que semblent l'indiquer les premiers résultats, le nouveau président devra offrir un poste très haut placé à son adversaire vaincu. Il sera peut-être même obligé de former un gouvernement de coalition avec lui. Si Karzai l'emporte, le vaincu en question sera très probablement l'ancien ministre des affaires étrangères, M. Abdullah Abdullah. On peut dire cela autrement. Si Karzai, le Pachtou, l'emporte, le vaincu sera Abdullah, le Tadjik.

En d'autres termes, si Karzai ne fait pas de concessions importantes à Abdullah (ou l'inverse, si ce dernier est élu), les élections pourraient déclencher un conflit ethnique, qui viendrait s'ajouter à la multitude de conflits localisés qui rendent le pays ingouvernable, et déchirerait le pays en deux (les Pachtous vivent surtout au sud et les Tadjiks, au nord). Cela fait parti des risques auxquels on s'expose en organisant des élections dans un pays où il n'existe pas de société civile et où la population n'a pas de véritable conscience nationale. Le scrutin a alors pour conséquence de politiser, et donc de renforcer, les divisions sociales traditionnelles, comme cela s'est produit en Irak à la suite des premières élections tenues après la chute de Saddam, en 2005.

Les conditions d'une transition vers la démocratie (partager le pouvoir, faire reculer la corruption, etc.), sont très difficiles à réunir. Si Karzai a formé des coalitions avec des chefs de guerre et des trafiquants de drogue, c'est parce que l'Afghanistan est pour l'instant un agrégat de régions et de tribus dirigées par des chefs de guerre et des trafiquants. Or il est beaucoup plus facile de manipuler ces petits îlots d'autorités désunis que de faire passer les réformes drastiques nécessaires, qui risquent en plus de rester sans effet.

Dans ces conditions, il faut se réjouir du fait que le Président Barack Obama semble avoir compris la situation. Au mois de mars, lorsqu'il a annoncé le déploiement de 17 000 soldats supplémentaires en Afghanistan, il a expliqué qu'il ne s'agissait pas d' «avancer avec des œillères» et qu'il était hors de question de faire «un chèque en blanc» aux Afghans. Il a également précisé qu'avec l'aide de ses conseillers, il allait mettre au point des outils permettant d'évaluer l'amélioration de la situation, évaluation qui conditionnerait l'engagement ou le retrait américain.

Autre élément encourageant, on a pu lire récemment dans un article de Peter Baker pour le New York Times que Barack Obama a eu un long entretien avec un petit groupe d'historiens, dont Robert Caro, le biographe de Lyndon Johnson. La discussion aurait principalement porté sur les parallèles qui existent entre l'Afghanistan et d'autres aventures militaires américaines aux conclusions plus ou moins heureuses dont notamment le Vietnam. Selon Baker, les personnes présentes confirment qu'Obama comprend bien le risque que représente un enlisement; pour les Etats-Unis, mais aussi pour sa réélection.

Mais il ne suffit pas de comprendre un problème pour faire les choix qui permettront de le résoudre. Ainsi, le gouvernement n'a pas encore défini les «outils d'évaluation» permettant de savoir si les Etats-Unis parviennent, ou non, à stabiliser le pays. Plus inquiétant encore, lorsqu'un journaliste a demandé à Richard Holbrooke (l'émissaire américain en Afghanistan et au Pakistan) de définir la notion de victoire en Afghanistan, celui-ci a répondu, «Nous serons ce que c'est quand nous l'aurons atteinte.»

Les 17 000 hommes envoyés par Obama au printemps dernier représentaient un moyen terme entre les différents avis de ses conseillers. Tous pensaient qu'il fallait envoyer des renforts, ne serait-ce que pour maintenir l'ordre pendant les élections du mois d'août, et il s'est avéré que 17 000 étaient disponibles suite au commencement du retrait d'Irak. Mais une fois les élections passées, Obama devra faire des choix.

Selon certaines sources, le nouveau commandant des forces américaines en Afghanistan, le général Stanley McChrystal, serait déjà arrivé à la conclusion qu'il faut d'autres renforts pour faire face aux Talibans. Mais les 17 000 hommes envoyés par Obama viennent à peine d'arriver et 4 000 soldats supplémentaires (la 4e Brigade de la 82e Division aéroportée, dont la mission consiste seulement à entraîner les soldats afghans) n'arriveront que dans un mois.

En juin, le général James Jones, conseiller d'Obama en matière de sécurité intérieure, mettait en garde ses homologues contre la tentation de pousser le président à l'escalade. Ils avaient obtenu assez facilement ce qu'ils voulaient, 21 000 hommes en tout, mais s'ils sollicitaient à nouveau le Président, ils risquaient de braquer ce dernier contre eux. Comment ne pas se méfier de quelqu'un qui vous réclame quelque chose pour résoudre un problème, puis revient vous voir ensuite en vous redemandant la même chose. C'est un menteur, ou un incompétent.

Obama a engagé les Etats-Unis en Afghanistan dans une guerre qu'il qualifie de «nécessaire», pour l'opposer à celle menée par George W. Bush en Irak. Mais il ne s'est pas enfermé dans une spirale d'escalade, ce qui est rassurant. Avant de décider de la suite des opérations, la raison lui dicte d'attendre de savoir quelle politique va appliquer le nouveau président afghan.

Fred Kaplan

Traduit par Sylvestre Meininger

Image de Une: Un soldat américain se repose après une opérations dans la vallée de Pesh en Afghanistan REUTERS/Carlos Barria

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