SheZow, le super-héros de dessin-animé qui énerve les réacs

Arrivé en France en janvier, ce personnage de petit garçon macho qui acquiert des super-pouvoirs en enfilant une bague et une jupe a suscité les protestations de parents. Un énième épisode polémique lié à la représentation du genre dans les œuvres pour enfants.

Un costume fuchsia, une chevelure ornée d'une mèche rose et une voix masculine. SheZow est un super-héros surprenant. Sous sa mini-jupe et ses cuissardes blanches se cache un petit garçon, Guy, jeune héritier des super-pouvoirs de sa défunte tante. Diffusé sur Gulli et Canal J depuis janvier 2015, ce nouveau dessin animé fait déjà un carton. Mais aussi drôle qu'il puisse être, il ne fait pas rire –ni même sourire– les parents les plus conservateurs.

Lorsque SheZow était apparu sur le petit écran américain en 2013, il était déjà devenu la nouvelle cible des associations et médias conservateurs. Ce qu'ils dénoncent? Le supposé caractère transgenre du personnage principal. Guy, petit garçon de 12 ans aux idées très machistes, devient non pas UN, mais UNE super-héroïne. Et ça les gêne.

Pétitions, articles, lettres adressées aux chaînes télévisées... Plusieurs associations ont tenté de faire interdire la diffusion de ce dessin animé humoristique jugé «controversé». Parmi elles, le mouvement One Million Moms («un million de mamans»), affilié à l'American Family Association, l'association américaine pour la famille. Dans un appel lancé en juin 2013, le collectif assurait que SheZow est «une tentative menée par les gays, les lesbiennes et la communauté transgenre pour endoctriner nos enfants afin qu'ils acceptent ce style de vie». «Les médias sont déterminés à polluer les esprits de nos enfants et il n'y a pas de meilleur moyen pour les désensibiliser qu'un dessin animé», ajoutaient-ils dans cet appel.

Ces arguments ont depuis été repris dans les nombreux pays où SheZow est diffusé, y compris en France, où une pétition –encore peu suivie– a été lancée à l'intention des chaînes de télévision Canal J et Gulli, ainsi que du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA).

SheZow «n'est pas transgenre»

Une polémique à laquelle Obie Scott Wade, l'auteur de SheZow, ne s'attendait pas. D'autant plus que l'idée de cette série animée lui est venue alors qu'il n'était qu'un enfant:

«Quand j'avais dix ans, je regardais une série jeunesse qui s'intitulait Isis. C'était l'histoire d'une prof qui se transformait en déesse lorsqu'elle enfilait un collier magique. A chaque fois que je regardais cette série, je me demandais si le collier fonctionnerait sur moi et, si c'était le cas, est-ce que comme elle je devrais porter une robe, et est-ce que ça m’ennuierait? La réponse est non. Je porterais immédiatement une robe si on me confiait de tels pouvoirs.»



 

Le premier épisode de SheZow.

A la différence d'Obie Scott Wade, Guy ne peut pas choisir de porter ou non la mini-jupe et de se défendre avec un rouge à lèvres laser plutôt qu'une épée. Une fois la bague magique de sa tante enfilée, dans le premier épisode de la série, impossible pour lui de la retirer et de faire marche arrière. Aussi macho et misogyne qu'il soit, il n'a pas le choix. Désormais, il a des pouvoirs, et un corps de fille quand une mission l'appelle.

Pourtant, «Guy n'est pas transgenre», assure Obie Scott Wade. Et le but du dessin animé n'était pas d'aborder cette question. «Sa vie est dépourvue des problèmes qui tourmentent les enfants transgenres», souligne-t-il. «Ce sont eux les vrais super-héros, avec toutes les bêtises qu'ils endurent alors qu'ils veulent simplement devenir la personne qu'ils sont vraiment. Guy s'adapte toutefois à une vie moins normée en termes de genre et commence progressivement à s'apprécier dans le corps de SheZow.» En visionnant l'épisode 19, «Mamamnesia», plusieurs blogueurs ont même dressé un parallèle avec un coming-out. La mère de Guy y découvre son secret et souhaite l'annoncer au monde entier, y compris au père de SheZow, un policier qui n'apprécie pas la super-héroïne.

Comme l'auteur du dessin animé, Caroline Cochaux, directrice des programmes jeunesse chez Lagardère Active (Gulli et Canal J), s'étonne des critiques émises par certains parents. Outre la pétition en ligne, une mère de famille a demandé à la chaîne, via le site Internet, la suspension de la diffusion de SheZow. «Cette polémique, je l'ai découverte après coup», confie Caroline Cochaux. Pour elle, «on est à des années lumières de la problématique transgenre» avec ce dessin animé. «SheZow me fait penser à Madame Doubtfire, un papa qui se déguise en femme pour voir ses enfants. Il n'y a rien de malsain, c'est juste de l'humour, et les enfants savent très bien faire la part des choses.»

«Les interprétations dépassent la volonté des auteurs»

Bien que son but n'était pas d'aborder les questions de genre, SheZow est devenu malgré elle la cible de parents conservateurs. «Souvent, les interprétations dépassent la volonté des auteurs», explique Mélanie Lallet, doctorante en sociologie des médias, spécialiste de la représentation du genre dans les séries animées et auteure de Il était une fois le genre. Elle se souvient de la censure dont avait était victime Ranma ½, un dessin animé japonais diffusé sur TF1, au sein de l'émission Le Club Dorothée. «Il mettait lui aussi en scène un garçon qui se transformait en fille, la métamorphose étant un thème récurrent dans la culture japonaise.» Plusieurs épisodes avaient alors été tronqués.

Certains détracteurs du genre sont allés encore plus loin. Les Teletubbies ont ainsi été la cible d'associations homophobes. En cause? Le sac à main que porte Tinky Winky. Là encore, «ce n'était pas dans l'intention de l'auteur», précise Mélanie Lallet. Ce qui n'a pas empêché le personnage de devenir un symbole LGBT en parallèle de la fronde dont il faisait l'objet.

«Cette controverse est récurrente», explique la doctorante. «La plus forte remonte aux années 90, avec la diffusion du dessin animé Le bonheur de la vie sur FR3, où une grand mère parlait de sexualité à ses petits-enfants. A cause de la mobilisation de plusieurs associations, dont l'Avenir de la Culture [une association catholique, ndlr], il a été retiré des programmes TV. Depuis, il y a eu plusieurs polémiques de ce type, notamment celle liée à la sortie du film d'animation pédagogique Le baiser de la lune, qui devait être diffusé dans les écoles en 2010.»

Mélanie Lallet constate toutefois que depuis quelques années, la mobilisation à l'encontre des programmes pour enfants s'est intensifiée:

«Aussi étonnant que ça puisse paraître, le caractère transgenre de Candy, dans Les zinzins de l'espace, est passé inaperçu vers la fin des années 90. Pourtant, il se travestit et met des talons. Depuis l'émergence de la Manif pour tous, des réseaux anti-genre se sont structurés. C'est le cas de Vigie gender ou de l'Observatoire de la théorie du genre. Plus la question du genre est acceptée et débattue publiquement, plus les réactionnaires sont visibles.»

Divertir avant tout

Face aux détracteurs de SheZow, les associations LGBT se réjouissent elles déjà de la diffusion d'un tel dessin animé. «Ca ne peut que favoriser l'acceptation de la transidentité et faire réfléchir les parents qui regardent le dessin animé avec leurs enfants», estime Dominique Ganaye, porte-parole de la fédération nationale LGBT. La robe rose, les cuissardes et la mini-jupe ne le dérangent pas. «Ces clichés peuvent participer à l'acceptation de cette transidentité», affirme-t-il, tout en rappelant que ce qui est important, «c'est d'ouvrir la discussion dans les foyers».

Un avis partagé par l'auteur de la série animée. «SheZow a créé un dialogue», explique Obie Scott Wade. «J'ai rencontré de nombreuses personnes qui étaient très critiques à l'encontre de SheZow, mais qui ont pu, à travers des discussions positives et constructives, élargir leurs perspectives et apprécier le dessin animé.»

Mais ce qui le réjouit le plus, c'est la capacité du personnage à montrer une autre image de la femme:

«Il semble que SheZow est aussi devenu un moyen d'enseigner aux garçons qu'être une fille n'est pas une injure. Le personnage donne un nouveau sens à la notion "se battre comme une fille" et aide à créer un monde où les termes "lancer comme une fille" forment un compliment plutôt qu'une insulte dégradante.»

L'ouverture au dialogue est certes un point positif, mais mieux vaut ne pas oublier que le rôle du dessin animé est avant tout de divertir, et ce, sans tabou. «Il ne faut pas être dupe», souligne Mélanie Lallet. «Les enfants ne vivent pas dans une bulle. Ils ont un regard critique à porter, et ce pas uniquement sur les programmes qu'ils suivent à la télévision.» Pour elle, la mobilisation des association conservatrices relève plus d'une discrimination que d'une volonté de protéger les enfants. «Leur but est d'empêcher l'émergence d'une représentation équitable de la société.» Quitte à oublier que chacun est libre d’interpréter l'humour comme bon lui semble, et pas uniquement comme eux le perçoivent.

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