Comment prodiguer la caresse parfaite

«La naissance de Vénus» d'Alexandre Cabanel (1863), exposé au musée d'Orsay / Wikimedia Commons

«La naissance de Vénus» d'Alexandre Cabanel (1863), exposé au musée d'Orsay / Wikimedia Commons

La neurobiologie recommande d'avoir la peau à 32°C, d'appliquer une pression modérée et de déplacer la main à 2,5 cm par seconde.

La caresse parfaite transmet un message venu des temps les plus anciens de l'humanité, un message d'attention et de protection de l'autre. Mais comment perçoit-on ce message aimant? Est-ce quelque chose qui est ancré dans la structure et le fonctionnement mêmes de notre peau, de nos nerfs et de notre cerveau; le fruit de la culture collective et individuelle; ou un mélange des deux?

Une histoire de nerfs

Le contact physique suscite des émotions très distinctes selon le sexe, le rapport de forces, l'histoire personnelle et la culture. Un bras passé autour des épaules peut indiquer différentes intentions: inclusion dans le groupe, sympathie, attirance sexuelle ou domination sociale.

La culture a une très grande influence sur la manière de toucher l'autre, notamment en public.

Dans les années 1960, le psychologue Sidney Jourard a procédé à l'observation méthodique de couples en train de discuter dans des cafés du monde entier. Il en est ressorti qu'à San Juan, à Puerto Rico, les gens se touchaient en moyenne 180 fois par heure, pour 110 à Paris, 2 à Gainesville, en Floride, et zéro à Londres. Bien sûr, dans de nombreux endroits de la planète, le contact entre hommes et femmes qui ne sont pas de la même famille est strictement encadré par la culture et la religion.

Cela étant, notre perception de la caresse est aussi fortement régie par des facteurs neurobiologiques. Comme je l'explique dans mon ouvrage Touch: The Science of Hand, Heart and Mind, la peau est dotée d'une panoplie de terminaisons nerveuses dédiées qui envoient des signaux électriques à la moelle épinière et au cerveau.

Certaines fibres nerveuses servent au toucher fin et détaillé (elles permettent par exemple de lire le braille avec le bout des doigt –ou avec les lèvres), ou à la détection du froid (et du menthol, substance active principale de la menthe). D'autres, au rôle prépondérant dans le développement de la culture, permettent de sentir les vibrations infimes transmises à la main par l'outil (archet du violoniste, burin du sculpteur). Et, récemment, des expériences menées par l'équipe d'Hakan Olausson à l'université de Göteborg en Suède, ont mis au jour un type de terminaison nerveuse spécifiquement dédiée au contact avec l'autre.

Ces fibres nerveuses du «toucher-caresse» (appelées «nerfs CT», C-tactile en anglais) possèdent un arsenal étonnant de propriétés mécaniques et électriques. Enroulées autour des follicules pileux, elles sont activées quand le poil est dévié de sa position naturelle. Les autres «fibres du toucher», celles qui transmettent les informations sur les textures ou les vibrations, envoient leurs signaux rapidement (environ 240 km/h) aux zones du cerveau spécialisées dans le traitement des données affectivement neutres du toucher fin (localisation, force et forme de la chose touchée). Les «fibres de la caresse», elles, envoient leurs signaux électriques à la vitesse d'un flâneur du dimanche, environ 3 km/h, pour activer une région cérébrale essentielle au déclenchement des émotions positives (région appelée «insula postérieure»). Ainsi, quand ces fibres sont stimulées par une caresse, elles font naître petit à petit une sensation de plaisir diffus.

Cette saisissante découverte, qui fait apparaître deux systèmes nerveux distincts du toucher délicat (l'un rapide, sélectif et neutre au plan émotionnel; l'autre lent, diffus et source de plaisir), se confirme à observer des personnes qui sont privées de l'un ou l'autre de ces systèmes.

Des gens qui perdent le toucher

A 32 ans, une femme connue dans la littérature scientifique sous les initiales G.L. a perdu le sens du toucher. A l'en croire, elle ne sent plus rien du nez jusqu'en bas du corps. Elle présente une intelligence normale, sans atteinte notable de la cognition ou de l'humeur, et elle peut contracter ses muscles et donc bouger son corps. Mais G.L. a perdu les fibres nerveuses qui transmettent les sensations tactiles rapides et sélectives. C'est une neuropathie sensitive rare d'origine inconnue.

Bien que G.L. affirme ne rien ressentir, une expérience en laboratoire va pourtant révéler une exception intéressante: quand on caresse doucement son avant-bras avec un pinceau ou le bout du doigt, elle peut, à condition de se concentrer, ressentir vaguement une sensation agréable, sans qu'y soit reliée aucune sensation de douleur, de température, de démangeaison ou de chatouillement. Et quand elle y prête beaucoup d'attention, G.L. parvient même à savoir quel bras est caressé, mais sans pouvoir dire où précisément. En revanche, quand ces caresses légères sont appliquées sur ses paumes de main, elle ne sent rien. La sensation agréable et diffuse est transmise par les nerfs CT qui lui restent, dont les fibres n'innervent que les zones pourvues de poils.

Les patients tels que G.L. sont privés du toucher fin, rapide, sélectif et affectivement neutre, mais ils ont conservé une partie du toucher lent spécifique qui peut procurer une sensation de bien-être.

Les personnes souffrant d'une maladie génétique appelée neuropathie héréditaire sensitive et autonomique de type 5 (NHSA V) ont le problème inverse: elles n'ont plus de fibres nerveuses de type C, dont celles dédiées à la caresse (et dont celles qui sont responsables de la diffusion de la douleur.) Elles sont donc insensibles au contact doux, et leur insula postérieure n'est que faiblement activée quand leur bras est caressé. Elles n'ont pas perdu le sens du toucher, mais la sensation de caresse, ce contact humain si essentiel.

Comment le vécu personnel et culturel interfère-t-il avec tous ces circuits neuronaux?

Pour vous faire une idée, imaginez d'abord l'effet d'une caresse sur votre bras, prodiguée par votre douce moitié pendant un moment de tendresse. A présent, imaginez le même geste, mais en pleine dispute. Si, dans les deux cas, la caresse entraîne la même activité électrique dans les fibres CT, elle procure toutefois des sensations très différentes, soit d'aise soit d'irritation.

Cela s'explique par le fait que l'insula postérieure prend en compte des informations délivrées par d'autres sens et d'autres centres d'émotion. Au final, la sensation ressentie vient de la combinaison de ces données avec les signaux envoyés par les fibres CT. En pleine dispute (ou toute situation où le contact n'est pas désiré), les caresses perdent grandement de leur capacité à activer l'insula postérieure, et le contact n'a donc rien de particulièrement plaisant.

La caresse parfaite

Une caresse n'est jamais plus réussie qu'appliquée avec une pression modérée, à une vitesse d'environ 2,5 cm par seconde. Plus lente, c'est un peu comme un insecte rampant; plus rapide, le geste relève plus de la formalité que de l'affection.

Si l'on insère une électrode dans un nerf sensitif de l'avant-bras et que l'on enregistre les signaux électriques envoyés par l'une des «fibres de la caresse», l'on observe que celle-ci réagit fortement (c'est-à-dire en délivrant un maximum d'impulsions électriques) à cette caresse optimale, et de façon bien moindre à vitesse inférieure ou supérieure.

Par ailleurs, ces fibres sensibles réagissent plus vivement aux caresses faites avec un objet (ou une main) dont la température en surface est celle de la peau humaine, soit environ 32°C. L'imagerie par scanner cérébral montre clairement la réaction de l'insula postérieure à cette caresse parfaite: l'activation de la zone est maximale quand la pression et la vitesse sont modérées, et que la température est celle de la peau humaine.

Il faut noter que ces paramètres-clés sont définis par les propriétés électriques des terminaisons nerveuses «de la caresse», dans la peau, bien avant que les signaux ne parviennent au cerveau.

Il est possible qu'au fil de l'évolution, ces fibres nerveuses se soient ainsi ajustées spécifiquement pour le contact caressant, si primordial dans la reproduction et la survie de l'espèce.

Pour conclure, n'essayez pas de caresser votre bien-aimé(e) pendant une scène de ménage, car son insula postérieure risque de ne pas s'activer comme vous l'entendez. Ne prodiguez pas vos caresses sur la peau glabre de la paume des mains ou de la plante des pieds, mais sur les parties duveteuses où se nichent les fibres sensibles. Déplacez votre main à environ 2,5 cm par seconde en exerçant une pression modérée, et sans avoir tenu de verre glacé au préalable: les «fibres de la caresse» de votre partenaire en seront parfaitement activées, ce qui stimulera favorablement son insula postérieure.

Ensuite, pour un instant, tout devrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

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