France

Après Charlie, la gauche au temps des pénitents

Philippe Boggio, mis à jour le 24.02.2015 à 16 h 58

Depuis janvier, ses deux principaux chefs de file, François Hollande et Manuel Valls, libèrent soudain les espoirs exorbitants d’une «refondation républicaine». Une tâche titanesque à déployer en deux ans et dans un contexte de restrictions budgétaires.

Manuel Valls à Marseille, le 9 février 2015. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Manuel Valls à Marseille, le 9 février 2015. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Le temps des pénitents: de loin, et sans aller y voir de plus près, ils pourraient passer pour des opposants de droite à la politique gouvernementale, et même fort sévères. Ou encore pour des responsables de gauche qui seraient restés longtemps hors de France et qui s’alarmeraient de la situation trouvée à leur retour. Mais il s’agit bien des principaux dirigeants du pouvoir actuel, François Hollande et Manuel Valls en tête, et leur radicalité critique dans le diagnostic, leurs aveux, les espérances exorbitantes, aussi, qu’ils libèrent soudain d’une «refondation républicaine» témoignent de la force de l’onde de choc déclenchée par les attentats de janvier, et de l’impressionnant besoin d’action manifesté par le pays à travers les rassemblements du 11 janvier.

Certes, la manière choisie par le président de la République et son Premier ministre est inattendue –l’Etat décrit rarement une situation à son désavantage–, et elle a pour premier effet d’épargner à la droite d’avoir à exercer son magister critique. La gauche s’en charge très bien toute seule.

Après le drame de janvier, l’Etat avait le choix de maintenir sa réplique sur le registre policier. Plan Vigipirate à son degré maximum; mobilisation de plus de 10.000 militaires autour des sites sensibles; renforcement des moyens humains et financiers du renseignement intérieur; mesures d’isolement pour les djihadistes dans les prisons. Toutes décisions qui ont été appliquées très rapidement, ou qui seront confortées, en mars, par un projet de loi.

Au risque d’être obligés aussi de souligner leur propre responsabilité depuis le début du quinquennat, le chef de l’Etat et son Premier ministre ont toutefois choisi d’aller beaucoup plus loin, en recherchant le mal dans les entrailles mêmes du pays, en remontant aux racines sociales, scolaires, urbaines, ethniques, de l’épopée terroriste, et en les désignant pour expliquer, en partie au moins, la dérive meurtrière de trois jeunes djihadistes français. Ce faisant, ils acquiescent aux points de vue les plus négatifs sur les «quartiers défavorisés», sur les inégalités face à l’emploi, sur l’état de relégation morale, même, dans lequel se retrouve une partie de la population.

Le bal des paradoxes

C’est Manuel Valls qui a ouvert ce bal des paradoxes pendant le rituel des vœux à la presse, le 20 janvier. Les mots sont sans détour, sémantiquement abrupts, trop, même, parfois, puisqu'une polémique va alors s’ouvrir sur la définition de l’un d’eux: apartheid. «Ces derniers jours, explique le Premier ministre, ont souligné beaucoup des maux qui rongent notre pays, ou des défis que nous avons à relever. A cela, il faut ajouter toutes les fractures, les tensions, qui couvent depuis tant d’années; la relégation périurbaine, les ghettos, ce que j’évoquais déjà en 2005; un apartheid territorial, social, ethnique, qui s’est imposé à notre pays.»

Durant l’après-midi, Matignon multiplie les tweets, reprenant les passages, tous offensifs, du discours: «Nous devons combattre ce sentiment terrible selon lequel il y aurait des citoyens de seconde zone, ou des voix qui compteraient plus que d’autres.» Cet autre encore: «C’est à nous, responsables publics, en premier, d’être à la hauteur des défis qui sont devant nous, nous devons nous hisser à la hauteur de l’exigence du peuple français.»

Manuel Valls demande qu’«un diagnostic précis soit posé sur l’état de la France». C’est ce que fait le président de la République, le 5 février, à l’occasion de sa conférence de presse. «Notre responsabilité, la mienne, celle du gouvernement, indique-t-il, c’est l’égalité entre les territoires. Là aussi, malgré tous les efforts engagés, et ils ont été importants, depuis trente ans, il y a encore trop d’échecs: concentration des populations et des pauvres dans les mêmes lieux, inégalités massives, chômage trop élevé, discriminations insupportables… » Et comme son Premier ministre, François Hollande indique clairement le rôle qu’il entend jouer dans la mobilisation générale:

«Il revient donc à ceux qui exercent les plus hautes autorités de l’Etat de donner à ce peuple remarquable toutes les conditions, toutes les chances, tous les atouts pour qu’il réussisse.»

Bon observateur du pays de Voltaire, le philosophe allemand Peter Sloterdjik affirme que «du point de vue psychopolitique, la France est en meilleur état depuis le 11 janvier». Elle doit donc être en mesure, doivent penser le chef de l’Etat et le Premier ministre, de faire sienne la nécessité ainsi évoquée, martelée, même, d’une sorte de révolution sociale, dont les deux hommes définissent les contours. Rien ne va vraiment dans la société, si l’on en croit les deux premiers personnages du pays, tout est à reprendre en profondeur, à peu près tout, emploi, logement, éducation, égalité des chances, ce qui conduit à la marginalisation d’une partie de la population.

Comme une déclinaison d'une campagne présidentielle

Si l’on n’était à mi-mandat d’un quinquennat socialiste, on pourrait croire assister à la déclinaison, plutôt vive, d’une campagne présidentielle, qu’une gauche idéaliste et entraînante mènerait contre une droite égoïste au pouvoir. Le message solennel qui répond aux drames de janvier, et qui en cela s’efforce de s’en monter digne, voudrait dépasser les clivages politiques. Etre la version officielle, transpartis, de convictions depuis longtemps forgées, à la base du pays. Tout le monde savait, ou se doutait, à commencer par les plus concernés, mais l’Etat perpétuait les appréciations tronquées sur «le vivre-ensemble».

Manuel Valls peut se rassurer. Le diagnostic est clairement posé, et les Français prendront au mot les engagements qui l’accompagnent. Le tempérament de conquistador du Premier ministre voit devant lui s’ouvrir d’infinies étendues de failles sociales à combler. Il est en terrain de connaissance. Lui-même élu de banlieue en tant qu'ancien député-maire d’Evry, dans l’Essonne, habitué aux problèmes de «quartiers», de «cités», il avait déjà dressé le constat des discriminations territoriales dans un livre publié en 2005 (La laïcité en face, éditions Desclée de Brouwer), après les émeutes urbaines. Discriminations qu’il avait ensuite régulièrement dénoncées jusqu’aux primaires socialistes. C’est un peu son programme, en particulier en ce qui concerne la politique de la ville, qu’il entend mettre en œuvre, dans l’urgence, avec l’assentiment du président de la République.

«Il faut casser les ghettos», a encore affirmé le Premier ministre à Marseille, pendant un voyage de deux jours, les 9 et 10 février, consacré aux progrès du bilan sécuritaire dans la cité phocéenne et à la phase sociale d’un plan local de soutien, initiée par le gouvernement Ayrault. Symboliquement, Manuel Valls a aussi choisi la ville pour décréter, en situation, le branlebas de combat de son propre gouvernement pour les deux années restantes du quinquennat.

Ce temps suffira-t-il à renverser la tendance des exclusions? Ne serait-ce qu’à amorcer cette «refondation républicaine» que le pouvoir appelle de ses vœux, à commencer à l’inscrire dans une autre réalité du paysage national? «Il faut aussi changer les choses dans les têtes, pour qu’on n’ait pas toujours les mêmes élèves dans les grandes écoles», a par exemple encore déclaré le Premier ministre à Marseille. Rude tâche, vraiment. «Chantier gargantuesque», convient Myriam El Khomri, secrétaire d’Etat à la Ville, qui vient de voir son statut brusquement renforcé. Question subsidiaire: où Manuel Valls trouvera-t-il les financements d’un si maximal raccommodage du tissu social, dans un contexte de restrictions budgétaires?

Resserrer les rangs, contrarier l'ascension du FN

Avant de pouvoir répondre à ces questions, le volontarisme affiché par le pouvoir dans la lutte désormais déclarée aux discriminations «territoriales, sociales, ethniques» présente, c’est vrai, l’avantage politique de tenter de resserrer les familles de gauche, «frondeurs» et écologistes étant souvent plus proches, déjà géographiquement, des méfaits pointés par Matignon et par l’Elysée. Le comité interministériel qui doit avaliser, en mars, les premières décisions, se tiendra avant les élections cantonales; avant, surtout, le congrès socialiste de juin, qui doit tenter une synthèse des plus délicates entre les motions du PS. Ces nouvelles propositions d’oeuvre commune, sous le label du 11 janvier, peuvent rencontrer un écho plus favorable que la loi Macron, pour laquelle le gouvernement a du avoir recours au 49-3 à l’Assemblée. «Ce qui nous menace», expliquait mi-janvier le «frondeur» Christian Paul, député de la Nièvre, «c’est une situation de schisme dans notre société. Pour l’éviter, il faut des initiatives de grande ampleur. Il y a un véritable besoin d’action politique». Peut-être le député trouvera-t-il là-dessus des points d’accord avec le Premier ministre.

Sauf à être abandonné dans six mois, sous la pression des impératifs économiques, ce réveil de l’attention portée au bas de la société pourrait aussi avoir pour effet de contrer, en tout cas de contrarier, l’irrésistible ascension du Front national, qui engrange depuis des années des suffrages par accumulation des exclusions. Parce que l’aveu de ces manques «territoriaux, sociaux, ethniques» est d’abord une autocritique. Par la gauche au pouvoir, la confession, spontanées, certes sous l’impulsion des événements, mais absolue, des illusions perdues de sa propre histoire. «Les quartiers», «les cités», l’égalité des chances, le mérite pour toute fortune… sont d’abord son ADN. Jeunes, immigrés, ouvriers, provinciaux montés en Ile de France, mères célibataires, etc, se sont retrouvés longtemps placés sous son parrainage moral. Tous revendiqués, depuis les années 60 –pour ne pas remonter plus loin. Contre la droite des beaux quartiers, contre Neuilly, la promesse d’un minimum de bonheur, en banlieue ou dans «les villes nouvelles».

Nées pour l’essentiel après les premières émeutes urbaines de 1981, aux Minguettes, près de Lyon, les politiques de la ville sont d’abord une invention socialiste. Une revendication moderne du champ social, vu par la gauche, que la droite, vaille que vaille, fera sienne, peu à peu. La répartition territoriale, l’habitat social figuraient déjà dans les «110 propositions» de François Mitterrand, pendant la campagne présidentielle de 1981. «Je ne rêve pas, mes chers compatriotes, d’une société idéale, écrivait encore celui-ci, sept ans plus tard, dans sa Lettre aux Français de 1988. Je cherche à éliminer les inégalités qui sont à portée de la main, dont nous pouvons, dès maintenant, nous rendre maîtres.»

Jusqu’à François Hollande, par exemple, dans son discours du Bourget, le 22 janvier 2012, les engagements des candidats de gauche ont toujours été impérieux: «[…] Je n’ignore rien de ces quartiers de relégation où se mêlent la colère, le désespoir, et malgré tout le talent et la volonté de réussir. C’est cette France que je veux avec vous servir.» Avec le temps, les changements de la société plus rapides que les réformes, de telles litanies sont devenues mensongères, de fait, et l’histoire les retiendra comme un passif.

«L’heure de la refondation républicaine ne sonnera pas deux fois», prévient Jean-Pierre Chevènement. Celle du sauvetage précipité d’un idéal social, tel qu’il a été véhiculé par la gauche, non plus.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
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