Monde

Pour s'en sortir, l'Ukraine doit s'inspirer de la RFA de la Guerre Froide

Daniel Vernet, mis à jour le 26.02.2015 à 7 h 39

Elle devrait ainsi accepter la division du pays pour se débarrasser du fardeau de la guerre et miser sur le développement économique et démocratique.

Sculpture de l'artiste contemporain Manfred Kielnhofer sur des restes du mur de Berlin, le 9 novembre 2014. REUTERS/Hannibal Hanschke

Sculpture de l'artiste contemporain Manfred Kielnhofer sur des restes du mur de Berlin, le 9 novembre 2014. REUTERS/Hannibal Hanschke

La stratégie de Vladimir Poutine en Ukraine a créé des faits accomplis –annexion de la Crimée, sécession du Donbass– que cimentent les accords de Minsk signés avec la France et l’Allemagne. Il est difficile de ne pas en prendre acte. 

Les Occidentaux ont, à juste raison, exclu toute intervention militaire pour rétablir la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Les sanctions économiques, bien que plus douloureuses que généralement admis, ne sont pas susceptibles de faire plier le président russe. Les efforts diplomatiques se heurtent à la mauvaise foi des dirigeants russes qui tiennent plusieurs langages à la fois.

Malgré les rodomontades de son président, l’Ukraine ne peut pas gagner la guerre avec son armée dans un état calamiteux face à des séparatistes équipés, renforcés, organisés par des militaires professionnels russes. Les Ukrainiens doivent se rendre à l’évidence: les territoires de l’Est– et la Crimée, sont au moins provisoirement perdus. Il n’y aura pas à court terme de retour au statu quo ante.

Une solution à l'allemande

Dans ces conditions, l’idée d’une solution «à l’allemande» fait son chemin parmi les observateurs et dans les chancelleries. Elle a été suggérée de manière implicite par Angela Merkel, au début du mois de février, dans son discours à la conférence sur la sécurité de Munich:

«J’avais sept ans [en 1961, quand a été construit le mur de Berlin]. Personne ne savait alors combien de temps la guerre froide allait durer. Mais elle a fini par se terminer, et je ne serais pas là aujourd’hui devant vous si, tous, nous n’avions pas tenu bon pour l’unité de l’Allemagne.»

Cette phrase a été interprétée comme un parallèle entre la situation actuelle en Europe et le temps de la guerre froide. L’intention de la chancelière allait au-delà. Angela Merkel plaidait pour la patience. En filigrane, son message était le suivant: en 1961, les Occidentaux ont assisté sans bouger à la construction par les  autorités est-allemandes soutenues par Moscou du mur de Berlin qui était une violation des accords entre les autres puissances victorieuses du IIIème Reich. Ils n’ont pas voulu prendre le risque d’une troisième guerre mondiale. Mais ils n’ont pas lâché sur les principes. Et le mur a fini par tomber.

La leçon vaut aussi pour toute l’Allemagne. En 1949, l’Allemagne a été divisée entre la République fédérale à l’ouest (RFA) et la République démocratique (RDA) à l’est. Toute la politique ouest-allemande, de Konrad Adenauer à Willy Brandt, a consisté à prendre acte de la division du pays, à ancrer la RFA dans le système politique, économique et militaire de l’Occident pour assurer son développement, tout en défendant le principe de l’unité du peuple allemand. Cette stratégie a contribué à «normaliser» les relations avec le bloc soviétique en même temps qu’elle sapait les bases du pouvoir communiste en RDA.

Le nouveau mur de Berlin

Dans la banlieue de Donetsk, au Donbass, le 30 janvier 2015. REUTERS/Alexander Ermochenko

 
 

 

Transposée à l’Ukraine, cette politique implique dans un premier temps la reconnaissance que la Crimée et le Donbass ont été perdus. Une sorte de nouveau mur de Berlin est en train d’être érigé dans l’est du pays sous la forme d’une zone tampon entre l’armée officielle et les séparatistes. 

Si les autorités de Kiev veulent continuer contre la Russie une guerre sans espoir, elles font le jeu de leurs adversaires. Le conflit épuise les forces déjà chancelantes de l’Ukraine. En décembre 2013, la production économique a encore baissé de 15%. La monnaie nationale est en chute libre. Les réformes réclamées, il y a un an, par les manifestants de Maïdan marquent le pas. Le conflit conforte le pouvoir des oligarques et des élites du vieux système. Les tendances nationalistes s’exacerbent alors que les libertés individuelles reculent.

Pour sortir du piège tendu par Vladimir Poutine, qui ne peut supporter l’idée d’une Ukraine démocratique à sa porte, le président Porochenko et ses alliés devraient s’inspirer du précédent allemand: accepter la division du pays pour se débarrasser du fardeau de la guerre et miser sur le développement économique et démocratique du territoire où il exerce son autorité. 

Nous reconnaissons le statu quo pour pourvoir le changer

Willy Brandt

C’est une décision certes difficile à prendre et plus encore à faire partager par ses concitoyens. Dans la République fédérale d’Allemagne aussi, la politique d’ancrage à l’Ouest au prix de la division a été combattue à plusieurs reprises par des forces politiques différentes. Par les sociaux-démocrates, dans les premières années de l’après-guerre, puis par le chrétiens démocrates au moment de l’Ostpolitik dans les années 1970. Mais comme le disait Brandt: «nous reconnaissons le statu quo pour pourvoir le changer».

Certes, la situation actuelle n’est pas totalement comparable avec celle de 1949. C’était le début de la guerre froide en Europe accompagnée d’une guerre «chaude» entre le monde communiste et les Occidentaux, surtout les Américains, en Corée. L’Alliance atlantique, qui venait de voir le jour, avait besoin du soutien de l’Allemagne de l’Ouest, qu’elle n’a pas hésité à réarmer moins de dix ans après la défaite d’Hitler. Depuis 1947 déjà, les Allemands de l’ouest bénéficiaient du plan Marshall qui donna le coup d’envoi du «miracle économique».

Aujourd’hui, il n’en va peut-être pas de la paix dans le monde, mais tout de même de la stabilité en Europe. Pour réussir, une stratégie de l’Ukraine «à l’allemande» nécessite aussi une aide massive de l’Union européenne et des incitations qui excluent sans doute une perspective d’adhésion mais devraient proposer un accord allant au-delà de l’association déjà promise. Résumé d’un commentateur allemand: «L’Occident devrait traiter la partie de l’Ukraine qui n’est pas occupée par les forces prorusses comme l’ancienne RFA».

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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