LGBTQCulture

La série «Looking» est-elle trop blanche?

Didier Lestrade, mis à jour le 13.03.2015 à 11 h 38

Vue de France, elle est au contraire beaucoup plus mixée que ce que l'on peut voir dans les communautés gays françaises.

Daniel Franzese, Frankie Alvarez

Daniel Franzese, Frankie Alvarez

La seconde saison de Looking en est à son sixième épisode et la série américaine donne toujours des boutons à pas mal de gays. Certains aiment son regard sur la scène de San Francisco, d'autres la trouvent trop blanche, trop bourgeoise, trop conformiste pour mériter une telle attention. On lui reproche de ne pas être assez fidèle à la vraie vie.

Looking est pourtant la série qui décrit le mieux les us et coutumes de la vie gay à San Francisco. Mais un élément échappe à ses détracteurs: les personnages principaux sont volontairement des cruches. Exactement comme dans Queer As Folk, Looking se concentre sur les gays modernes, branchés, amusants, mais idiots. Ils n'arrêtent pas de se mettre dans des situations compliquées, sinon ridicules. Et si cela ne vous rappelle pas les vies que nous menons, c'est que vous êtes dans le déni.

On ne va pas spoiler mais les trois petits cochons de Looking sont toujours aussi crétins face au méchant loup. 

Le plus naïf est Patrick, le personnage central, un geek gentil qui travaille dans une entreprise de jeux vidéo. Dans la première saison, face à son ex Cubain, il a enfilé des préjugés racistes qui sont très représentatifs de ce qui se dit dans la communauté gay sur les non-blancs, comme l'a expliqué Hollywood.com

Son meilleur ami «artiste», Augustin, Cubain d'origine, est tellement désagréable dans la première saison qu'on a envie de le baffer tout le temps. Sexy, barbu, hipster fauché, il ne suit que sa bite. Un de mes amis artistes s'est beaucoup énervé à cause de la manière dont on montre encore un artiste de nos jours: bordélique, peu efficace, autocentré. 

 Frankie Alvarez, Jonathan Groff, Murray Bartlett: les trois héros de Looking

 

Le dernier personnage est le clone Dominic, moustachu, juste 40 ans mais déjà reproduction fidèle de ses aînés des années 70 et 80 (moustache, jean, look basique). D'ailleurs il sort avec un daddy de cette époque, très bien joué par Scott Bakula.

Comme je le disais l'année dernière, Looking trouve son intérêt grâce à ses personnages secondaires. Ce sont eux qui ont souvent l'avis le plus juste. Ils sont plus sexys, plus équilibrés. Tout s'illumine quand ils sont à l'écran. 

Cette série est donc énervante pour certains car elle illustre la confrontation entre les petits merdeux de San Francisco et leurs partenaires moins riches. Les réalisateurs, Andrew Haigh et Michel Lannan, mettent les épouvantails devant.

Le rejet de Looking par les gays engagés

C'est donc ce qui anime les discussions entre gays sur cette série. Contrairement à Orange Is The New Black, la série lesbienne que tout le monde adore (car plus représentative de nombreux profils lesbiens), Looking énerve. C'est presque physique. Le rejet de cette série par les gays engagés est réel parce qu'ils sont déjà en conflit avec le conformisme du milieu gay. Surtout venant de la Californie qui est pourtant le creuset de l'expérimentation homosexuelle. Il y a un underground à San Francisco et on ne le voit presque pas ici. Il faut aussi admettre que la ville est dévorée par la gentrification nourrie par la Silicon Valley.

La deuxième saison en est donc à mi-parcours et elle semble faire du sur place dans un babil de potins domestiques et de discussions de drague pas très renversantes. On parle de douche, de dépistage rapide du VIH, rien de très différent de ce qui se passe à Paris par exemple. Mais au moins, les Américains sont capables de décrire la vie gay sous son angle le plus intime. Le fait de prendre sa trithérapie, le fait de voir des jeunes trans dans un centre d'accueil comme il en manque tellement dans notre pays. En France on parlera de ça dans 5 ans.

Une série multiethnique

C'est sûrement ce point de friction qui trouble les attentes du public gay. En effet, les personnages homosexuels sont désormais partout dans les séries actuelles: Girls, How To Get Away With Murder. Mais Looking, malgré son aspect blanc et propret, ne parle que de confrontation raciale. 

Looking, saison 1©HBO 

Les acteurs principaux gravitent tous vers des gays concrets, souvent pas riches d'ailleurs, qui ont leurs problèmes mais qui gardent une forte éthique personnelle. Ils sont presque tous latinos, et servent d’exemple pour les personnages gays de la série. D'ailleurs, les latinos font sans arrêt la leçon aux blancs. 

C'est le cas de Richie, jeune coiffeur mexicain et Eddie, séropo et drôle qui travaille dans un centre d'accueil pour jeunes LGBT. Ce sont eux qui représentent la vraie conscience politique de la série et, comme par hasard, ils mettent leurs principes au dessus de leurs désirs sexuels. Il faut donc voir Looking comme une classe d'élèves où les plus assidus ne sont pas les petits blancs intégrés du devant, mais ceux du fond de la classe, moins riches, mais plus authentiques. Ils ont de meilleures notes en tout.

La question communautaire est centrale dans ces séries, et on y voit bien le décalage total entre la culture gay française et les cultures gays des pays étrangers représentés, en l'occurrence les Etats-Unis. Mais aussi, dans la série Cucumber, (puis Banana et Tofu; oui, une série en 3 sous-séries, très conceptuel) l'Angleterre. 

Dans ce tryptique, la mixité raciale est telle qu'on y est témoin, à Manchester, d'une société complètement intégrée (et non assimilée). Alors, si l'on pense en France que Looking est trop bourgeoise, on devrait peut-être s'interroger d'abord sur notre pays, où une telle mixité (Latinos à San Francisco, Noirs à Manchester) à l'intérieur d'une minorité (aussi petite que la communauté gay) n'est pas filmable. Dans Looking et Cucumber, toute l'intrigue se passe entre ces blancs, ces noirs et ces latinos qui essayent de se comprendre.

Meilleure programmation musicale

Les séries LGBT dépassent donc le seul motif d'être drôles sur leurs sujets, elles mettent l'élément ethnique au centre de l'intrigue pour banaliser une mixité de la population qui est déjà effective dans de nombreux pays. 

Bien sûr, elles s'adressent d'abord aux gays et Looking possède tous les codes. La série possède une esthétique parfaite, on a envie de faire des captures d'écran tout le temps. Mais c'est la musique qui sert de trait d'union entre tous ces gays différents et leurs ami(e)s. Les plus beaux moments de cette série, comme dans Weekend d'Andrew Haigh, se passent dans le club, ou en train de danser sur un morceau particulier. Les crédits musicaux sont toujours un émerveillement. À chaque fin d'épisode, une chanson devient, chaque semaine, une raison supplémentaire d'aimer cette série. Andrew Haigh a un amour manifeste pour la house, il insiste à chaque fois dans la reprise d'un morceau archi-connu, usé, mais toujours indémodable. Dans l'épisode 5 qui vient de sortir, c'est Finally de CeCe Peniston qui est reprise en crédit de fin par Cherry Ghost

Dans le premier épisode de la saison 2, c'est Lost in Music de Sister Sledge, sur 4 minutes, qui illustre la meilleure montée de MDMA jamais montrée au cinéma ou à la télé, dans un club en plein air de la Russian River. Là encore, ces classiques symbolisent tout ce qui rassemble ces hommes et ces femmes si divers. Rien de passéiste, comme le prouve la programmation d'autres hits modernes comme Blind d'Hercules & Love affair,  Take a Look Around des 2 Bears, ou So This Is Goodbye de Junior Boys.

Parce que c'est de la house c'est de la musique noire vous savez.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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