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Grèce-Allemagne: 1-1 à la mi-temps. Le futur vainqueur du match? L'Europe

Gérard Horny, mis à jour le 23.02.2015 à 7 h 34

Comment la réunion de l'Eurogroupe a éloigné la menace du Grexit et permis, en dépit de tout ce qui sépare Wolfgang Schäuble de Yanis Varoufakis, la poursuite des négociations.

A Bruxelles, le 19 février. REUTERS/Yves Herman.

A Bruxelles, le 19 février. REUTERS/Yves Herman.

C’était la semaine de tous les dangers. Ou la Grèce parvenait à s’entendre avec ses partenaires sur les conditions d’une poursuite de l’aide financière, ou c’était la rupture et elle risquait d’être exclue de la zone euro. Finalement, grâce à la mobilisation de toutes les institutions et de tous les gouvernements concernés, un terrain d’entente a pu être trouvé. La Grèce accepte de s’engager pour quatre mois de plus, jusqu’à fin juin, dans le programme d’assistance financière lancé en 2012 et de mettre en œuvre les réformes prévues, avec deux changements.

Le premier peut paraître mineur, mais il ne l’est pas tant que cela: on ne parle plus de troïka, mais d’institutions pour désigner le FMI, la Commission européenne et la BCE. Autrement dit, quand ce sera nécessaire, les discussions se feront au plus haut niveau, et non pas avec des émissaires de chacune de ces institutions. Ensuite, les réformes exigées (telles qu’elles sont inscrites dans le mémorandum, qui passe à la trappe comme la troïka) peuvent être modifiées, sur proposition de la Grèce et avec l’accord de ses partenaires.

La Grèce doit fournir une liste de propositions ce lundi 23 février; elles seront examinées le 24 par l’Eurogroupe, qui précisera dans les semaines suivantes si elles sont acceptées. Et la période courant jusqu’à la fin juin sera utilisée également pour établir ce qui se passera à la fin du programme en cours.

Finis les ultimatums, place au compromis

Cet accord porte donc essentiellement sur la procédure. Sur le fond, rien n’est réglé et les risques de friction sont encore nombreux. Mais ce qui vient de se passer au sein de l’Eurogroupe incite à l’optimisme. A en juger par les discours tenus par les dirigeants de Syriza juste après les élections et l’accueil réservé à leurs dernières propositions par Wolfgang Schäuble, la possibilité d’un accord ne paraissait pas évidente. Chaque partie a dû faire faire un réel effort pour se rapprocher de l’autre, mais, indiscutablement, ce sont Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis qui ont fait les concessions les plus importantes. Et ce n’était pas gagné d’avance.

Rappelons certaines déclarations, qui laissaient pantois: la Grèce ne sacrifiera pas ses promesses électorales sur l’autel d’un accord et ne fera aucun compromis! Un accord sans compromis, cela ne ressemble-t-il pas à un diktat ou un ultimatum? «La Grèce n’accepte pas les conditions et les ultimatums», affirmait Alexis Tsipras. Mais les autres pays européens pouvaient-ils et devaient-ils les accepter? Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France, a parfaitement exprimé l’exaspération de ses pairs en résumant ainsi les revendications grecques telles qu’elles étaient encore formulées au début de cette semaine agitée: «Donnez-nous de l’argent et ça nous permettra de faire plaisir à nos électeurs.»

Athènes a commis deux erreurs

La fermeté de Wolfgang Schäuble peut paraître excessive. Elle se comprend mieux si l’on se réfère aux multiples allusions faites en Grèce au passé nazi de l’Allemagne et à la demande de remboursement de l’emprunt forcé qui avait été imposé à Athènes au moment de l’occupation (demande dont la base juridique pourrait faire l’objet de longs débats et qui, au demeurant, est sans rapport direct avec les négociations actuelles). Si les nouveaux dirigeants grecs ont le souci légitime de tenir leurs promesses électorales, ils ne doivent pas oublier que le gouvernement allemand doit lui aussi se soucier de ses électeurs et de son Parlement, toute extension du programme d’aide à la Grèce devant faire l’objet d’un vote du Bundestag.

De fait, le gouvernement grec a commis au départ deux erreurs. D’abord, il a sous-estimé la méfiance des autres dirigeants européens face à la coalition bizarre d’un parti se réclamant de la gauche radicale et d’une formation de droite nationaliste. Le moins que l’on puisse dire est qu'Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis n’étaient pas attendus dans les instances européennes avec une extrême bienveillance.

Ensuite, les deux hommes ont cru que leurs collègues finiraient par céder à la plupart de leurs exigences pour sauver la zone euro et éviter le chaos. Le 8 février, sur la télévision italienne RAI, Yanis Varoufakis s’est laissé aller à déclarer: «La zone euro est fragile comme un château de cartes. Si vous retirez la carte grecque, le château s’effondre.»

Le Grexit ne fait plus peur

C’était une grossière erreur. Cette vision de l’Europe reflète la réalité de 2011 ou 2012, au moment du second plan de sauvetage du pays, pas celle d’aujourd’hui. Une sortie de la Grèce de la zone euro (Grexit) n’est pas souhaitée par la majorité des dirigeants européens en fonctions, mais elle n’est plus vue par les économistes et les financiers comme un danger majeur, quels que soient la complexité et le coût d’une telle opération. La zone euro, plus forte aujourd’hui et mieux structurée, serait davantage en mesure de résister à cette épreuve qu’il y a quelques années. En revanche, il n’est pas certain que ce serait une bonne affaire pour la Grèce.

Valéry Giscard d’Estaing, qui était à l'Elysée quand la Grèce est entrée dans la CEE, dit le contraire: il estime qu’une telle sortie «dans un esprit amical» serait la meilleure solution, car elle permettrait au pays d’avoir une monnaie plus faible et de regagner ainsi en compétitivité. Mais ce calcul est erroné. D’abord, dans le contexte actuel, cette sortie ne serait certainement pas amicale. Ensuite, il n’est pas sûr que les avantages l’emporteraient sur les inconvénients pour la Grèce. Une étude menée par Guntram Wolff, directeur de l’institut européen Bruegel, montre que la Grèce a peu profité de la chute très forte des salaires au cours des dernières années et qu’une dépréciation de sa monnaie ne jouerait pas un grand rôle. Il ne suffit pas d’avoir une monnaie faible pour relancer ses exportations, il faut aussi avoir quelque chose à vendre.

La Grèce aurait davantage intérêt à muscler son économie à l’abri de la zone euro que d’en sortir avec fracas. Cette dernière solution aurait pour seul avantage de permettre aux Allemands d’aller passer leurs vacances au soleil des Cyclades à des prix plus intéressants. Et donc, la menace d’un Grexit n’est pas de nature à infléchir la position de Wolfgang Schäuble, qui a même laissé entendre que cela ne lui déplairait pas. Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis ont fini par le comprendre.

La raison devrait l’emporter

On peut d’ailleurs remarquer que les marchés financiers ne semblent accorder au risque de Grexit qu’une faible probabilité. Même la bourse d’Athènes est en hausse (modeste) depuis le début de l’année. Ce calme peut être interprété de deux façons. Ou les investisseurs estiment que la raison finira par l’emporter et qu’un terrain d’entente sera trouvé entre la Grèce et ses partenaires européens, ou ils n’attachent qu’une importance limitée à cette affaire: si la Grèce, par son manque de diplomatie, se mettait en situation d’être exclue de la zone euro, celle-ci pourrait supporter ce choc sans trop de difficultés.

La première hypothèse est de loin la plus souhaitable pour tout le monde. Et la seconde n’est pas favorable à la Grèce. Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis n’ont donc pas d’autre choix possible que celui de la discussion et du compromis. Ce n’est pas honteux, ce n’est pas une trahison de leurs électeurs. C’est simplement du réalisme: quand on appartient à une union, on est obligé de tenir compte du point de vue des autres membres, surtout quand on leur demande de l’argent. Ce ne sera peut-être pas aisé à expliquer aux électeurs grecs après avoir multiplié les rodomontades, mais Yanis Varoufakis a un sens de la formule qui devrait le servir, ainsi qu’en témoigne cette heureuse trouvaille au soir de l’Eurogroupe: la Grèce «devient coauteur des réformes et de sa destinée».

Cela dit, tous les obstacles ne sont pas surmontés. Le plus dur reste même à faire: la coalition au pouvoir à Athènes doit maintenant définir précisément les réformes qu’elle compte mettre en œuvre et obtenir le feu vert de ses partenaires, qui ne partagent pas tous sa vision du monde et de l’économie. Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis ont montré qu’ils étaient assez raisonnables pour accepter des solutions auxquelles ils étaient d’abord hostiles. Il incombe à Wolfgang Schäuble de faire preuve de la même capacité d’adaptation. Pour l’instant, le match est équilibré (avantage Schäuble sur le fond, mais démonstration d’un sens des réalités des dirigeants grecs plus poussé qu’on ne pouvait le craindre), il reste à souhaiter qu’il le restera. En tout cas, le travail fourni par les Européens au cours des derniers jours laisse penser que la page qui est en train de s’écrire a de fortes chances d’être de qualité.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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