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De plus en plus de parents américains noirs déscolarisent leurs enfants pour les protéger du racisme

Education / US Department of Education via FlickrCC License by

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Le homeschooling, soit le fait de retirer son enfant de l'école et de l'instruire à la maison, est un phénomène de plus en plus répandu aux Etats-Unis. D'après une étude du National Home Education Research Institute (Nheri), une institut de recherches sur le homeschooling, en 2011, plus de 2,3 millions de petits Américains avaient été déscolarisés par leurs parents, soit une augmentation de 75% en 14 ans.

A l'origine de ce choix des parents, les convictions religieuses entrent le plus souvent en compte. En 2009, Robin L. West, une professeure du Maryland, s'était attirée les foudres des homeschoolers en affirmant que cette pratique était essentiellement le fait de protestants fondamentalistes «parce qu’ils n’approuvaient pas ‘’la laïcité, leur libéralisme, leur humanisme, leurs modes féministes de socialisation’’, et dans certains cas, l’existence même d’écoles publiques».

Mais une étude réalisée par le ministère de l'Éducation américain révélait également que les parents choisissaient aussi de retirer leur enfant du système scolaire parce qu'ils jugeaient l'enseignement insuffisant, parce que l'école était trop éloignée du domicile ou encore parce qu'ils craignaient pour la sécurité de leur enfant. Après la tuerie de Newton, le phénomène se serait encore accéléré.

Mais il est une catégorie de la population adepte de l'école à la maison dont le choix a été motivé par tout autre chose: il s'agit de protéger et préserver leur enfant du racisme. Un long et passionnant article de The Atlantic se penche sur les spécificités des parents noirs américains qui ont choisi de ne plus scolariser leur enfant.

«Un prof qui leur ressemble»

D'après le Nheri, 200.000 petits Afro-Américains ne vont plus à l'école et suivent des cours dispensés par leurs propres parents, et représentent 10% des homeschoolers (contre 16% de la population totale scolarisée dans les écoles publiques sur tout le territoire, d'après le National Center for Education Statistics).

The Atlantic cite le cas de Marvell Robinson, un petit garçon noir de 7 ans, par ailleurs atteint du syndrome d'Asperger, une forme d'autisme. Il était le seul noir de sa classe et l'un des seuls de son école de San Diego. D'après sa mère, il était régulièrement harcelé et moqué à cause de sa couleur de peau: «S'il n'avait pas été harcelé, je l'aurais éventuellement changé d'école, ou je serais peut-être retourné au Kansas, au moins, là-bas, il y a plus de diversité raciale.» Elle a finalement fait le choix d'adapter ses horaires de travail et de travailler davantage le week-end pour pouvoir elle-même faire la classe à son fils.

Ce manque de diversité, c'est aussi ce que ces parents déplorent: moins de 2% des enseignants américains sont des hommes noirs américains. «La plupart des noirs qui vont à l'école n'ont jamais en face d'eux un prof qui leur ressemble», affirme Paula Penn-Nabrit, une autre mère qui a descolarisé ses trois garçons dès 1990 et qui en a fait le récit dans How We Home-Schooled Our African-American Sons to the Ivy League. Un livre très controversé, y compris parmi la communauté afro-américaine, notamment parce que son propre oncle a été l'un des avocats qui a permis la création de l'arrêté qui a déclaré la ségrégation raciale inconstitutionnelle dans les écoles publiques.

«Beaucoup de personnes ont estimé que, parce que ma famille était très impliquée dans l'intégration des noirs dans le système scolaire, retirer mes enfants de ce système était une manière de les trahir et de détruire tous nos efforts», explique-t-elle. Etre noir et déscolariser son enfant serait, pour certains en tout cas, faire preuve d'ingratitude.

En prévention du racisme

Paula Penn-Nabrit, elle, va même plus loin que l'idée du homeschooling après des faits avérés de racisme: elle le préconise en prévention du racisme.

«Je crois que toutes les familles noires qui ont les moyens de faire l'école a la maison devraient le faire pour éviter à leurs enfants d'être catalogué comme "fauteurs de troubles" parce qu'ils seraient censés apprendre et se comporter différement des autres.»

Si elle peut paraitre disproportionnée, il s'agit bien là d'une réponse apportée à un cuisant constat d'échec. Plus d'une cinquantaine d'année après que la ségrégation à l'école a été déclarée illégale, beaucoup d'élèves noirs subissent encore le racisme et surtout l'ostracisation. En 2010, le Washington Post rapportait plusieurs cas de créations d'écoles «racialement identifiables». Dans un secteur scolaire du Mississippi par exemple, un lycée était composé à 75% d'élèves noirs et l'autre à deux tiers d'élèves blancs. Les parents d'élèves blancs ayant demandé le rattachement de leur enfant au second lycée «parce qu'il s'y sentirait plus à l'aise». Slate rapportait par ailleurs que «des études montrent qu'il y a plus de ségrégation raciale dans les écoles américaines depuis que le gouvernement a assoupli l'application des lois concernant les droits civiques dans les années 80».

Enfin, en 2012, une étude du ministère de l'Éducation américain révélait que «les élèves noirs ont trois fois et demi plus de chances que les élèves blancs d'être exclus définitivement ou temporairement». L'offre pédagogique proposée par les établissements varie également en fonction de la couleur de peau des élèves: «29 % des écoles avec la plus forte présence de minorités proposent des cours de calculs mathématiques, tandis que 55% des écoles où la part des minorités est moindre en disposent.» Les profs enseignant dans des établissements avec un haut pourcentage d'élèves issus des minorités sont également largement moins bien payés que les autres (2.251 dollars de moins par an en moyenne).

Un enseignement«eurocentré»

A cela s'ajoute le fait que, selon Ama Mazama, membre de l'African American Studies Department de l'université de Philadelphie, le système scolaire américain traditionnel prive les Afro-Américains de l'apprentissage de leur propre culture et ne les fait baigner que dans un enseignement «eurocentré». «Les cours sur la culture noire commencent avec l'esclavage et finissent avec les mouvements des droits civiques. En tant qu'élève noir, tu entends parler de toi comme d'un descendant d'esclave, ce qui n'est pas très encourageant. L'histoire africaine, c'est bien plus que ça.» D'après elle, les parents noirs qui font l'école à la maison prennent le soin de parler des spécificités et des richesses de l'histoire africaine, ce qui permet aux enfants de «cultiver une estime de soi et une fierté raciale».

En tout cas, après cinq mois d'école à la maison, le petit Marvell a fait d'énorme progrès selon sa mère:

«Maintenant, il dit qu'il veut travailler à la Nasa alors nous lui proposons un enseignement spécifique sur les sciences et l'espace. (...) Je veux juste que mon fils soit un libre penseur et curieux de tout. J'aurais moi-même aimé avoir cette chance.»

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