En 2015 comme en 1945, il faut étudier les bourreaux

L'entrée du camp de concentration d'Auschwitz, en 2007. Logaritmo via Wikimedia Commons.

L'entrée du camp de concentration d'Auschwitz, en 2007. Logaritmo via Wikimedia Commons.

Les commémorations de la Seconde Guerre mondiale comme les horreurs actuellement commises dans le monde nous rappellent que les historiens doivent, loin de l'émotion, analyser une question centrale: comment l’humain est-il capable de basculer dans l’horreur?

Vous aurez sans doute remarqué que les informations quotidiennes ressemblent de plus en plus à une plongée dans l’horreur absolue. En France, on tue des journalistes, des policiers, des juifs. Ailleurs, on crucifie des enfants, on les enterre vivants, on brûle des gens, on se livre à des autodafés sur des manuscrits de plusieurs milliers d’années. On vit au rythme du triptyque sans cesse renouvelé: enlèvement/menace/vidéo d'exécution. 

Cette course à la barbarie a trouvé un écho particulier dans la commémoration de la libération d’Auschwitz. Pendant ma scolarité, j’ai eu l’impression qu’on me présentait l’atrocité du régime nazi comme une anomalie de l’Histoire. Une exception qui n’aurait pas dû se produire. En ces temps obscurs où l’on s’interroge sur l’abomination, sur ce qui peut pousser l'homme à produire de l'inhumain, ces commémorations étaient l'occasion de savoir si les historiens ont enfin la réponse à la question: comment en était-on arrivé là? Comment l’humain –parce que les bourreaux sont toujours des êtres humains, aussi monstrueux nous semblent-ils– est-il capable de basculer dans l’horreur?

Si vous avez fait votre scolarité avant 1995, il y a des chances pour que l’alpha et l’omega de ce qu’on vous a enseigné sur la Shoah ressemble à ça: Hitler était un fou charismatique qui, depuis Mein Kampf, nourrissait le projet d’exterminer les juifs. Il aurait, en gros, réussi à hypnotiser tout un peuple (grâce au terreau de l’humiliation du Traité de Versailles et de la crise économique) et aurait progressivement mis en place la solution finale. Cette thèse, dite intentionnaliste, les historiens en sont depuis revenus. Notre conscience a traversé plusieurs étapes avant de réussir à envisager l’horreur.

Le Monstre

Les premiers historiens qui tentent d’expliquer le nazisme ont été contemporains des évènements. Post-guerre, les intellectuels allemands doivent penser une horreur qui les écrase. Se forme alors la thèse intentionnaliste, entièrement focalisée sur la diabolisation de Hitler. On lui prête des pouvoirs quasi magiques de manipulation des êtres, on parle de son charisme exceptionnel. Comme tout démon, il avait son plan machiavélique en tête depuis bien longtemps et personne n’a voulu voir arriver la catastrophe.

«C’est la pensée de la droite bourgeoise allemande qui ne se remet pas de l’horreur», explique Christian Ingrao, historien spécialiste du phénomène guerrier au XXe siècle. On peut effectivement y voir un sous-texte libéral dans l'importance donnée au chef, à la possibilité pour un individu de modifier le cours de l'histoire. Cette thèse trouve un écho dans les travaux de Hannah Arendt, qui présente les régimes totalitaires comme des systèmes qui diluent l'individu dans une masse soumise à la propagande, une masse qui s'identifie et adule son dirigeant.  

L’Etat

La deuxième génération d’historiens prend un peu plus de recul et décide de s’intéresser au fonctionnement concret de l’Etat nazi et de ses institutions, pour comprendre comment les décisions sont prises. Naît alors le concept de «polycratie», qui désigne la tendance qu’a le nazisme à créer une multitude d’institutions qui finissent par se concurrencer. Cette polycratie favorise un mécanisme de radicalisation cumulatif: chaque acteur propose une solution plus radicale que l’autre, une surenchère qui mène à la solution finale. La Shoah est alors entièrement replacée dans le contexte de la guerre totale, elle n'est plus un but mais le résultat de circonstances particulières. C’est ce qu’on appelle le courant fonctionnaliste, en opposition à l’intentionnalisme qui avait jusque là prévalu. Christian Ingrao:

«Le vrai problème, c’est qu’on passe des présupposés de la droite traditionnelle allemande aux présupposés de la gauche traditionnelle allemande. Ils partent de l’idée qu’un nazi ne peut pas penser. Donc que l’idéologie ne compte pas. A la fin, ils font fonctionner le système étatique nazi sans idéologie ni Hitler.»

L’historien Hans Mommsen parlera même de Hitler comme d’un «dictateur indécis et faible».

L’Individu

Deux éléments vont fondamentalement changer l’approche du nazisme. D’abord, la chute du Mur en 1989 et l’ouverture de l’accès aux archives de l’Est. Ensuite, la guerre en Bosnie et le génocide de Srebrenica.

Le laissez-faire face à un nouveau génocide sur le continent européen est un séisme pour les spécialistes du nazisme. Ils vont s’intéresser à ce qui était resté jusque là tabou: les individus. Ils vont étudier comment les acteurs se comportaient sur le terrain, comment ils pensaient. Christian Ingrao:

«Ma thèse portait sur les intellectuels SS. Sauf qu’un SS ne pouvait pas être un intellectuel, et c’était un point de vue autant soutenu par tous les spécialistes du nazisme que les spécialistes des intellectuels. C’était pénible. Et il y avait quelque chose de l’ordre du tabou. C’était dégueulasse de s’intéresser aux bourreaux. La première fois que je suis arrivé au CDJC [le centre de documentation juive contemporaine, ndlr] pour travailler sur leurs archives, leur archiviste m’a dit: "Mais pourquoi vous ne travaillez pas sur les victimes?" J’avais 22 ans. Lanzmann l’a dit, il y a quelque chose de l’ordre du soupçon, de la pornographie mémorielle, à s’intéresser aux bourreaux et à la violence.»

Et pourtant, c’est désormais ce qui interroge et fascine notre époque. Le projet même et le succès des Bienveillantes de Jonathan Littell, prix Goncourt en 2006, en sont une démonstration.

Faut-il faire chialer les élèves?

J’ai fait partie de la génération qui s’est tapée le devoir de mémoire. J’emploie le terme de «taper» parce que ça ressemblait à ça: un gros coup dans la gueule. En classe de seconde, on était obligés de regarder un film sur le sujet. Dans mon lycée, on s’est tous retrouvés réunis dans la salle de ciné, un jeudi après-midi, devant Nuit et Brouillard.

L’approche de la Shoah s’appuyait alors sur deux éléments pédagogiquement discutables: le trauma et la diabolisation. Christian Ingrao est très clair: «La pédagogie de la baffe dans la gueule, ça a été un désastre.» Iannis Roder, auteur, professeur d’histoire-géo et formateur pour le Mémorial de la Shoah, est d’accord: «Quand on a fait pleurer les élèves, on a l’impression d’avoir fait le boulot, mais non. On n’est pas obligé d’évacuer l’émotion. Elle peut venir, mais après la réflexion.» Si on commence par l’émotion, on est dans un état de sidération qui empêche l’analyse. Or, l’émotion naît du vécu des victimes, comme le résume l'historien:

«Il faut entrer dans cette histoire par les bourreaux, pas par les victimes. Ce sont eux qui sont actifs. Il faut donner à comprendre aux élèves qui étaient les nazis, comment ils voyaient le monde.»

C’est le seul moyen de déconstruire le mécanisme d’une pensée antisémite et plus généralement raciste. Parce que pour déconstruire efficacement une pensée, il faut déjà la comprendre. Mais pendant des années, les profs ont fait l’inverse, et pour certains continuent parce que le programme officiel n’est prescripteur que sur le contenu: à chaque enseignant de choisir son approche. 

L’autre problème du programme selon Iannis Roder, c’est qu’il inclut la Shoah au sein du bloc sur la guerre, suivant le courant fonctionnaliste et la coupant de l’idéologie. Aux professeurs, encore une fois, de détricoter le programme pour faire entendre un mécanisme complexe: ce sont certes les circonstances de la guerre qui font basculer dans le génocide, mais ce génocide n’est possible qu’à l’aune de l’idéologie nazie. Comprendre cette idéologie est donc une nécessité absolue, de même qu’étudier le contexte du passage à l’acte. Parce qu’en 1940, la politique nazie envers les juifs consiste à les expulser. Elle se trouvera confrontée à un problème: aucun autre pays ne veut d’eux.

A ce moment-là, il n’y a pas de plan d’extermination des juifs. Selon le mécanisme de radicalisation cumulative, la politique qu'on applique en Pologne est déjà le crescendo de ce qu'on a fait en Allemagne et en Autriche. On repart du niveaux maximal. Hitler décide qu'une partie de la Pologne va être germanisée, donc débarrassée des juifs qu'on déplace dans un autre territoire polonais. On les parque dans des ghettos, on les affame, on découvre que se propagent alors des épidémies; on envisage de les envoyer à Madagascar, puis en Sibérie. Des projets de déplacement à grande échelle qui se révèlent impossibles à mettre en place. Pendant ce temps, ils meurent. C’est un génocide indirect et une déshumanisation progressive.

Sur le front russe, la nourriture est confisquée pour alimenter l'armée allemande. C'est donc un impératif logistique qui entraine encore un génocide indirect. On exécute les hommes mais le véritable basculement a lieu en août 1941, en l’espace de trois semaines, quand les commandos de la mort commencent à tuer les enfants sur le front de l’Est. On est alors dans la pulsion génocidaire totale. C’est le début du nettoyage ethnique. On passera ensuite aux juifs d’Europe de l’Ouest et aux camps de la mort.

Ce que nous vivons à l’heure actuelle n’a évidemment rien à voir, si ce n’est le discours antisémite, la déshumanisation de l’ennemi, la barbarie et l’assassinat d’enfants. Qu’est-ce que les historiens diront de la période que nous vivons? Quelle présentation des circonstances feront-ils? Parleront-ils de radicalisation cumulative ? Inventeront-ils un autre terme que «polycratie» pour désigner la répartition des centres de pouvoir et de décision? Que diront-ils d’une idéologie qui pour nous se résume en général à «Ils sont très méchants et ils croient qu’ils vont aller au paradis avec des vierges»

Ils la remettront sans doute en contexte et l'inscriront dans une histoire des relations internationales, depuis le démembrement de l'Empire ottoman et le partage du Moyen-Orient entre puissances colonisatrices. Ils montreront ainsi une logique dans l'enchainement des évènements, là où nous avons été dépassés par l'horreur parce que nous avons cru être à l'abri des troubles du reste du monde, comme si nous n'étions, finalement, pas vraiment sur la même planète.  

Reste une autre question: comment jugeront-ils la manière dont la communauté internationale, c’est-à-dire nous, traite les réfugiés? On s'émeut certes du massacre des populations civiles, des exécutions d'enfants, mais il n'y a pour l'heure aucune mobilisation pour les sauver. Ils s'enfuient de Syrie, de Libye, d'Irak, se retrouvent dans des camps en Turquie, au Liban, en Jordanie, tentent de passer en Italie. Ils sont un encombrant dommage collatéral dont on parle honteusement peu.  

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