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Les commentaires sportifs à la radio seront-ils bientôt un trop cher souvenir?

Un transistor exposé au Musée des Coeurs brisés, installation au 104 en 2013. REUTERS/Benoit Tessier

Un transistor exposé au Musée des Coeurs brisés, installation au 104 en 2013. REUTERS/Benoit Tessier

Les Mondiaux de hand, qui ont vu la victoire de l'équipe de France, ont aussi signé la fin de l'entente «cordiale» entre les radios françaises qui s'opposaient au paiement de droits de retransmission en direct des matchs. Au fur et à mesure que la facture augmente, le droit à l'information, lui, recule.

Il y a quelques semaines, à l’occasion des championnats du monde de handball disputés au Qatar, les principales stations de radio françaises se sont retrouvées au cœur d’une crise qui a exacerbé les passions et, par ricochet, leur rivalité. Dans un élan unanime, elles avaient d’abord décidé de faire front commun pour refuser de payer la note que leur tendait le détenteur des droits audiovisuels avant même que les reporters aient posé un pied à Doha.

Une somme surréaliste

En effet, pour pouvoir retransmettre en direct les matchs depuis le bord du terrain, à commencer par ceux de l’équipe de France, future championne du monde, le groupe Al Jazeera, par le biais de la société Pitch, chargée de la commercialisation, réclamait de fait 25.000 euros après en avoir d’abord exigé le double.

Une somme surréaliste au regard des pratiques habituelles dans un sport, certes populaire dans une grande partie de l’Europe, mais n’ayant jamais exercé une telle pression commerciale dans le passé.

Pour s’arroger les droits audiovisuels de ces Mondiaux en 2015, mais aussi de ceux de 2017 (hommes et femmes à chaque fois), Al Jazeera avait fait très fort, il est vrai, en mettant 83 millions d’euros sur la table contre 49 millions payés par UFA pour les Mondiaux de 2011 et 2013. Alors, en guise de retour sur investissement, il n’y a pas de petits gains et tant pis pour la liberté d’informer!

La position des radios françaises, qu’elles soient issues du groupe public de Radio France ou privées comme RTL, Europe 1 ou RMC Info, fut d’abord de refuser fermement et collégialement cette proposition musclée en regrettant de devoir imposer à leurs auditeurs le silence sur leurs ondes lors des matchs à venir de l’équipe de France.

Contrairement à la télé qui produit un spectacle ultra sophistiqué, la radio se contente, elle, de raconter, à travers un commentaire qui stimule l’imaginaire. Doit-elle payer pour cela?

Christophe Pasquier

Mais de manière inattendue, à la dernière minute, Europe 1 a finalement décidé de jouer sa carte personnelle en s’acquittant des droits demandés pour devenir, en France, «radio officielle» de ces championnats du monde terminés par un cinquième sacre des Bleus.

«Nous avons réglé 9.000 euros de droits d’entrée et nous avons ensuite réglé 3.000 euros à chaque match de l’équipe de France, ce qui fait une facture générale de 25.000 euros, détaille François Clauss, à la tête du service des sports d’Europe 1. A partir du moment où nous avons constaté que nos concurrents allaient traiter tout de même l’événement d’une manière ou d’une autre, notamment RMC Info, nous avons pris le parti, oui, de faire un coup en dernier ressort.»

«Cette histoire a été ridicule car nous avions fait l’union sacrée, juge Jacques Vendroux, directeur des sports du groupe Radio France. J’en veux beaucoup au président de la Fédération française de handball (NDLR: Joël Delplanque) qui, malgré nos multiples alertes, n’a pas agi comme il le devait

Le foot, un sport et un show à part

Ce n’était pas la première fois qu’une station française décidait de faire cavalier seul au sujet des droits radio. En 2002, lors de la Coupe du monde de football au Japon et en Corée du Sud, RMC Info (qui n’a pas donné suite à notre demande d’interview), dont la stratégie de développement s’est appuyée avec constance sur l’actualité sportive (RMC Info a les droits radio de la F1), avait brisé l’unité radiophonique nationale du moment en raflant les droits exclusifs de radiodiffusion à Kirch pour quelque 550.000 euros. En réaction, les radios concurrentes avaient constitué un GIE (groupement d’intérêt économique) baptisé Sport Libre pour défendre leurs intérêts et le droit à l’information, mais avaient dû se contenter de faire comme elles pouvaient en marge des stades.

Depuis, la guerre de l’exclusivité a cessé plus ou moins. Dès la Coupe du monde de football 2006 en Allemagne, un pacte de non agression a été «signé» entre les stations, mais les radios doivent naturellement s’acquitter de droits assez lourds lors de l’événement phare de la Fifa, du sport roi et donc mondial. Les radios françaises ont ainsi déboursé 185.000 euros chacune pour le dernier Mondial brésilien avec des frais supplémentaires à chaque match dès qu’une position de commentateur était demandée.

«C’est acceptable dans la mesure où nous occupons des heures d’antenne lors d’une compétition de cette envergure, souligne Christian Ollivier, responsable des sports à RTL. A notre manière, nous organisons un show autour des rencontres importantes, notamment celles de l’équipe de France. Ce que nous n’aurions pas fait autour de l’équipe de France de handball. Je ne suis même pas certain que nous aurions assuré une retransmission intégrale de la finale qui avait lieu pendant le Grand Jury de RTL, émission importante de la  ligne éditoriale de la station.»

A titre de comparaison, la prochaine Coupe du monde de rugby, qui aura lieu en septem-bre-octobre 2015 en Angleterre, est, elle, tarifée à 50.000 euros, soit une quasi-stabilité par rapport à la compétition précédente, en Nouvelle-Zélande.

Dans un univers médiatique devenu pléthorique et dans un monde sportif désormais globalisé avec de nouveaux «entrants» pour l’accueil de compétitions internationales de premier plan comme pour l’acquisition des droits audiovisuels avec des pays émergents venus notamment d’Asie ou du Moyen-Orient, les pratiques d’hier, régies sous l’empire, souvent, de la «gratuité» au-delà de frais techniques réglés par les stations lors de chaque événement sportif, ne sont plus celles d’aujourd’hui pour la radio.

La presse et le web concernés?

Et l’avenir pourrait même carrément chambouler ces us et coutumes dans un sens qui ne serait pas celui d’un progrès du droit à l’information comme l’atteste «l’affaire du Qatar».

«Aujourd’hui, il faut réfléchir à la définition même du droit à l’information pour une radio lors d’une compétition sportive, juge Christophe Pasquier, chargé de ces questions à l’Union Européenne de Radio-télévision (UER) basée en Suisse et qui négocie elle-même des droits. Contrairement à la télévision qui produit un spectacle ultra sophistiqué sur la base des droits achetés, la radio se contente, elle, de raconter, souvent par bribes, à travers un commentaire qui stimule l’imaginaire. Doit-elle payer pour cela? A l’UER, nous ne le pensons pas. Lors des récents Mondiaux de ski dans le Colorado, que gérait l’UER, toutes les radios étaient ainsi bienvenues sans droits à payer.»

Christian Ollivier abonde dans le même sens:

«Ce droit à l’information est capital et doit être préservé

Dans un environnement de plus en plus libéralisé, à l’image de la Grande-Bretagne où il faut souvent passer à la caisse pour pouvoir s’installer derrière un micro notamment en Ligue des Champions, la France continue, elle, de défendre la gratuité du droit d’informer à travers notamment les protectrices lois Buffet et Lamour. Elles proscrivent, dans nos frontières, la commercialisation des droits de retransmission d’un événement sportif à la radio.

En 2017, lors des Mondiaux de handball qui se dérouleront en France, il ne sera pas possible ainsi pour le groupe Pitch, vendeur des droits audiovisuels, de demander de l’argent aux radios françaises alors que leurs homologues étrangères n’auront pas cette chance. Même cas de figure lors de l’Euro de football organisé en France en 2016? Pas si sûr, semble-t-il.

«Il y a des discussions qui vont s’engager à ce sujet, précise Jacques Vendroux. Il est possible que l’UEFA, parce qu’elle majoritairement organisatrice de l’événement, nous demande un petit quelque chose

«J’entends même que des droits pourraient être exigés à cette occasion aux sites web et à la presse papier», s’inquiète François Clauss.  

En Europe, cette question du droit à l’information, soulevée, par exemple, en Espagne il y a quelques années lorsque les radios publiques ou privées avaient refusé de régler l’ardoise que leur présentaient subitement les organisateurs de la Liga, le championnat de football (les radios avaient gagné leur bras de fer au bout de plusieurs mois de lutte), est désormais au cœur de discussions au sein même du Parlement européen depuis quelques mois.

Une pétition a été lancée et des rencontres officielles sont en cours, sachant qu’elles concernent aussi la presse écrite qui commence donc à subir à son tour certaines demandes pécuniaires. Le 78e congrès de l’Association internationale de la presse sportive (AIPS), organisé à Paris du 2 au 4 mars, s’en fera d’ailleurs l’écho. «Avec Jean-Marie Cavada, président de Radio France, au début des années 2000, nous étions déjà allés devant le Parlement européen pour ces mêmes questions», constate Jacques Vendroux qui envisage une action l’été prochain. «Oui, il faut agir sur le plan européen, affirme François Clauss. Car au niveau français, au-delà des lois Buffet-Lamour, il y a eu une vraie faiblesse du CSA, qui n’a servi à rien, et du ministère des Sports, inaudible, pour venir apporter une réponse aux radios avant le début des Mondiaux de handball.»

L'information peut-elle être traitée comme une marchandise? Dans des pays où la liberté d’expression est muselée, mais qui sont des acteurs importants sur le marché des droits sportifs, la réponse est, parfois, hélas, oui.

«Il y a un risque de voir la radio mise sur la touche à moyen terme, constate Christophe Pasquier. Le sujet est donc important.»

Rien n’empêche, toutefois, aux radios de faire, si elles le souhaitent, du «off tube», c’est-à-dire du commentaire en studio devant un écran de télévision, à des milliers de kilomètres de l’événement. Mais à leurs risques et périls car, comme le souligne Christian Ollivier, «c’est un délit de “parasitage” qui peut entraîner, en France, une réplique judiciaire de la part de la station qui a acquis les droits».

«Il y a toujours une manière intelligente de raconter un événement sportif même si nous ne sommes pas en tribune, sourit Jacques Vendroux. Mais, évidemment, personne ne s’en satisfait. La radio, ce n’est pas ça!»

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