Economie

Libérer le travail, oui, mais comment?

Catherine Bernard, mis à jour le 10.03.2015 à 16 h 29

Arte diffuse le 24 février un documentaire baptisé «Le bonheur au travail», qui prône une méthode radicale: pour rendre heureux les salariés, il faut libérer les organisations. Plus facile à dire qu'à faire...

Mug Shot / Glen Wright via Flickr CC License by.

Mug Shot / Glen Wright via Flickr CC License by.

Il était temps. Après toutes ces années –indispensables– passées à faire reconnaître puis à décrypter les mécanismes pervers de l'horreur économique et de la souffrance au travail[1], les médias, et les partenaires sociaux avec eux, semblent passer à l'étape d'après: peut-on faire autrement? Peut-on envisager un travail qui, au lieu de détruire, rende heureux?

A ce titre, le documentaire proposé par Arte mardi 24 février est une bonne nouvelle. Avec son titre simple, Le bonheur au travail, accompagné d'un large dispositif médiatique –un questionnaire-webdocumentaire «Êtes vous heureux au travail?» et trois jours de débats à la Gaîté Lyrique organisés par la fabrique Spinoza du 12 au 14 février–, il laisse présager de perspectives positives, voire carrément joyeuses: oui, le bonheur au travail existe, du moins dans certaines entreprises. A chacun, donc, de s'approprier leurs recettes.

Et bien non.

Enfin, si: le bonheur au travail existe, heureusement. Il semble, par exemple, régner dans le groupe Poult, qui fabrique des biscuits à Montauban, et dont le nouveau patron a décidé il y a quelques années de «libérer» son entreprise. Autrement dit, d'abolir les hiérarchies et de donner aux équipes un plus large pouvoir d'organisation et de résolution des problèmes, les anciens cadres ayant troqué leurs missions de contrôle et de reporting pour assister au quotidien les opérateurs. Avec des résultats a priori prometteurs, tant sur le plan humain que financier.

A Nantes, les salariés de ChronoFlex –une entreprise de réparation de flexibles– paraissent eux-aussi satisfaits de leur nouvelle organisation. Leur patron est même parti faire un tour du monde pendant qu'ils redéfinissaient eux-mêmes la façon dont étaient déterminées les rémunérations. Avec, à la clé, une tonitruante sortie de crise.

L'épanouissement professionnel serait également de mise au sein de l'empire Gore, l'inventeur du fameux Gore-Tex. Là, les 10.000 salariés sont tous des associés qui choisissent leurs leaders, ces derniers étant à leur tour épaulés par un sponsor de leur choix.

A l'inverse, toutes les start-up californiennes qui couvrent leurs salariés de salaires généreux, de salles de gym ou de cours de méditation ne les rendent pas forcément plus heureux: «Quand on a de l'argent, il est facile de proposer de bonnes conditions de travail, mais rien ne dit que le travail est lui plus épanouissant», commente Isaac Getz, conseiller scientifique du film et auteur de Liberté et Compagnie (Flammarion, 2013).

Mais si le bonheur au travail existe, ce film, comme les débats de la Gaîté Lyrique auxquels j'ai assistés, n'en donnent pas la –ou les– recette(s).

Libérer les entreprises, pas si simple

Plus précisément, il n'en donne qu'une seule, sans véritablement lui proposer d'alternative, ou de limitations. Le fil conducteur de ce film se trouve en effet dans le concept d'Isaac Getz: pour ce professeur à l'ESCP Europe, pour rendre les salariés heureux et les entreprises plus performantes, il n'y a pas trente-six chemins possibles. Il faut tout simplement «libérer les entreprises». Car, à l'heure de la génération Y, les hiérarchies ne sont plus de mise. Réduire les salariés à de simples exécutants provoque un désengagement quasi-immédiat et totalement délétère. Et surtout si, à force de systèmes d'information toujours plus omniprésents, de multiples et contraignants «reportings» s'ajoutent aux «contrôles» d'antan, déshumanisant toujours plus le travail du manager.

La solution? Libérer totalement le travail. Libérer? «On ne canalise pas la liberté», explique Isaac Getz. «En libérant l'entreprise, on donne à des gens ce qui est naturel pour eux. Ils sont responsables de faire leur maximum pour l'entreprise. S'ils ne le font pas, ce n'est pas leur faute: c'est qu'on leur demande d'exécuter. En leur laissant toute latitude d'action, ils trouveront eux-mêmes la meilleure action à réaliser pour rendre l'entreprise plus performante.»


 

Mais concrètement, comment faire? Si la tâche semble facile pour les fonctions totalement autonomes, comment organiser des collectifs comme les usines, ou les administrations? Si Poult ou Chronoflex semblent s'en être bien tirées, la libération ne plaît pas à tout le monde, comme le montre le documentaire, allé rendre visite au ministère des Transports belges. Ici, libérer le travail a signifié la fin du temps de travail réglementé, le travail par objectifs et... l'opposition frontale avec certains syndicalistes. Différencier une véritable «libération» d'une remise en cause des acquis sociaux n'est, de fait, pas toujours évident.

Et même lorsque la «libération administrative» passe mieux, comme au ministère belge des Affaires sociales, le téléspectateur constate qu'elle s'est surtout traduite par un télétravail généralisé. Comme si le bonheur au travail rimait avec le travail... loin du lieu de travail. Un message pas forcément si réconfortant!

Libérer, c'est rentable. Et alors?

Libérer le travail, c'est aussi une histoire d'argent. «Les entreprises n'ont plus le choix. Si elles ne rendent pas leurs salariés heureux, elles disparaîtront», a-t-on pu entendre à la Gaîté lyrique lors des débats sur les sujets. Il semble cependant que bien des entreprises survivent bien que ne rendant guère heureux leur personnel.

A l'inverse, si des salariés libérés sont plus performants, comme l'affirme Isaac Getz et les entreprises qui ont appliqué ses méthodes, faut-il les rendre heureux simplement pour améliorer les résultats d'une entreprise? Que se passe-t-il lorsque, pour quelque raison que ce soit, la conjonture devient moins bonne? Faut-il alors dé-libérer?

Alors oui, sans doute faut-il penser à réduire les couches hiérarchiques, limiter la bureaucratie, rapprocher les bureaux de la réalité du travail de terrain et des salariés de base, rendre à ces derniers plus de pouvoir d'initiative, avec son corollaire: plus de responsabilités. Est-ce à dire que la «libération» est la recette universelle? Sans doute pas.

Le bonheur au travail n'est pas simplement une question d'organisation. C'est aussi, tout simplement, pouvoir contempler avec fierté le fruit de son travail; d'avoir, autrement dit, la possibilité de lui donner un sens. Et ce sens ne naît pas simplement de l'organisation du travail, mais aussi de l'organisation tout entière qui sait, ou pas, exprimer clairement sa stratégie et la décliner au niveau de chaque service, de chaque poste. La qualité des relations humaines semble également déterminante, plus que la simple existence, ou non, d'une hiérarchie. La plupart des salariés n'ont rien contre l'idée d'avoir un supérieur hiérarchique, si celui-ci est facilement abordable et ouvert.

A l'inverse, si la responsabilisation de chacun se résume à une externalisation de la pression vers les individus, il n'est pas certain que les salariés de base en sortent plus heureux... Le documentaire effleure du reste deux de ces sujets, sans les traiter vraiment: le bonheur est-il compatible avec la Bourse? Est-il possible sans syndicats forts?

Le bonheur au travail, Tignous, Charb et de nombreux autres dessinateurs de presse l'avaient croqué dans un livre d'illustrations paru en 2013: Le bonheur au travail. Quelques dessins, parfois en disent autant que de longues théories de management...

1 — Citons à ce sujet, notamment, l'ouvrage de Marie Pezé Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés. Retourner à l'article

Catherine Bernard
Catherine Bernard (148 articles)
Journaliste
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