Culture

Tarantino, l'inconséquence du spectateur

Jonathan Schel, mis à jour le 03.09.2009 à 11 h 22

Le réalisateur d'«Inglourious Basterds» est-il trop cinéphile pour être un bon cinéaste?

Le texte — sobrement intitulé «Ce n'est qu'un film!» — se trouve dans le dernier livre de Daniel Mendelsohn, How beautiful it is and how easily it can be broken («Comme c'est beau et facile à casser») (1).   Il s'intéressait au cinéma de Quentin Tarantino à l'occasion de la sortie du premier volume de Kill Bill aux Etats-Unis, en décembre 2003. Et si l'on confrontait cet article des plus sévères au tout nouveau Tarantino? D'autant que la toile de fond d'Inglourious Basterds se trouve être la Deuxième Guerre Mondiale, autrement dit le sujet du magnifique livre de Mendelsohn, Les Disparus...

Il ne s'agit pas, bien sûr, de comparer deux œuvres à l'évidence radicalement opposées: Tarantino choisit la fiction, avec une gourmandise non dissimulée, et réinvente l'Histoire là où Mendelsohn offre au contraire un travail d'enquête des plus minutieux sur le destin de six membres de sa famille victimes de la Shoah. Il n'en reste pas moins passionnant de relire le texte de Mendelsohn sur Kill Bill - cette fantaisie abstraite où le sang n'est que de la peinture rouge qui arrose l'écran, à la lumière d'Inglourious Basterds, un film autrement dérangeant puisqu'inscrit dans une réalité historique douloureuse tout en assumant sa part de délire.

La théorie de Mendelsohn sur Tarantino, la voici: le cinéaste vivrait dans un monde parallèle, une caverne somptueuse, aux murs tapissés d'images, plaisante à fréquenter mais qui l'enferme et limite ses capacités artistiques. Autrement dit, Tarantino serait trop cinéphile pour être un bon cinéaste, étant «avant tout spectateur, et metteur en scène seulement dans un second temps». Or, explique Mendelsohn, «le public est passif, par nécessité, tandis que les réalisateurs doivent transformer ce qu'ils ont vu en une vision neuve. Tarantino ingère, pas de doute là dessus, mais il n'est pas évident qu'il digère». On comprend aisément comment Kill Bill, qui croisait le manga et le film de kung fu, pouvait tomber sous le coup de cette condamnation.

Au-delà de ses innombrables références, Inglourious Basterds pousse encore plus loin le phénomène du «film de spectateur». Le dernier Tarantino déploie en effet un monde factice, forgé dans et par le cinéma. Hitler pique des colères tandis qu'on peint son portrait, comme le Hynkel du Dictateur. L'agent secret britannique est critique de cinéma. L'espionne est  une star mondiale. L'héroïne est projectionniste. Le nazi qui s'éprend d'elle est acteur... Bref, tous les membres de la chaîne de production d'un film sont représentés! Jusqu'au producteur maniaque... Joseph Goebbels! L'un des basterds est joué par le réalisateur de films d'horreur Eli Roth, qui passe ainsi du statut de sadique symbolique à celui de sadique effectif. Le chasseur de nazis Aldo Raines (Brad Pitt) s'émerveille devant le spectacle de l'un de ses comparses éclatant le crâne d'un Allemand : «c'est ce qu'on a de plus proche du cinéma!». Quant au grand méchant, Hans Landa (Christoph Waltz), il est l'héritier d'une longue tradition de nazis de celluloïd. Le finale - devant un film, dans une salle de projection - est d'une parfaite logique: Inglourious Basterds ne cherche aucun effet de réel, c'est un film de cinéma, qui parle d'un monde de cinéma.

Références et astuces

Cette caverne où ne parvient pas la lumière du monde extérieur, c'est bien celle que Mendelsohn reprochait à Tarantino d'habiter à l'époque de Kill Bill: «on a le sentiment d'être en présence non d'un créateur mais d'un spectateur - quelqu'un qui n'a rien à dire sur la vie réelle parce que tout ce qu'il connaît vient du cinéma». Mendelsohn y voit la clef du peu d'intérêt qu'accorde le cinéaste à l'intériorité de ses personnages. De fait, les personnages de Reservoir Dogs ne sont guère que des pions (Mr Brown, Mr Pink...). Ceux de Pulp Fiction sont résumés par une caractéristique pittoresque. Uma Thurman joue la junkie à la coupe Louise Brooks, Samuel L. Jackson le tueur à gages qui récite la Bible... Dans Kill Bill, l'héroïne est une jeune femme blonde assoiffée de vengeance parce que le fameux Bill a voulu la tuer le jour de son mariage.

On n'en saura guère plus, ce que critique Mendelsohn: Tarantino «part du principe que, comme lui, le spectateur saura combler les trous. C'est vrai du scénario comme des personnages: il suppose que vous aussi avez vu assez de films de kung fu et de mauvais westerns pour savoir pourquoi ces personnages agissent comme ils le font, pourquoi ils veulent se venger etc».

Inglourious Basterds propose une variation sur ce thème: Shoshannah (Mélanie Laurent) est elle aussi une jeune femme blonde qui veut se venger. Mais cette fois, Tarantino a trouvé l'astuce pour s'épargner la construction d'un arrière-plan psychologique, car Shoshannah est juive, et ses ennemis nazis. On voit bien comment l'ancrage dans la Seconde Guerre Mondiale permet au scénariste Tarantino de nous mettre aussitôt du côté de son héroïne : la scène d'ouverture - brillantissime - est tournée comme un début de western. On apprécie la forme, mais on tremble aussi,  d'emblée, pour la famille juive cachée sous le plancher. Plus tard, les «basterds» pourront joyeusement se déchaîner sur les nazis, leur graver des croix gammées sur le front et les scalper... jusqu'au brasier final qui procure une vraie jouissance. Tarantino nous offre un fantasme réparateur: les nazis souffrent, les nazis brûlent... La ruse n'est guère subtile, mais comme elle fonctionne bien!

Maltraiter des nazis lui évite la polémique sur la violence

En s'intéressant à sa manière à la Deuxième Guerre Mondiale, Tarantino ne sort nullement de la salle obscure dans laquelle Mendelsohn lui reproche d'être enfermé. Il raconte cet épisode historique comme un de ces films qu'il aime, avec leurs dialogues interminables, leurs ralentis spectaculaires et leur musique d'Ennio Morricone. Mais en choisissant précisément cette époque pour situer la vengeance de sa nouvelle héroïne et de ses chers «basterds», il rend aussi légitime et acceptable cette violence qu'il adore, film après film, infliger à ses personnages. Après tout, on ne va pas pleurer sur des nazis! Ce postulat lui évite aujourd'hui la polémique sur la violence gratuite qui avait accompagné la sortie de Reservoir Dogs et, depuis, celle de chacun de ses films. «Ce n'est qu'un film!» est l'argument qu'utilisait alors Tarantino pour calmer les critiques. Mais avec Inglourious Basterds, c'est inutile: personne ne va lui reprocher de scalper des nazis!

Démonstration virtuose

Au bout du compte, pour brillante que soit l'analyse, la position de Mendelsohn paraît d'une sévérité excessive, parce qu'elle néglige un élément essentiel: la beauté plastique des films de Tarantino. Le cinéaste carbure aux références, certes, mais sait les manier comme personne. Inglourious Basterds comporte deux ou trois morceaux de bravoure (la scène d'ouverture, le guet-apens dans la taverne, le finale) qui laissent pantois. Le film dans le film, épouvantable, est d'ailleurs l'occasion d'une démonstration virtuose: ce n'est qu'une suite de scènes de violence, alors que la saveur d'Inglourious Basterds tient à ses blocs de dialogues qui font monter la tension jusqu'à une explosion sanglante.

Reste que le point de vue argumenté de Mendelsohn est porteur d'interrogations valables. Ainsi quand il raconte avoir revu tous les Tarantino et s'être rendu compte qu'ils ne comportent «rien de significatif sur les éléments qui les constituent (le crime, la culpabilité, la question raciale, la violence, et même les autres films). Tarantino ne pense rien de tout ceci; juste que ce sont des trucs chouettes pour construire un film»... De fait, la question est ouverte: que pense Tarantino de la Seconde Guerre mondiale, si ce n'est que c'est un arrière-plan «chouette pour construire un film»?

Jonathan Schel

(1) Un titre emprunté à La Ménagerie de verre, paru chez Harper en 2008, un recueil d'articles (pas encore traduits en français) parus pour l'essentiel dans la prestigieuse New York Review of Books.

Jonathan Schel
Jonathan Schel (29 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte