Culture

En snobant «Boyhood», les Oscars ont commis une erreur historique

Dan Kois, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 23.02.2015 à 8 h 25

«Birdman» est un film formidable, mais celui de Richard Linklater est un chef-d'œuvre. Sa défaite a le goût d'une occasion ratée pour les Oscars de démontrer leur pertinence.

Ellar Coltrane dans «Boyhood» de Richard Linklater.

Ellar Coltrane dans «Boyhood» de Richard Linklater.

Aux Oscars, on assiste à deux types d'erreurs dans la catégorie Meilleur Film: l'erreur courante et l'erreur historique. Dimanche soir, pour la première fois en vingt ans, nous avons assisté à une erreur qui marquera son époque.

L'erreur courante survient très fréquemment aux Oscars, quand un film médiocre ou franchement mauvais gagne la statuette du meilleur film face à un ensemble de films meilleurs. Cela est arrivé quand Argo a gagné en 2012, quand The Artist a gagné en 2011, quand Le Discours d'un roi a gagné en 2010. La catégorie «meilleur film» était remplie de grands films ces années-là –Django Unchained, Zero Dark Thirty, The Tree of Life, The Kids Are All Right, The Social Network, Toy Story 3. Beaucoup, beaucoup de cinéphiles tomberont d'accord pour dire qu'il aurait été formidable de voir un de ces films remporter l'Oscar du meilleur film à la place de celui qui a gagné.

Et puis, il y a l'erreur historique. C'est ce qui est en jeu quand, contre toute probabilité, un véritable chef-d'œuvre, un film qui restera, réussit d'une manière ou d'une autre à vaincre la médiocrité, le n'importe quoi et la politicaillerie du processus de sélection et obtient une nomination pour le Meilleur Film. Ces années-là, l'Académie a la possibilité de récompenser le vrai talent –pas seulement de faire un bon choix, mais un choix juste. Environ la moitié du temps quand c'est le cas, reconnaissons-le, elle le fait –New York-Miami, Autant en emporte le vent, Casablanca, La Garçonnière, Lawrence d'Arabie, Le Parrain, Annie Hall, Tendres Passions, Le Silence des agneaux, La Liste de Schindler, Titanic et 12 Years a Slave ont tous gagné l'Oscar du meilleur film, et l'histoire saluera ces choix.

Un film qui n'est pas juste bon, mais révolutionnaire

Mais parfois, l'Académie se plante: c'est l'erreur qui marque son époque. C'était le cas quand Citizen Kane a perdu en 1941. Quand Le Lauréat a perdu en 1967. Quand Cris et chuchotements, Le train sifflera trois fois, Les Affranchis, Pulp Fiction ont perdu. Lors d'une série particulièrement horrible, au tournant des années 70-80, l'Académie s'est plantée quatre années de suite, quand Apocalypse Now, Raging Bull, Les Aventuriers de l'arche perdue et E.T. ont tous perdu.

Et l'Académie s'est plantée dimanche soir, quand Boyhood a perdu. Cette défaite constitue une erreur historique, et elle fait mal.

En nommant Boyhood, l'Académie s'était donnée une chance de reconnaître un film qui n'est pas juste bon, mais révolutionnaire –un film qui reconsidère, d'une façon surprenante et gratifiante, la relation de son medium avec le temps, avec la façon de raconter des histoires et avec son public. C'est à la fois un travail original –seul Richard Linklater aurait pu l'effectuer– et universel, qui reflète les expériences initiales de quasiment tous les spectateurs, même ceux qui, en apparence, ont peu de choses en commun avec Mason, Samantha, Olivia ou Mason Sr. C'est l'apogée d'un réalisateur américain important et une affirmation profonde vis-à-vis des vies que nous menons. Mais l'Académie a donné l'Oscar à un film sur un acteur en pleine crise d'identité –un film sur, pour reprendre la formule parfaite du journaliste Mark Harris, «quelqu'un qui espère créer quelque chose d'aussi bon que Boyhood».

Une défaite qui fera mal pendant un bon moment

Cela ne veut pas dire que Birdman est un mauvais film. En fait, de bien des façons, Birdman représente le type de films que je souhaiterais voir l'Académie récompenser plus souvent –aventureux, audacieux, téméraire, et d'une drôle de noirceur. Ce type de films est ignoré par l'Académie beaucoup trop souvent, et la plupart des années j'aurais considéré une statuette du meilleur film pour Birdman comme un signe prometteur pour le futur de l'industrie du cinéma.

Mais ce qu'il y a avec une erreur historique, c'est que le fait que le film qui l'emporte est bon ou mauvais ne compte pas. Un Américain à Paris est un satané bon film, mais il a battu un vrai chef-d'œuvre, Un Tramway nommé Désir. J'aime beaucoup Vol au-dessus d'un nid de coucou, mais cette année-là, l'Académie aurait pu donner l'Oscar du meilleur film à une œuvre d'art américaine inoubliable, Nashville, ou une immortelle production de sa pop culture, Les Dents de la mer. (Parfois, bien sûr, les erreurs historiques sont juste totalement idiotes, comme la dernière en date avant dimanche, la défaite de Pulp Fiction face à Forrest Gump).

Birdman est un film formidable. Boyhood est un chef-d'œuvre, et sa défaite a un goût différent, celle d'une occasion ratée pour les Oscars de démontrer leur pertinence, leur prétention à la postérité. Celle d'une défaite qui fera mal pendant un bon moment. Dans dix, vingt ou cinquante ans, nous regarderons en arrière en nous frappant la tête et en nous disant: comment cela a-t-il pu se produire?

Dan Kois
Dan Kois (4 articles)
Journaliste
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