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Quand les agences privées attaquent le «marché» des jeunes chômeurs

Morgane Remy et Eva Thiébaud, mis à jour le 06.03.2015 à 18 h 14

Alors que le Parlement vient d'adopter un projet de loi sur les agences d'emploi privées, retour en trois actes sur le gâchis du Contrat d'autonomie.

A Nice, en octobre 2014. REUTERS/Eric Gaillard.

A Nice, en octobre 2014. REUTERS/Eric Gaillard.

Mis en place par des opérateurs privés de placement (OPP), le dispositif du Contrat d'autonomie a mené à des abus. À l’heure où l'examen du projet de loi sur les agences d'emploi privées vient de se terminer avec l'adoption du texte par le Sénat, retour en trois actes sur une idée qui s’est révélée un beau gâchis.

Acte I – Une attention portée sur les banlieues

«Nous avons fait des choses assez hallucinantes pour placer les jeunes bénéficiaires du Contrat d’autonomie», témoigne aujourd'hui Carole*, une ancienne employée d’Ingéus, révoltée par les pratiques de cet OPP.

Tout avait pourtant commencé par des bonnes intentions, dans le cadre du plan Espoir Banlieues – Une dynamique pour la France, présenté par Nicolas Sarkozy en 2008 et préparé par la secrétaire d'État à la Ville Fadela Amara. Ce «Plan Marshall» pour les banlieues fait suite aux mouvements de révolte qui ont secoué les quartiers défavorisés en 2005, et contient en son cœur un nouveau dispositif: le Contrat d'autonomie. Un colossal appel d'offres d’État est lancé en 2008, à faire pâlir d’envie Pôle Emploi et les missions locales –ces associations membres du Service public de l'emploi et dédiées à l'accompagnement des 16-25 ans–, qui voient pour leur part leur budget stagner.

Dans les 35 départements concernés, l'appel d'offres a pour objet l'accompagnement de 45.000 jeunes, avec entretiens réguliers et ateliers collectifs pendant six mois, mais aussi une bourse mensuelle de 300 euros. L’objectif? La «sortie positive» du jeune adulte suivi: accès à l'emploi durable, à une formation professionnelle qualifiante ou à la création d’entreprise. Ce marché public met en concurrence tous les acteurs du marché, y compris privés, pour aller chercher des jeunes adultes au «pied des tours des banlieues» et leur offrir une nouvelle chance.

Beaucoup d’argent est investi afin d’aider ces jeunes à renouer avec le monde du travail. À la rentrée 2008, les marchés sont attribués, avec à la clef pas moins de 337 millions d'euros d'engagements financiers, selon la Délégation générale à l'emploi et à la formation professionnelle (DGEFP).

L'opérateur privé de placement Ingéus, fraîchement débarqué d'Australie, remporte cinq marchés. De son côté, l'entreprise de Loire-Atlantique C3 Consultants en décroche trois. Sollicités à plusieurs reprises, aucun des deux n'a accepté de répondre à nos questions.

Outre les OPP, des associations, organismes publics de formation, agences d'intérim ou missions locales (comme à La Réunion ou dans le Haut-Rhin) composent les groupements. Au final, tous remportent une victoire sonnante et trébuchante: selon un rapport du Sénat de 2012, un Contrat d’autonomie coûtait de l'ordre de 8.500 euros à la collectivité, contre 370 euros en moyenne en mission locale pour un contrat équivalent.

Au départ, pourtant, des garde-fous sont mis en place. «Il faut savoir qu'il y avait trois temps de facturation, raconte Carole, l'ex-salariée d'Ingéus. L'OPP touchait 35% à la signature du Contrat d'autonomie, 45% à la "sortie positive" du jeune, et enfin 20 % au maintien du jeune dans l'emploi.»

Le prestataire perçoit en moyenne près de 3.000 euros à la signature du contrat, d'où la tentation de favoriser l'entrée d'un maximum de personnes dans le dispositif. «Mais attention! Nous devions tout de même mettre de côté les 1.800 euros nécessaires au versement de la bourse mensuelle des jeunes, précise une directrice d'agence ayant mis en œuvre le Contrat d'autonomie. Nous étions finalement rentables quand plus du tiers de nos jeunes trouvaient un poste et le conservaient.»

Acte II – L’émergence de mercenaires de l’insertion

Parfois, pour toucher le reste du chèque, l'intérêt des jeunes a été un peu «oublié» au profit… du profit. «Le Contrat d'autonomie a favorisé l'émergence d'acteurs opportunistes, qui n'étaient pas très anciens sur les territoires, ni sur le champ de l'accompagnement professionnel», analyse Michel Clézio, président de la Fédération nationale des unions régionales des organismes de formation.

Les conseillers au sein des opérateurs privés de placement ont eu pour mission de «placer» les jeunes à tout prix. Chez Ingéus, par exemple, certaines pratiques de terrain ont écœuré Carole. D'abord, les conseillers identifiaient, dans leur portefeuille de candidats, un besoin de formation sur un métier, comme celui d’agent de sécurité ou d'agent d’escale aéroportuaire. Ils prospectaient alors des centres pour négocier des sessions de formations diplômantes réservées aux jeunes envoyés par Ingéus. Par groupe de dix, ces derniers étaient placés en formation courte. Au bout de quinze jours, avec les attestations de réussite, les conseillers validaient les sorties des jeunes du dispositif… Et l’OPP encaissait. Un système simple, qui nécessitait tout de même de remplir ces sessions dédiées. «Parfois, il nous restait quelques places…  On nous a demandé de faire de "l'éveil de vocation", rapporte Carole. "Tel jeune est un peu perdu…", nous disait-on.»

Les missions locales alentours ont alors fait grise mine. Non seulement les OPP disposaient de vingt fois plus de revenus pour accompagner les jeunes précaires, mais en plus, elles étaient régulièrement sollicitées pour soutenir leurs nouveaux concurrents. Fournir des prescriptions –indispensables sésames administratifs– de formation, donner un accès aux informations sur les sessions, orienter des jeunes vers le dispositif Contrat d'autonomie... Ce contrat, qui devait concerner les jeunes les plus éloignés des institutions, a finalement aussi recruté dans les rangs des jeunes inscrits dans les missions locales: en 2009, 43% des effectifs était orienté par le Service public de l'emploi.

Le gouvernement a stimulé cette collaboration. En 2008, une circulairee de Fadela Amara encourageait les préfets, le directeur de l'ANPE et la présidente du Conseil national des missions locales à favoriser «la montée en charge» du dispositif pour l'obtention de «résultats rapides».

Sur le terrain, ces encouragements se sont traduits en tensions, comme en témoigne Ouardia Chikh, directrice d'une mission locale dans le Rhône:

«On a reçu des pressions pour alimenter l'organisme. Donc, on leur a proposé des jeunes. Sauf que ces derniers continuaient à venir régulièrement chez nous...»

Une autre directrice d'agence, qui préfère garder l'anonymat, le concède à demi-mots:

«Je peux confirmer l'hypothèse selon laquelle la mise en concurrence publique/privée s'est jouée au détriment des employés du public, du privé et des demandeurs d'emploi. En plus, en tant que service public, nous devions servir les OPP pour qu'ils réussissent. Nous recevions des injonctions paradoxales assez compliquées à vivre.»

Mais ce sont surtout les jeunes qui ont souffert d’un accompagnement inadapté à leurs attentes. S'ils adhèrent au début avec l'idée qu’ils peuvent toucher facilement 300 euros par mois, un déclic s'opère souvent: après des années d’échec scolaire puis de chômage, ils se sentent enfin considérés. Et recommencent à croire, qu’avec un peu d’aide, ils pourront s’en sortir. «Mais s’ils ne sont traités que comme des statistiques, c’est terrible, témoigne Romane*, conseillère en OPP. Souvent, ils nous font confiance puis, quand ils tombent sur quelqu’un de peu scrupuleux, ils reviennent en fin de formation: "Mais, en fait, ce n’est pas ce que je voulais faire".» Trop tard. Une fois le diplôme acquis, l’opérateur privé empoche. Et les conseillers n’ont plus de budget pour continuer l’accompagnement du jeune concerné. «Cela renvoyait dos à dos les conseillers qui étaient là pour faire du social et ceux qui souhaitaient encaisser», poursuit Romane. Cette conseillère qui a travaillé pour Ingéus a néanmoins pu constater des pratiques plus éthiques ailleurs:

«Dans une autre agence où j'ai apprécié collaborer, nous faisions des points sur la qualité du suivi et non sur le nombre de contrats signés. Cela évitait les dérives de placement à la chaîne, avec pour seules motivations de toucher des primes de résultats.»

Acte III – Chronique d'une mort annoncée

Très vite, la greffe entre l’accompagnement social et les impératifs privés de rentabilité ne semble pas prendre. Le Contrat d'autonomie, qui a déjà coûté 193 millions d'euros sur les 337 millions d'engagements financier (DGEFP), peine à produire des résultats à la hauteur de l’investissement initial: selon les chiffres de la Dares, en 2009, 42% des jeunes en Contrat d'autonomie ont trouvé un emploi –durable ou non– ou une formation contre 43 % des jeunes suivis par les missions locales dans le cadre d’un dispositif très semblable, appelé CIVIS.

Malgré cet échec, un marché public Contrat d'autonomie est relancé en 2011, en dehors du plan Espoir Banlieue, sur la période 2011-2014. Seuls douze départements –les meilleurs élèves, avec 56% de sorties positives– prolongent l’expérience. Mais à la condition de s’améliorer encore et d’atteindre le taux de 60%!

Ce deuxième appel d’offres est beaucoup moins juteux que son prédécesseur. Même si quelques millions d'euros restent à payer au titre du précédent marché, seuls 30 millions d'euros d'engagements financiers supplémentaires sont pris sur la période 2011-2014. Les vannes se ferment. Les opérateurs privés n’ont alors que deux choix: renoncer au marché ou accélérer la cadence. Certains d’entre eux, qui avaient beaucoup investi en termes de locaux et de recrutements dans le dispositif, s’engagent sur la voie des signatures en série.

«Notre travail s'est transformé en gestion de flux. On nous demandait, pour entrer dans les objectifs, de faire signer des Contrats d'autonomie. Ça n'avait plus aucun sens. La priorité, c'était de faire signer: on n'avait plus le temps d'accompagner les jeunes, de les aider à trouver un emploi», confesse Carole. D'ailleurs, sur les 14.000 Contrats d'autonomie ouverts sur cette période, toutes les «places» ont été prises.

Mais surtout, l'objectif était plus que jamais que ces contrats, plus rares que lors du premier appel d'offres, se concluent en «sorties positives». Les pressions s'accentuent alors sur des conseillers débordés : «On nous demandait d'en faire toujours plus sur les chiffres. Du social à la chaîne», poursuit Carole. Et surtout, il fallait réunir les preuves pour valider le dernier versement lié au maintien en poste. Pour les conseillers, contrat de travail ou coup de tampon de l’employeur se transforment alors en Graal permettant de valider les résultats.

Dans cette quête, certains OPP sont tentés de franchir la limite de la légalité, avec un scandale à la clef. C3 Consultants fait aujourd'hui l’objet d’une enquête du parquet du tribunal de Bobigny pour «détournements de fonds publics, faux et usages de faux». L’opérateur est soupçonné d’avoir produit de faux contrats de travail et de fausses attestations d’employeur afin de «justifier» la sortie positive de jeunes accompagnés déclenchant le versement de l’ensemble de la prime.

A la question de savoir pourquoi les contrôles n'ont pas été plus systématiques, Michel Abhervé, professeur d'économie sociale à l'université de Paris Est Marne la Vallée et spécialiste de l'insertion des jeunes, répond:

«Le gouvernement, l'OPP et les conseillers voulaient tous que ce marché affiche de bons résultats. Tout le monde avait intérêt à réaliser des contrôles "light" et à fermer les yeux.»

L'affaire C3 Consultants aura finalement raison du dispositif. Le Contrat d'autonomie est abandonné en 2013, avant même le terme du marché.  Au final, selon la DGEFP, pas moins de 57.500 jeunes ont été accompagnés dans ce cadre, pour une dépense totale de la part de l’État de 270,6 millions d'euros.

Aujourd'hui, un autre dispositif a émergé, balayant aussitôt son prédécesseur. Proposée par un gouvernement de gauche, sans appel à des acteurs privés, la Garantie Jeunes est remise aux mains des missions locales. Nouveau départ, nouveaux espoirs. Les jeunes sélectionnés perçoivent une indemnité de 400 euros par mois et un accompagnement d’un an, dont six semaines de 35 heures au début de l’expérience. Mais déjà des questions émergent… notamment sur un budget apparemment insuffisant.

En parallèle, malgré l'échec patent des OPP et des résultats aujourd'hui toujours inférieurs à ceux du Service public de l'emploi, ceux-ci voient leur existence légitimée en ce début d'année 2015. D'une part, une loi sur les agences privées de l'emploi a donc été votée. D'autre part, la Convention tripartite entre l’État, l'Unedic et Pôle Emploi pour 2015-2018 justifie le recours à des «prestations externalisées». Un terme générique qui laisse une forte marge de manœuvre…

* — Les prénoms ont été modifiés pour garantir l’anonymat des témoins. Retourner à l'article

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