Culture

«Birdman»: l'illusion de la complexité

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 16 h 07

Le film d'Iñarritu n'a pas grand chose à dire, il se pare seulement des plumes d’une réflexion. Ce qui en fait un choix parfait pour les Oscars.

Michael Keaton dans «Birdman», d’Alejandro Gonzales Iñarritu,

Michael Keaton dans «Birdman», d’Alejandro Gonzales Iñarritu,

Ce sera l’histoire d’un acteur travaillé jusqu’au fantastique par ses rôles, à l’écran, à la scène, dans la vie et dans le regard des autres –ses proches comme son public. 

La mise en abyme du personnage de fiction: une vieille histoire 

Hollywood saisi par le pirandellisme, c’est à vrai dire une vieille histoire. On trouverait des jeux sur la mise en abime du personnage de fiction tout au long de l’histoire du cinéma américain: Chaplin, Keaton, Sternberg (sublime Crépuscule de gloire), Lubitsch et Mankiewicz évidemment, sans parler de Welles, et bien sûr Woody Allen, en offrent de multiples figures. 

A la fin du 20e siècle, dans le sillage de Brian De Palma, on assista même à une sorte d’inflation du thème, avec l’excellent Héro malgré lui de Stephen Frears (1992) mais aussi les assez gonflés Un flic à la maternelle (1990), Last Action Hero (1992) et True Lies (1993) tous avec Arnold Schwarzenegger, le simpliste Truman Show (1998) faisant référence, et faisant de l’ombre au seul chef-d’œuvre du genre, Man on the Moon de Milos Forman (1999). 

Tout cela pour dire que l’interrogation sur les jeux entre réalité et fiction dont se nourrit avec une indéniable habileté Birdman n’a rien d’inédit dans le cinéma hollywoodien.

Enfermé dans un théâtre

Il se nomme Riggan. Il a connu la gloire en jouant un superhéro ailé, la gloire comme elle en a l’habitude s’est ensuite enfuie à tire-d’aile. L’acteur entreprend de la reconquérir, selon une approche assez courageuse, qui est aussi celle du film: en s’enfermant dans un théâtre, dans le théâtre, dans une pièce de théâtre inspirée d’une nouvelle de Raymond Carver.

Le personnage et le film passent donc la quasi-totalité de leur temps dans l’intérieur d’un théâtre de Broadway, ce qui n’en fait pas un huis clos (les lieux sont suffisamment variés) mais tout de même une boite fermée –si bien fermée, à la fois protectrice et contraignante, que lorsqu’il finira par s’aventurer par mégarde à l’extérieur, le personnage principal se retrouvera littéralement à poil, et dans l’impossibilité de retourner à l’intérieur.

Ce sentiment de dédale sans issue est renforcé par la technique de prises de vue, des plans séquences à la steadycam qui accompagnent des circulations parfois longues et complexes, éventuellement en changeant de protagoniste en cours de circulation dans les arcanes du théâtre.

Une galerie de névrosés hauts en couleur

A l’intérieur, dans les coulisses, sur la scène, dans les couloirs et dans les loges, grouille une faune folklorique, celle des animaux du showbiz dans ses multiples variantes, depuis le théâtre à texte et fier de l’être jusqu’à l’entertainment sans scrupule. Iñarritu et ses coscénaristes ont puisé à pleines brassées parmi les archétypes de ce milieu, pour composer une galerie de névrosés hauts en couleur, servis par des répliques ciselées et des anecdotes qui mêlent amour de l’art, égos surdimensionnés, libidos en goguette et rivalités impitoyables.

Bande-annonce de Birdman

Autour de Riggan, ses partenaires, son épouse, ses maîtresses, sa fille en désintox, son agent, la critique du New York Times, mènent une sarabande où se distingue particulièrement le personnage de l’autre acteur masculin de l’adaptation scénique de Parlez-moi d’amour, interprété avec brio par Edward Norton.

Tout le principe de Birdman repose sur des oppositions binaires: le réel versus le spectacle, la conscience versus l’inconscient, l’art versus le showbiz. Toute l’habileté d’Iñarritu consiste à les enchevêtrer assez rapidement pour donner un sentiment de complexité (alors que tout ça est plutôt simpliste), et leur conférer une efficacité spectaculaire en exagérant constamment les situations, et le jeu de ses interprètes, tous requis d’en faire en permanence des tonnes –et qui ne se font pas prier, mimiques et excès garantis.

En couronnant ce film, les Oscars ne se sont à leur manière pas trompés, consacrant un film à effets, n’ayant pas grand chose à dire et encore moins à interroger mais susceptible d’impressionner tout en se parant des plumes d’une réflexion sur l’art et la vie –et même aussi la mort. Une recette gagnante.

Birdman

D’Alejandro Gonzales Iñarritu, avec Michael Keaton, Zach Galifianakis, Edward Norton, Andrea Riseborough, Amy Ryan, Emma Stone, Naomi Watts. 

Durée : 1h59 | Sortie le 25 février.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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