Culture

Arrêtons le «Friends» bashing

Pauline Thompson, mis à jour le 25.02.2015 à 7 h 34

Ceux qui pensent que la série est homophobe, misogyne ou ringarde n'ont rien compris. Une réponse à l'article de Ruth Graham publié ici: «"Friends": 20 ans après, Chandler Bing n'est vraiment plus cool du tout».

Panneau publicitaire au moment de la fin de «Friends», le 6 mai 2004, en Californie, le 3 mai 2004. REUTERS/Fred Prouser FSP/HB.

Panneau publicitaire au moment de la fin de «Friends», le 6 mai 2004, en Californie, le 3 mai 2004. REUTERS/Fred Prouser FSP/HB.

Dans un article publié récemment sur Slate, intitulé «Friends: 20 ans après, Chandler Bing n'est vraiment plus cool du tout», Ruth Graham énonçait toutes les raisons pour lesquelles Chandler Bing est un personnage à «l’obsolescence la plus insupportable».

Outre le fait qu’il faudra m’expliquer le concept d’obsolescence appliqué à un personnage de fiction –même si les aventures d’Indiana Jones seraient tout de même plus simples si seulement il avait un iPhone et Google Maps–, c'est toute la démonstration qui consiste à faire de Friends une série homophobe et misogyne qui me paraît boiteuse.

Je ne vais pas vous mentir, je fais partie de cette génération qui a grandi avec Friends et ne s’en est jamais remise. Je fais même partie de ces gens insupportables à qui il échappe cinq à dix fois par jour un CCDFQ: «C’est comme dans Friends quand…». Et si ce n’est que cinq à dix fois par jour, c’est parce que j’arrive à contenir les cinquante autres occurrences. Bref, je suis relativement au fait de la sitcom.

Le problème principal de ces articles de Friend-bashing –car celui de Ruth Graham n’en est qu’un parmi d’autres–est précisément là. Ils donnent l’impression que leurs auteurs se réfèrent à leurs vagues souvenirs d’adolescents, lorsque nous regardions tous la série en VF sur France 2 à 18h30, pour y appliquer leurs grilles d’analyse de trentenaires désormais dotés d'une conscience sociale...

Ruth Graham se targue pourtant d’avoir re-regardé la série entièrement sur Netflix. Mais 236 épisodes pour tant de contresens, autant se référer à ses souvenirs.

Friends, homophobe?

Premier contre-sens: Friends serait une série homophobe.  

Je vais à nouveau être tout à fait honnête avec vous, (alors que j’écris ça, il me vient bien sûr en tête le «I love it when we share» de Ross à la fin de la saison 1), je suis gay. Je ne vous le dis pas afin de me donner une quelconque autorité supérieure sur ce qui est homophobe et ce qui ne l’est pas mais parce que, tout comme Ruth Graham, l’omniprésence de l’homosexualité dans Friends m’a toujours (agréablement) surprise à tel point que je me suis penchée sur l’orientation sexuelle des créateurs, David Crane et Marta Kauffman (tout comme Monica, j’ai une très légère tendance obsessionnelle). 

David Crane vit avec son life partner Jeffrey Klarik depuis des années et écrit d’ailleurs avec lui Episodes, où l’on retrouve Matt LeBlanc, et il me semble assez surprenant d'imaginer Monsieur Crane s’autoflageller durant dix ans en écrivant des blagues homophobes à longueur de journée.

Les blagues récurrentes sur l’homosexualité sont pourtant, selon Ruth Graham, ce qui constitue l'homophobie de Friends... Mais nous parlons ici d’une série comique. De ce fait, absolument tous les sujets sont traités avec humour et ironie, aussi bien le suicide de la mère de Phoebe et son enfance atroce que l’obésité passée de Monica (et de Brad Pitt, comme nous l'apprend la saison 8), les problèmes financiers, les complexes, la maladie, les ruptures amoureuses, le sexe, les névroses de chacun, etc… et fort heureusement l’homosexualité n’échappe pas à ce traitement. 

Je trouve personnellement tout aussi insupportable d’être face à des homophobes assumés qu’à des gens qui, ayant tellement peur d’être taxés d’homophobie, me parlent comme on marche sur des oeufs. Dans les deux cas, ils ne me renvoient qu'à ma différence et à la gêne même inconsciente qu’ils ont vis-à-vis de mon orientation sexuelle.

Carol et Susan

Dans le tout premier épisode de la série, Ross arrive déprimé au Central Perk: sa femme Carol l’a quitté pour une autre femme, Susan. Dans le deuxième épisode, Carol annonce à Ross qu’elle est enceinte de lui, qu’elle va élever l’enfant avec Susan et qu’il peut s'impliquer autant qu'il le veut. S’ensuit la première échographie durant laquelle Ross est très mal à l’aise face à leur «situation» –ils se battent tous les trois sur l’ordre des noms que le bébé aura puis s’apaisent lorsque le fœtus apparaît à l’écran. 

Ce n’est pas Susan et Carol que cette scène tourne en ridicule mais la gêne de Ross et ses raccourcis peu subtils, qu’il faut lire avec toute l’ironie de la série. Pour autant, on ne simplifie pas ici les problèmes de leur trio de parents. Leur schéma familial ne rentrant pas dans le moule du couple hétéronormé, de nouvelles questions se posent. Ross étant justement le personnage le plus hétéronormé de la série et le plus vieux jeu, c’est particulièrement compliqué pour lui. Au contraire, le personnage extérieur au trio, la gynécologue, est, elle, «very supportive»

«Ce n'est pas une série qui soutient l'hétérosexualité normative»


 

Ce schéma mettant en opposition les disputes entre les trois, la gêne de Ross et ses remarques simplistes, et de l'autre côté l’apaisement des personnages extérieurs tout à fait à l'aise avec la situation, se retrouve durant plusieurs étapes de la grossesse de Susan jusqu’à la naissance de l'enfant, Ben. Puis, pendant les neuf saisons suivantes, on voit ce couple homoparental et Ross (qui n’a pas la garde de l’enfant) élever ensemble un petit garçon parfaitement heureux et épanoui. 

L’épisode 11 de la saison 2, «The one with the lesbian wedding», est d’ailleurs entièrement consacré au mariage de Carol et Susan. C’est Ross qui accompagne Carol à l’autel car son père ne veut pas être présent, Susan est, elle, accompagnée par son père, en habit militaire, possible référence ironique aux nombreuses affaires d’homophobie dans l’armée américaine et à la terrible loi «Don’t ask, don’t tell», entrée en vigueur trois ans plus tôt.

La sociologue Jillian Sandell, dans l’article I'll Be There For You: Friends and the Fantasy of Alternative Families à propos du mariage raté d’Emily et Ross dans la saison 4, résume ainsi la situation: 

«Ce n'est pas une série qui soutient l'hétérosexualité normative: Ross, le futur marié, est divorcé, tandis que son ex-femme, Carol, vit avec leur fils Ben et sa compagne lesbienne Susan; Rachel a failli se marier dans le pilote, cet épisode tournant autour de son arrivée, dans sa robe de mariée, au Central Perk, après avoir laissé son fiancé devant l'autel. Le pilote se termine avec l'ex-future mariée regardant avec nostalgie le mariage de Joanie et Chachi dans Happy Days, montrant le genre de références ironiques de pop culture qui irrigent la série.»

La première saison de Friends a été diffusée en 1994. A l'époque, toutes les questions sociétales comme le mariage homosexuel, l’homoparentalité et la gestation pour autrui (Phoebe porte les triplés de son frère et de sa belle-sœur, qui ne peuvent pas avoir d’enfants) que la série prend pour acquises, et présente en prime time sur NBC, ne le sont toujours pas vingt ans plus tard. En 1995, la série a d’ailleurs reçu une récompense de la Gay & Lesbian Alliance Against Defamation pour sa représentation positive du couple formé par Susan et Carol...

Chandler, ce sale type

Mais revenons en un peu à Chandler, ce sale type obsolète décrit par Ruth Graham. Dans la première saison, une de ses collègues lui propose une blind date avec un autre collègue en pensant qu’il est gay, puis tout l’épisode tourne autour de son embarras face à cette méprise.  


Comme dans les épisodes avec Ross, Susan et Carol, ce n’est pas du fait d’être gay dont l’épisode se moque, mais de la réaction de gêne de Chandler et de sa bêtise (cette gêne de Chandler vis-à-vis de sa féminité  –et pour ne lui laisser aucune chance de sortie, son deuxième prénom est «Muriel»– va par la suite devenir une blague récurrente dans toute la série, et particulièrement dans le couple Monica-Chandler). 

A l’opposé, le personnage extérieur –la collègue de Chandler qui lui propose ce rendez-vous– est une nouvelle fois très ouverte et complètement à l’aise avec sa supposée homosexualité. Situation que l’on retrouve à l’épisode 6 de la saison 2 (avec un glorieux caméo de Léa Thompson, la maman de Marty McFly dans Retour vers le futur)


Bien loin d’être homophobe, Friends propose au contraire une réalité parallèle et malheureusement éloignée où tout le monde est gay friendly et où l’homosexualité n’est tellement pas un sujet sensible qu’on peut en rire comme on rit de tout. Autre exemple dans l'épisode 7 de la saison 9, avec l’agent immobilière:


Cette scène est d’ailleurs caractéristique du rôle qu’a Joey vis-à-vis de ses deux compères masculins. Il est ici offensé par la réaction de Chandler qu’il ne prend pas pour une gêne vis-à-vis de l’homosexualité mais vis-à-vis de lui. Durant toute la série, Joey est toujours présenté comme le plus fort des trois, le plus séducteur, le plus sûr de sa virilité et c’est aussi celui des trois qui a le moins peur de s’éloigner du cadre hétéronormé (excepté, j’en conviens, dans l'épisode 13 de la saison 9, où il est très mal à l’aise avec son épilation des sourcils. C’est finalement notre ami l’obsolète qui la lui fait).

Dès la première saison, pendant une fête de Nouvel An, alors que Chandler rappelle la parité parfaite de la série pour suggérer que tout le monde s’embrasse à minuit, c’est finalement Joey qui l’embrasse:


Dans l’épisode 24 de la saison 2, il doit jouer un personnage gay dans un film et cherche pendant tout l’épisode un homme à embrasser pour s’entraîner. C'est finalement Ross qui l’embrasse à la fin de l’épisode.


On le voit à maintes reprises flirter avec le travestissement féminin: il porte un sac à main, une petite culotte de Rachel, fait une pub pour du rouge à lèvre, se rase les jambes, etc. Ruth Graham a donc raison sur un point: Joey est vraiment un chic type bien plus ouvert que ses deux compères et sa décontraction participe à ridiculiser le malaise des deux autres. Est-il pour autant un personnage plus intéressant que Chandler Bing? Certainement pas…

Chandler Bing n'a jamais été cool

Chandler est un «trentenaire new-yorkais branché» selon Ruth Graham. Ce qui devrait, puisqu'il a une image moderne et positive, l’aider à mieux accepter son père, travesti et meneur de la revue de drag queens de Las Vegas «Viva Las Gaygas» (vous avouerez que le jeu de mots, bien qu’homophobe, est drôle)...

Sauf que Chandler n’a jamais été cool. Jusqu’à la saison 9, il est statisticien et gère des bases de données dans une grande entreprise, job qu’il déteste mais qu’il a trop peur de quitter jusqu’à ce qu’il réalise qu’il est le seul de la joyeuse bande à ne pas faire un métier qu’il aime. Il est ensuite chômeur jusqu’à ce que Monica lui trouve un stage dans une agence de pub. 

Chandler, avec un pull représentatif de sa garde-robe.

Il est le plus souvent habillé en costumes mal taillés assortis d’horribles cravates ou en chemise et gilet sans manche. Buzzfeed a d'ailleurs fait une liste de ses tenues les plus laides.

Ses passe-temps préférés? Regarder la télé avec Joey –surtout Alerte à Malibu et du porno–, jouer au babyfoot dans son appartement et traîner au Central Perk. Quand il sort, c’est généralement pour aller voir les Knicks jouer. Pas exactement l’image du «trentenaire new yorkais branché»

Chandler est au contraire toujours présenté comme le moins cool, le plus moqueur,  le moins fiable, le plus mal dans sa peau, le plus agaçant et peut-être le moins aimé de tous. 

Dans l’épisode 12 de la saison 8, lorsque Joey demande à Rachel qui des six elle frapperait si elle devait en frapper un, elle finit par avouer Chandler, le même choix que Joey:


Chandler est l’anti-héros de la série et c’est justement ça qui le rend intéressant.

Chandler sur un divan

La plupart des références de la série à la psychanalyse sont faites au sujet de Chandler. Une de ses premières répliques dans le pilote est le récit de son rêve dans lequel il est au lycée, nu, avec un téléphone à la place de son sexe. Le téléphone se met à sonner et c’est sa mère qui l’appelle, ce qu’il juge étrange car elle ne l’appelle jamais. 


Puis sa première réaction face à l’homosexualité de Susan est «Parfois je voudrais être lesbienne», qu’il se surprend à dire à voix haute.

L’épisode se termine sur Chandler racontant un autre de ses rêves dans lequel il est Liza Minnelli, une des plus grandes icônes gay aux Etats-Unis. Dès le début, Chandler est donc défini par ses rêves sexuels étranges, un rapport flou à sa sexualité et une relation conflictuelle et oedipienne avec sa mère.

On en apprend un peu plus lors du premier Thanksgiving de la série. Chandler refuse catégoriquement de célébrer cette fête car ses parents lui ont annoncé qu’ils divorçaient au cours d’un repas de Thanksgiving. 

«Encore un peu de dinde, M. Chandler?»

Lors de chaque épisode de Thanksgiving suivant (un par saison), il refuse de manger de la dinde et, dans la saison 5, on apprend que c’est durant ce traumatisant repas de Thanksgiving qu’il a également découvert l’homosexualité de son père, qui couchait avec un employé de la maison (alors que ce dernier était en train de lui servir de la dinde avec un «Encore un peu de dinde, M. Chandler?» que je me retiens de sortir à chaque repas de Noël). 

Ironie de la série: c’est lorsque Monica se met une dinde sur la tête pour le faire rire qu’un «Je t'aime» lui échappe pour la première fois.

La sexualité des parents Bing

Ce n’est pas seulement l’homosexualité de son père que Chandler a du mal à accepter mais le fait que ses parents soient des êtres sexués et, dans le cas de sa mère, particulièrement sexuée puisqu’elle écrit des romans érotiques à succès et qu'elle est une cougar assumée. 

Elle apparaît pour la première fois dans la saison 1 de la série lorsqu’ils regardent tous le Tonight Show, dans lequel elle est invitée pour parler de son nouveau roman érotique. Les cinq autres l’adorent. Chandler est couvert de honte. 

Elle dîne ensuite avec toute la bande, Ross est saoul et finit par l’embrasser. Chandler conclut: 

«Elle a toujours été un cauchemar freudien.»

Deux épisodes plus tard, Phoebe sort avec Roger, un psychanalyste qui démasque tout de suite Chandler et son rapport à l’humour comme étant un mécanisme de défense dû à ses problèmes d’intimité: «C'est typique.»


Puis, dans la saison 3, Chandler et Ross décident de partager des anecdotes sexuelles et leur fantasmes. Chandler se livre alors une confession toute oedipienne: il lui arrive de penser malgré lui à sa mère alors qu’il fait l’amour, il a de ce fait l’impression de faire l’amour à sa mère mais ne peut pas s’arrêter, ce à quoi Ross répond: «I said share, not scare» (moins drôle en français: «J'ai dit partager, pas effrayer») (autre CCDFQ très difficile à contrôler).  


Chandler est d’ailleurs le personnage qui évolue le moins de la série, il reste jusqu’au bout empêtré dans son mal-être et son malaise. Ce n’est donc pas étonnant qu’il  n’arrive pas à accepter son père travesti jusqu’à son mariage et que ce soit à Monica de lui rappeler que malgré le divorce, il a été un «papa assez génial» et qu’il doit être présent. C’est toujours Monica qui lui permet de réaliser les quelques progrès dont il est capable.

Friends, une série misogyne?

Ce qui nous amène à une autre théorie: Friends présente une vision misogyne des femmes. Il est vrai que Joey enchaîne les femmes comme il enchaîne les sandwichs et que Chandler rêve de pouvoir faire comme lui mais en est incapable. A première vue, Chandler et Joey ont donc une fâcheuse tendance à objectiver les femmes. De la à faire de Chandler un pervers dangereux en puissance... A ce rythme là, on peut aussi soupçonner la vieille dame de Babar de faire de la contrebande d’ivoire.

Rachel dans le pilote.

Dans le pilote –on en a déjà parlé–, Rachel débarque en robe de mariée: elle s’est enfuie de sa propre cérémonie de mariage, laissant son pauvre orthodontiste de fiancé seul devant l’autel. Elle ne veut pas de cette vie de femme de docteur qu’on lui promet, aussi confortable soit-elle. 

A la fin de l’épisode, elle coupe toutes les cartes de crédit de son père, et Monica de déclarer: «Bienvenue dans la vraie vie! C'est de la merde, tu vas adorer!» Le self-made man de la série sera une self-made woman et ce sera Rachel. 

Au cours des dix saisons, on la voit d’abord en serveuse catastrophique, puis –poussée par l’obsolète, toujours lui– elle démissionne pour se lancer dans la mode, son rêve. Alors qu’elle commence tout en bas de l’échelle, à trier les cintres et apporter le café, Rachel gravit les échelons un à un pour arriver directrice des achats chez Ralph Lauren et finir, dans l'ultime saison, avec Louis Vuitton et Ralph Lauren qui se battent pour l’embaucher. 

Lors de la saison 3, elle est chez Bloomingdales et, face à Ross qui ne supporte pas qu’elle travaille autant (totalement obsolète lui aussi...), elle préfère faire une pause avec lui que de diminuer sa charge de travail. On la voit ensuite en mère célibataire qui ne renonce en rien à sa carrière: au contraire, elle écourte son congé maternité de peur qu’un autre lui ravisse sa place, et lorsque Louis Vuitton lui propose un emploi à Paris, elle est prête à partir, bébé dans les bras.

Qu’en est-il des deux autres? Monica est chef, métier à très forte majorité masculine encore aujourd’hui (en 2012, seulement 10% des chefs dans la restauration haut de gamme en France étaient des femmes). Si ses débuts sont difficiles, elle devient head chef du restaurant Alessandro dans la saison 4, puis d’un grand restaurant new-yorkais, Javu, dans la saison 9.

Joey et Phoebe

Quant à Phoebe, elle va de pair avec Joey: les deux rôles sont construits sur des lignes parfaitement parallèles. Ils sont les deux fantasques de la série, ils ont les métiers les moins stables des six (Joey est comédien, Phoebe est masseuse et musicienne), ils sont les seuls à s’inventer des alter égos imaginaires qui reviennent à plusieurs reprises (Joey est Ken Adams, Phoebe est Regina Phalange), ils ne réfléchissent jamais comme les autres (ou du reste comme n’importe qui) mais se comprennent toujours entre eux.

Tout au long de la série, cette relation de quasi frères siamois est illustrée à de nombreuses reprises: ils se choisissent toujours l’un l’autre, se défendent toujours, on trouve aussi plusieurs références au fait qu’ils finiront ensemble mais de façon asexuée. Dans la saison 6, Phoebe explique par exemple à Joey qu’ils finiront tous les deux, elle après avoir fait fortune en épousant Chandler et tué Ross, lui après avoir eu des enfants avec Rachel (référence ironique aux scénarios abracadabrantesques des soap operas).

Cette relation de frères siamois entre les deux est d’ailleurs illustrée dans la saison 3 lorsque Joey chante dans sa tête et Phoebe se demande qui est en train de chanter.


Mais surtout, les deux ont une vie amoureuse très similaire et enchaînent les histoires sans lendemain tout au long de la série (bien que Phoebe se marie finalement avec Mike dans l'ultime saison). 

Phoebe objective tout autant les hommes que Joey les femmes, ne rate pas un commentaire sur le physique des hommes qu’elle croise et/ou séduit et leurs rythmes de conquêtes sont en réalité très proches. Dans la saison 3, n’arrivant pas à choisir entre deux hommes tendres aux corps d’Apollon bodybuildés, elle finit même par sortir avec les deux à la fois.

Phoebe face à ses deux Apollons

Inversion masculin/féminin

De même que Rachel tient le rôle de self made man, les rôles stéréotypés masculins-féminins sont très souvent inversés dans la série. 

Le cliché de la jolie actrice écervelée devient un joli acteur écervelé, Joey. Un cliché mis en exergue dans un épisode de la saison 6: alors que Joey enchaîne les absurdités, ils concluent tous par un «Thank god you’re pretty!»

Joey obtient  son premier rôle important (Drake Ramorey dans Days of Our Lives) grâce à une promotion canapé en bonne et due forme: il accepte à contrecœur de coucher avec la directrice de casting qui le trouve tout à fait à son goût. 

Rachel avec son nouvel assistant

Le boss qui couche avec sa secrétaire, c’est Rachel qui embauche Tag, plus pour ses jolies fesses que pour son CV, dans la saison 7, et qui ensuite couche avec lui. Dans le couple Monica-Chandler, c’est toujours Monica qui tient le rôle de «chef de famille» et qui décide de tout: on trouve d’ailleurs plusieurs références au fait que la boîte à outils de la maison est à elle, de même que la voiture de sport (la Porsche donnée par son père). C’est elle qui devient le seul revenu du foyer lorsque Chandler cherche sa voie et devient stagiaire non-rémunéré dans une agence de pub –emploi qu’elle lui trouve grâce à ses contacts.

Mais revenons-en justement à notre obsolète qui entretemps est devenu un dangereux pervers en puissance. Chandler serait misogyne car il se comporte mal avec cette pauvre Janice et mériterait une bonne calotte, selon Ruth Graham. Chandler se comporte mal avec Janice? On est d’accord et on s’est déjà accordé sur le fait qu’il n’est vraiment pas toujours un type bien. Son comportement est incohérent? Pas du tout. Il n’est lui aussi que le reflet de ses incertitudes et de son malaise permanents. La plus grande peur de Chandler est de terminer seul comme le voisin fou du dessous, Mr Heckles. Dans la saison 2, lorsque celui-ci meurt et que le groupe vide son appartement, Chandler se rend compte des nombreuses névroses qu’il partage avec lui et décide de changer pour ne pas terminer sa vie seul.


Précisons d’ailleurs que, dans la saison 3, il tombe véritablement amoureux de Janice. Il commence à tchater sur internet avec une mystérieuse femme dont il tombe très amoureux, finit par vouloir la rencontrer et se rend compte qu’il s’agit de Janice. C’est elle qui va ensuite lui briser le cœur en retournant avec son mari. (C'est vrai, le sale type revient au galop saison 4 lorsqu'ils ressortent ensemble et que, ne sachant pas comment rompre avec elle, il préfère lui dire qu'il part vivre au Yémen.)

La deuxième femme de la série dont Chandler tombe amoureux est Katie, actrice et ex de Joey avec qui il se comporte plutôt en chic type (bien qu’il l’embrasse alors que Joey sort encore avec elle, mais ça c’est une autre histoire, celle où Chandler n’est pas un bon pote).

Elle le quitte à la suite d'une crise de jalousie et paranoïa aigue (de sa part à lui). Ensuite vient Monica, pour qui il tente sans cesse de s’améliorer et avec qui il se marie. C’est finalement un cheminement relativement classique, voire boring pour un New Yorkais branché, homophobe, pervers en puissance, misogyne et surtout obsolète...

Si je concède quelque chose à Ruth Graham, c'est que l'humour de Friends –même s'il est pour moi digne d'être re-regardé à chaque heure du jour et de la nuit– est très propre à son époque. Pour un spectateur de 2015, nombre de blagues de la série ne sont plus habituelles. Faire des blagues sur les gros, les femmes, les hommes, la virilité, le sexe, la mort ne se fait plus aujourd'hui comme il y a vingt ans. Mais cela en dit plus sur l'humour de notre époque que sur l'homophobie prétendue de Friends. Affirmer que la série est homophobe est aussi absurde que de dire qu'un humoriste comme Louis C.K. serait homophobe parce qu'il fait des blagues autour de l'homosexualité. Dans les deux cas, ce n'est pas de l'homosexualité dont on se moque, mais des réactions qu'elle suscite. 


Non seulement Friends ne m'a jamais semblé ni homophobe ni misogyne, mais en tant que fille gay, elle a au contraire dédramatisé une situation que le reste de la société me présentait comme une tare ou une infériorité. 

Pauline Thompson
Pauline Thompson (24 articles)
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