Tarantino, l'inconséquence du spectateur
Le réalisateur d'«Inglourious Basterds» est-il trop cinéphile pour être un bon cinéaste?
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Le texte — sobrement intitulé «Ce n'est qu'un film!» — se trouve dans le dernier livre de Daniel Mendelsohn, How beautiful it is and how easily it can be broken («Comme c'est beau et facile à casser») (1). Il s'intéressait au cinéma de Quentin Tarantino à l'occasion de la sortie du premier volume de Kill Bill aux Etats-Unis, en décembre 2003. Et si l'on confrontait cet article des plus sévères au tout nouveau Tarantino? D'autant que la toile de fond d'Inglourious Basterds se trouve être la Deuxième Guerre Mondiale, autrement dit le sujet du magnifique livre de Mendelsohn, Les Disparus...
Il ne s'agit pas, bien sûr, de comparer deux œuvres à l'évidence radicalement opposées: Tarantino choisit la fiction, avec une gourmandise non dissimulée, et réinvente l'Histoire là où Mendelsohn offre au contraire un travail d'enquête des plus minutieux sur le destin de six membres de sa famille victimes de la Shoah. Il n'en reste pas moins passionnant de relire le texte de Mendelsohn sur Kill Bill - cette fantaisie abstraite où le sang n'est que de la peinture rouge qui arrose l'écran, à la lumière d'Inglourious Basterds, un film autrement dérangeant puisqu'inscrit dans une réalité historique douloureuse tout en assumant sa part de délire.
La théorie de Mendelsohn sur Tarantino, la voici: le cinéaste vivrait dans un monde parallèle, une caverne somptueuse, aux murs tapissés d'images, plaisante à fréquenter mais qui l'enferme et limite ses capacités artistiques. Autrement dit, Tarantino serait trop cinéphile pour être un bon cinéaste, étant «avant tout spectateur, et metteur en scène seulement dans un second temps». Or, explique Mendelsohn, «le public est passif, par nécessité, tandis que les réalisateurs doivent transformer ce qu'ils ont vu en une vision neuve. Tarantino ingère, pas de doute là dessus, mais il n'est pas évident qu'il digère». On comprend aisément comment Kill Bill, qui croisait le manga et le film de kung fu, pouvait tomber sous le coup de cette condamnation.
Au-delà de ses innombrables références, Inglourious Basterds pousse encore plus loin le phénomène du «film de spectateur». Le dernier Tarantino déploie en effet un monde factice, forgé dans et par le cinéma. Hitler pique des colères tandis qu'on peint son portrait, comme le Hynkel du Dictateur. L'agent secret britannique est critique de cinéma. L'espionne est une star mondiale. L'héroïne est projectionniste. Le nazi qui s'éprend d'elle est acteur... Bref, tous les membres de la chaîne de production d'un film sont représentés! Jusqu'au producteur maniaque... Joseph Goebbels! L'un des basterds est joué par le réalisateur de films d'horreur Eli Roth, qui passe ainsi du statut de sadique symbolique à celui de sadique effectif. Le chasseur de nazis Aldo Raines (Brad Pitt) s'émerveille devant le spectacle de l'un de ses comparses éclatant le crâne d'un Allemand : «c'est ce qu'on a de plus proche du cinéma!». Quant au grand méchant, Hans Landa (Christoph Waltz), il est l'héritier d'une longue tradition de nazis de celluloïd. Le finale - devant un film, dans une salle de projection - est d'une parfaite logique: Inglourious Basterds ne cherche aucun effet de réel, c'est un film de cinéma, qui parle d'un monde de cinéma.
Références et astuces
Cette caverne où ne parvient pas la lumière du monde extérieur, c'est bien celle que Mendelsohn reprochait à Tarantino d'habiter à l'époque de Kill Bill: «on a le sentiment d'être en présence non d'un créateur mais d'un spectateur - quelqu'un qui n'a rien à dire sur la vie réelle parce que tout ce qu'il connaît vient du cinéma». Mendelsohn y voit la clef du peu d'intérêt qu'accorde le cinéaste à l'intériorité de ses personnages. De fait, les personnages de Reservoir Dogs ne sont guère que des pions (Mr Brown, Mr Pink...). Ceux de Pulp Fiction sont résumés par une caractéristique pittoresque. Uma Thurman joue la junkie à la coupe Louise Brooks, Samuel L. Jackson le tueur à gages qui récite la Bible... Dans Kill Bill, l'héroïne est une jeune femme blonde assoiffée de vengeance parce que le fameux Bill a voulu la tuer le jour de son mariage.
On n'en saura guère plus, ce que critique Mendelsohn: Tarantino «part du principe que, comme lui, le spectateur saura combler les trous. C'est vrai du scénario comme des personnages: il suppose que vous aussi avez vu assez de films de kung fu et de mauvais westerns pour savoir pourquoi ces personnages agissent comme ils le font, pourquoi ils veulent se venger etc».
Inglourious Basterds propose une variation sur ce thème: Shoshannah (Mélanie Laurent) est elle aussi une jeune femme blonde qui veut se venger. Mais cette fois, Tarantino a trouvé l'astuce pour s'épargner la construction d'un arrière-plan psychologique, car Shoshannah est juive, et ses ennemis nazis. On voit bien comment l'ancrage dans la Seconde Guerre Mondiale permet au scénariste Tarantino de nous mettre aussitôt du côté de son héroïne : la scène d'ouverture - brillantissime - est tournée comme un début de western. On apprécie la forme, mais on tremble aussi, d'emblée, pour la famille juive cachée sous le plancher. Plus tard, les «basterds» pourront joyeusement se déchaîner sur les nazis, leur graver des croix gammées sur le front et les scalper... jusqu'au brasier final qui procure une vraie jouissance. Tarantino nous offre un fantasme réparateur: les nazis souffrent, les nazis brûlent... La ruse n'est guère subtile, mais comme elle fonctionne bien!
Maltraiter des nazis lui évite la polémique sur la violence
En s'intéressant à sa manière à la Deuxième Guerre Mondiale, Tarantino ne sort nullement de la salle obscure dans laquelle Mendelsohn lui reproche d'être enfermé. Il raconte cet épisode historique comme un de ces films qu'il aime, avec leurs dialogues interminables, leurs ralentis spectaculaires et leur musique d'Ennio Morricone. Mais en choisissant précisément cette époque pour situer la vengeance de sa nouvelle héroïne et de ses chers «basterds», il rend aussi légitime et acceptable cette violence qu'il adore, film après film, infliger à ses personnages. Après tout, on ne va pas pleurer sur des nazis! Ce postulat lui évite aujourd'hui la polémique sur la violence gratuite qui avait accompagné la sortie de Reservoir Dogs et, depuis, celle de chacun de ses films. «Ce n'est qu'un film!» est l'argument qu'utilisait alors Tarantino pour calmer les critiques. Mais avec Inglourious Basterds, c'est inutile: personne ne va lui reprocher de scalper des nazis!
Démonstration virtuose
Au bout du compte, pour brillante que soit l'analyse, la position de Mendelsohn paraît d'une sévérité excessive, parce qu'elle néglige un élément essentiel: la beauté plastique des films de Tarantino. Le cinéaste carbure aux références, certes, mais sait les manier comme personne. Inglourious Basterds comporte deux ou trois morceaux de bravoure (la scène d'ouverture, le guet-apens dans la taverne, le finale) qui laissent pantois. Le film dans le film, épouvantable, est d'ailleurs l'occasion d'une démonstration virtuose: ce n'est qu'une suite de scènes de violence, alors que la saveur d'Inglourious Basterds tient à ses blocs de dialogues qui font monter la tension jusqu'à une explosion sanglante.
Reste que le point de vue argumenté de Mendelsohn est porteur d'interrogations valables. Ainsi quand il raconte avoir revu tous les Tarantino et s'être rendu compte qu'ils ne comportent «rien de significatif sur les éléments qui les constituent (le crime, la culpabilité, la question raciale, la violence, et même les autres films). Tarantino ne pense rien de tout ceci; juste que ce sont des trucs chouettes pour construire un film»... De fait, la question est ouverte: que pense Tarantino de la Seconde Guerre mondiale, si ce n'est que c'est un arrière-plan «chouette pour construire un film»?
Jonathan Schel
(1) Un titre emprunté à La Ménagerie de verre, paru chez Harper en 2008, un recueil d'articles (pas encore traduits en français) parus pour l'essentiel dans la prestigieuse New York Review of Books.
Mis à jour le 03/09/2009 à 11h22











































Mendelsohn a regardé Tarantino et vous avez lu Mendelsohn... vous n'êtes que des spectateurs donc votre avis n'est guère intéressant de votre propre avoeu.
Et si en fait c'était le spectateur qui donnait du sens ? C'est vrai que quand on fait on est aussi capable de théoriser sa propre action, mais c'est bien parce qu'on peut cumuler les rôles, sinon, à n'être qu'acteur on ne comprend rien à rien et on fait ce qui prend sens pour d'autres. Enfin moi j'dis ça... j'ai juste lu cet article hein, je suis donc spectateur.
J'ai vraiment adoré le film de Quentin Tarantino mais je reste stupéfaite devant le type de réaction comme celle de ropib, type de réaction récurrente comme si les spectateurs et amateurs de films ne pouvaient supporter la publication d'une analyse pertinente, profonde, bien écrite, qu'ils sont bien incapables d'écrire eux-même. Est-ce ce sentiment d'impuissance, voire de jalousie ou les deux mêlés, qui conduisent à rejeter agressivement une analyse aussi éclairante ?
Oui Inglourious Basterds est un film brillantissime qui recrache une culture de cinéma absorbée pendant toute une vie. La question posée par Mendelsohn et l'auteur de l'article mérite un changement de regard. Et c'est bien ce que l'on demande à un critique.
Vous demandez ça à un critique mais le critique est exempt de critique ? Et d'abord qu'est-ce qu'un spectateur, qu'est-ce qu'un critique ? Est-ce le titre qui fait la fonction et au final l'utilité ? Il me semble qu'à force de confondre notre modélisation de la société avec la réalité sociale on en arrive à une corruption incontournable du système.
Le rapport autoritaire à l'autre ne hiérarchise pas particulièrement la pensée donc ne créée pas particulièrement de la culture. C'est d'ailleurs étonnant de lire les adeptes de cette idée d'autorité et qui en même temps considèrent que la Raison doit être sollicitée sans arrêt, Finkielkraut est étonnant sur ce point par exemple.
Pourquoi Tarantino recrache-t-il alors que Mendelsohn revisiterait avec élégance ? On peut lire Rancière aussi et interroger le culte décérébré d'aujourd'hui de celui qui fait. Alors certes ce point de vue est plus aristocratique que prolétarien, mais en même temps je crois que ce serait sain de tenter l'émancipation par la culture plutôt que d'imposer à celle-ci nos procédés industriels. Le culte du prolétariat c'est quand-même le culte de l'aliénation, quand bien-même elle serait de notre propre fait c'est un peu dommage (ce que dit exactement Finkielkraut avant de se perdre dans la hiérarchie).
Enfin je trouve l'analyse proposée dans cet article très intéressante mais je note qu'elle ne questionne pas le socle idéologique sur lequel se construit l'analyse de Mendelsohn. Comme il s'agit d'une reproduction d'un discours qui est quand même plus que majoritaire je ne vois pas comment faire entendre une autre voix pourrait ne pas être intéressant: le changement de regard c'est bien Tarantino qui le propose si on sort un peu de l'instantané pour regarder l'histoire de la diffusion de la culture à travers l'histoire. Qui plus est mon commentaire ne se voulait pas agressif mais humoristique.
Ce qui fait l'originalité de Tarentino est qu'il fait du 'Comic book' dans un art cinématographique un peu traditionnaliste désormais. Or, il y a parfois des choses passionnantes dans la culture Comic ( que certains qualifieront encore de subculture) loin des héros castagneurs de Marvel, quoi que Batman depuis qu'il est revisité à la sauce Film Noir est de plus en plus intéressant.
Le Mépris a été aussi conçu dans la caverne que vous décrivez mais disons que l'ambition de faire du Beau était un peu plus présente chez JLG. Entre les deux films, 45 ans ont passé, le Mépris est toujours un aussi beau film, en sera-t-il de même pour le dernier Tarentino? J'ai dû mal à y croire, mais peut-être restera-t-il intéressant comme certains films de Peckinpah (l'ortographe n'est pas forcément celle-ci) comme Croix de fer.
Bref, on peut aimer Godard et acheter de temps à autre un comic book ou un bon manga ou regarder une adaptation cinématographique au niveau du style en tous cas de ces deux genres de la BD. D'ailleurs, Inglourious Bastard serait assez facilement adaptable sur le mode graphic novel ultra-violente. Lisez-voyez le comic book Noir américain 'Scalped', vous en serez certainement convaincu.
«on a le sentiment d'être en présence non d'un créateur mais d'un spectateur - quelqu'un qui n'a rien à dire sur la vie réelle parce que tout ce qu'il connaît vient du cinéma».
Cette proposition est étrange sinon contradictoire. Si quelqu'un n'a rien à dire sur la vie réelle parce que tout ce qu'il connait vient du cinéma, alors inversement comment est-ce qu'un créateur pourrait nous parler de la vie réelle en réalisant un film ?
Mais bon j'ai une perception différente du cinéma et de la démarche de Tarentino dans ce film.
Le cinéma produit des mythes, et ces mythes ont un effet sur la vie réelle. Comment expliquer sans Hollywood et les westerns, la fascination des américains pour les armes à feu et la division du Monde entre les gentils et les méchants (le gentil gagnant toujours à la fin l'arme à la main) ? Comment expliquer l'enthousiasme des américains les premières semaines de la guerre en Irak sans tous les films qui mettent en scène Scharwzenegger, Sylvester Stallone, Bruce Willis, Steven Seagal ou Vin Diesel ?
Le cinéma réécrit l'histoire, au point que la fiction cinématographique se confond totalement dans la perception des gens avec la réalité.
Chaque époque, en fonction de l'idéologie dominante, a toujours réécrit l'histoire. Il n'en est que de considérer les différentes approches que les historiens ont eues sur la révolution française au cours des décennies. L'histoire à un moment donné nous en dit autant ou presque sur l'époque où vit l'historien que sur l'époque dont il entend nous rendre compte.
Mais avec Hollywood, une nouvelle dimension est intervenue, le spectacle. Le western c'est à la fois une fiction devenue plus réelle que la réalité du mythe fondateur américain, et un spectacle. Et si le spectacle est bon, contrairement à l'histoire officielle qui va respecter les faits, mais les interpréter différemment, le cinéma peut tout réécrire.
Tarantino avec ce film sur une histoire récente utilise l'absurde, en tuant Hitler, pour mettre en évidence ce processus. L'histoire est trop récente pour que la dimension fictionnelle puisse nous échapper, mais dans 30 ou 50 ans ? Après tout, un sondage récent révélait qu'un pourcentage non négligeable d'adolescents américains croyait que pendant la deuxième guerre mondiale les américains étaient les alliés des allemands et luttaient contre les soviétiques !
En même temps Tarentino, ce n'est pas Fox News. Il se moque du mythe et le dénonce. Lorsque les gentils et les méchants se tirent dessus, ils se tirent dans les couilles. Et surtout, le film dans le film, celui qui est projeté dans la salle réservée par Goebbels, met en scène un soldat allemand qui tue au fusil des centaines de soldats ennemis les uns après les autres en suscitant à chaque fois des rugissement de joie des dignitaires nazis et l'écœurement parmi les spectateurs de Tarentino. Ce type de massacre est une figure imposée du cinéma de guerre américain (Rambo et autres) qui n'a rien à voir avec le cinéma de Léni Riefenstahl.
Je conclurai en disant que dans la salle pleine où j'ai vu le film, les spectateurs ont applaudi la fin, quand les méchants ont commencé à bruler dans le cinéma, dans un saisissant raccourci entre les spectateurs du film "nazi" et ceux du film de Tarentino !