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Les robots journalistes ne sont pas des robots

Quelqu'un déguisé en robot pour Halloween, à West Hollywood en 2006. REUTERS/Mario Anzuoni

Quelqu'un déguisé en robot pour Halloween, à West Hollywood en 2006. REUTERS/Mario Anzuoni

Il est temps de trouver un autre mot pour désigner les logiciels qui écrivent des articles, parce que ce n'est plus du tout de la science-fiction.

Depuis quelques mois, l’Associated Press publie des articles sur les profits des entreprises intégralement rédigés par des programmes informatiques. Sauf que personne ne les appelle des «programmes informatiques».

«Les “journalistes robots” de l'AP écrivent désormais leurs propres articles», écrivait le site The Verge fin janvier. «La rédaction par les robots multiplie par dix le nombre d'articles produits par l'AP sur les profits des entreprises» annonçait Poynter, organisation notoire pour son approche réfléchie du choix des mots journalistiques.

Les rapports robotiques ressemblent beaucoup aux dépêches sur les profits des entreprises écrites par des humains et publiées par l’AP et d’autres fils de presse depuis des années, un tantinet plus secs, peut-être. Ils sont désormais générés presque instantanément par un logiciel fourni par une start-up installée à Durham, en Caroline du Nord, appelée Automated Insights, qui génère également des résumés de fantasy football pour Yahoo et des descriptions automatiques de voitures pour le site marchand Edmunds. L’AP a rendu public son accord avec Automated Insights l’été dernier, et j’avais alors écrit un long article sur le sujet. Comme le note Poynter, cette initiative a permis à l’AP de multiplier par dix le nombre de ses articles sur les profits des entreprises.

Si j’étais un journaliste «robot», je remplirais habilement le reste de cet article avec les derniers faits et chiffres en date décrivant la portée et la progression du robot-journalisme.

Mais au lieu de cela, mon romanesque cerveau humain me pousse à me focaliser sur une question sémantique: les programmes informatiques qui écrivent les articles de l’AP sont-ils vraiment des robots? Et si non, pourquoi même les plus prudents des auteurs continuent-ils à les appeler ainsi?

Lutter contre notre imaginaire

«C’est drôle», m’a confié Robbie Allen, PDG d’Automated Insights, au cours d’un entretien téléphonique.

«On dirait que tous les articles qui parlent de ce que nous faisons ont une image de robot ou d’une main robotique qui tape sur un clavier d’ordinateur. Je ne vois vraiment pas pourquoi. J’imagine que les gens sont au courant que cela ne correspond en rien à la réalité. Je veux dire, ils savent que ce ne sont que des logiciels, pas vrai?»

Il y a eu un silence au bout de la ligne, comme si Robbie Allen s’attendait à ce que je le rassure sur ce point. Je figure après tout parmi la horde d’auteurs qui ont joyeusement affiché le terme robot dans des titres décrivant des produits comme les siens. Et oui, moi aussi j’ai illustré lesdits posts avec des photos tartes tirées de banques d’images montrant ce qu’on pourrait imaginer être un soldat d'assaut assis devant un clavier d'ordinateur.

Evidemment, avais-je envie de le rassurer. Tout le monde sait que nous parlons de lignes de code ici, et pas d’une cohorte de Terminators aux penchants journalistiques.

Mais est-ce que c’est bien vrai? J’imagine que la plupart des lecteurs ont assez de jugeote pour prendre ces illustrations fantaisistes pour les plaisanteries qu’elles sont. Mais je ne serais pas surpris à ce stade si un bon paquet de gens avait fini par être vraiment troublé à force de voir le mot robot affiché titre après titre. Le service de relations publiques d’Automated Insights lui-même s’est suffisamment soucié de la question pour publier récemment une vidéo explicative sur le ton de la plaisanterie répondant à la question «Est-ce qu’Automated Insight utilise des robots?» Vous pouvez voir la réponse amusante dans le clip ci-dessous:


Il y a quelque chose d’intrinsèquement comique dans le mot robot, et encore davantage dans l’idée d’un personnage du genre Rosie Jetson qui se prend une chaise dans une salle de rédaction et saute sur le téléphone, stylo et bloc en main, pour noter le dernier rapport sur les profits des entreprises. Mais il ne faudra pas longtemps pour que la nouveauté du journalisme automatique ne perde de son charme. Et quand cela arrivera, je pense que nous nous rendrons compte que le terme robot ne convenait vraiment pas au phénomène.

Ouvrons un dictionnaire...

Faute de définition scientifique largement consensuelle, il est compliqué de déterminer ce qui est et ce qui n’est pas un robot. Le terme, qui vient du mot tchèque robota, qui signifie travail, fut popularisé par la pièce de science-fiction R.U.R., écrite en 1920 de Karel Čapek, dans laquelle des hommes fabriquent des cyborgs pour leur servir d’esclaves (évidemment les roboti se révoltent et exterminent l’humanité).

Vous n'avez pas mieux qu'«évaluation de situation et d’explication intelligentes»? C'est pour un titre...

 

Aujourd’hui, l’Oxford English Dictionary définit le robot comme «une machine capable d’effectuer automatiquement une série d'actions complexes, notamment programmable par un ordinateur». A première vue, cette définition semble assez vaste pour inclure les logiciels journalistiques –et tout un tas d’autres logiciels, d’ailleurs. Enfin, jusqu’à ce que l’on remarque que l’OED définit une machine comme étant, entre autres, «un appareil utilisant ou appliquant une force mécanique». Pour un humain, écrire un article de presse peut accessoirement impliquer l’application d’une quelconque force mécanique, mais ce n’est pas le cas du logiciel d’Automated Insights.

Les ouvrages de référence ont leurs limites, surtout dans le domaine des termes décrivant des technologies à l’évolution rapide. Je suis donc allé demander à d’éminentes personnalités du monde de la robotique moderne leur propre définition du mot robot, et si celle-ci comprenait les programmes de rédaction d’articles de presse. Leurs définitions différaient légèrement les unes des autres, mais sur le second point ces experts étaient unanimes.

«Je ne crois pas que ce soient des robots», affirme Chris Anderson, cofondateur et PDG de 3D Robotics et ancien rédacteur en chef de Wired. Un robot, explique-t-il, peut sentir le monde autour de lui. Aussi rudimentaire qu’il soit, il possède une forme d’intelligence. Et il peut agir sur le monde qui l’entoure. Donc les grille-pain et les lave-vaisselle ne sont pas des robots, parce que leur champ d’action est cantonné à ce qui se passe dans les confins de leurs propres limites. Les drones autonomes et les voitures sans conducteur sont des robots, en revanche. Mais les logiciels de rédaction de presse n’en sont pas, parce qu’ils ne sentent ni n’agissent sur le monde qui les entoure.

Lorsqu’on lui demande comment il appellerait les programmes qui écrivent les rapports sur les bénéfices des entreprises et ce genre de choses, Chris Anderson propose le mot bots. Le mot vient de robot, mais a pris une signification différente: pour Wikipedia, c’est «une application logicielle qui exécute des tâches automatiques sur Internet» (la définition donnée par le Wikipedia en français s'en rapproche, NDLE). Voilà qui semble plus réaliste.

Le directeur des techniques informatiques d’iRobot, fabriquant du robot-aspirateur Roomba, est d’accord avec le principe de base de la nature du robot. «Pour moi, un robot doit faire preuve de perception, de réflexion et être capable d’agir», m’a confié Paolo Pirjanian. Alors, ai-je demandé, est-ce qu’un algorithme de rédaction de presse est un robot? «Non, a-t-il répondu. C’est un agent logiciel

Et si on disait «Bot»?

A croire que ces experts en robotique ont davantage le souci de l’exactitude que celui d’amener des utilisateurs de Facebook blasés à cliquer sur leurs articles...

 

Difficile de nier l’exactitude du terme agent logiciel, mais ce n’est pas le vocable le plus accrocheur qui soit. Aux yeux du journaliste humain que je suis, le mot bot semble bien mieux convenir à un gros titre. Mais les développeurs du logiciel en question ne sont pas convaincus que cela soit vraiment adapté non plus.

«Pour moi, bot met l’accent légèrement au mauvais endroit», explique Kris Hammond, scientifique en chef chez Narrative Science et professeur de science informatique et de journalisme à la Northwestern University. C’est mieux que robot, s’empresse-t-il d’ajouter. Mais cela reflète toujours un besoin de chosifier ou de personnifier ce qui n’est qu’un processus technologique, pas un agent individuel.

«Si nous écrivions des articles sur le baseball et rien d’autre, je dirais “d’accord”. C’est un domaine qui se prête très bien à la personnification», ajoute Kris Hammond. Narrative Science s'est d'abord fait un nom avec des logiciels qui transformaient les scores et les données en résumés rédigés des matchs de baseball universitaires. Mais l’entreprise a récemment étendu ses activités à une vaste gamme d’applications d’informatique décisionnelle, comme l’analyse de portefeuilles d’actions et la production de rapports expliquant leurs bonnes ou mauvaises performances. La clé de ce genre de logiciels, explique Kris Hammond, est que leur fonctionnement doit être compréhensible pour les humains qui les utilisent. Pour lui, le bot implique un genre de boîte noire technologique susceptible de mal tourner sans prévenir.

D’accord, ai-je répondu à Kris Hammond. Comment appelleriez-vous le genre de produit que construit votre entreprise? «Nous utilisons le terme relativement générique de plateforme d’intelligence artificielle», m’a-t-il répondu. «Il s’agit d’évaluation de situation et d’explication intelligentes. Mais nous n’avons pas de joli terme de niche bien accrocheur pour ça. On devrait peut-être en inventer un.»

Cherchant désespérément à trouver un terme qui sonnerait mieux dans un titre qu’évaluation de situation et d’explication intelligentes, j’ai posé la même question à Robbie Allen, le PDG d’Automated Insights. «Imaginons que vous êtes rédacteur en chef et que nous voyez le titre “Des robots journalistes écrivent les articles de l’AP”», lui ai-je soumis. «Qu’est-ce que vous mettriez à la place de robots journalistes?»

«Je mettrais tout simplement la plateforme Wordsmith d’Automated Insights», m’a répondu Robbie Allen. «Ou bien une plateforme de génération automatique de texte appelée Wordsmith.»

Du danger de la gentille image du robot

J’ai soupiré. A croire que ces experts en robotique ont davantage le souci de l’exactitude que celui d’amener des utilisateurs de Facebook blasés à cliquer sur leurs articles, ce pour quoi nous autres, les journalistes en ligne, avons été programmés –heu, formés, je veux dire.

«Il n’y aurait pas quelque chose de plus court?», ai-je insisté. Après une certaine dose de marchandage, nous nous sommes mis d’accord sur le mot logiciel. Un logiciel écrit les articles de l’AP. Pas exactement le matériau idéal pour garantir la viralité de l’article, mais c’est toujours mieux que certaines autres options possibles. Ceci dit, les plus clairvoyants d’entre vous auront noté que le mot logiciel n’a pas pour autant réussi à s’imposer en tête de l’article que vous êtes en train de lire (auriez-vous cliqué si cela avait été le cas?)

Robbie Allen affirme ne pas savoir exactement à quel moment est né le mème du «robot journaliste». En revanche, il a quelques théories sur les raisons de sa survie.

«Tout le monde a besoin d’un support visuel pour son article. Quand on cherche une image pour illustrer cette technologie, je suppose qu’un robot qui fait ce qu’un humain faisait avant est la chose la plus proche de la réalité que l’on puisse trouver.»

Je crois qu’à la fois lui et Kris Hammond tiennent quelque chose. Tout le foin autour des «robots qui nous volent nos emplois» pousse les gens à penser que si certaines nouvelles technologies effectuent une tâche traditionnellement dévolue aux humains, alors il doit s’agir de robots.

Les robots sont des objets qui ne fonctionnent pas bien. Dès qu’ils se mettent à fonctionner, on les appelle aspirateurs, lave-linge, ou drones, ou autre chose.

Chris Anderson

Mais le lourd bagage dont est chargé ce terme dans la culture populaire risque de troubler notre perception de ce dont nous parlons vraiment lorsque nous évoquons l’automatisation. Les roboti de notre imagination en sont à leurs balbutiements aujourd’hui, mais ils pourraient se révéler mortels demain. Ils sont mignons tout en nous étant étrangers, attendrissants mais impénétrables. Ils ont des esprits et des corps propres, et peut-être même des lasers si ça se trouve.

Le genre d’automatisation qui révolutionne réellement l’économie n’a pas grand-chose à voir avec Rosie Jetson, le Roomba ou le Big Dog de Boston Dynamics. C’est l’avènement du logiciel, pas du matériel. Et quand il fonctionne, il a tendance à s’insinuer gentiment dans nos vies quotidiennes plutôt qu’à se rebeller et à prendre les armes. Si le logiciel de rédaction de presse est un robot, alors le fil d’actualité Facebook aussi, tout comme l’algorithme de recommandations de Netflix et Pandora.

Alors pourquoi le terme robot apparaît-il toujours dans les titres des articles qui évoquent ces logiciels? Chris Anderson a une autre théorie.

«Les robots sont des objets qui ne fonctionnent pas bien. Dès qu’ils se mettent à fonctionner, on les appelle aspirateurs, lave-linge, ou drones, ou autre chose.»

Selon cette définition, il est également temps d’arrêter d’utiliser le terme robot lorsqu’on évoque les logiciels qui transforment les feuilles de calcul en prose. On voit clairement avec les rapports sur les bénéfices des entreprises de l’AP que cela fonctionne déjà très bien.

A long terme, les logiciels de rédaction de presse vont peut-être usurper les emplois des journalistes –ou peut-être pas (j’ai déjà dit que cela n'arrivera probablement pas dans un avenir proche –en tout cas pas les aspects qui valent la peine d’être préservés). L’Associated Press affirme n’avoir pour l’instant remplacé aucun de ses journalistes par le logiciel d’Automated Insights. L'agence a seulement modifié leurs missions afin qu’ils se concentrent davantage sur le genre de travail journalistique créatif que le logiciel est encore incapable de réaliser.

Mais si l’automatisation refaçonne le domaine du journalisme comme elle a refaçonné et remplacé la main-d’œuvre humaine dans tant d'autres secteurs et que nous continuons d’y penser en termes de robots, nous serons mal préparés à reconnaître le changement. Nous attendrons qu’une machine à roulettes s’avance jusqu’à notre bureau un jour, prenne notre siège et commence à taper sur notre clavier. Et nous ne remarquerons pas les 50 bureaux déjà vides, sans le moindre signe extérieur de remplacement.

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