La capitulation grecque

Un ouvrier démonte un stand Syriza, à Athènes le 26 janvier 2015. REUTERS/Alkis Konstantinidis

Un ouvrier démonte un stand Syriza, à Athènes le 26 janvier 2015. REUTERS/Alkis Konstantinidis

Contrairement aux rodomontades, le gouvernement grec a fini par accepter les conditions de la troïka. Une dure leçon pour les populistes d'extrême gauche comme d'extrême droite.

Le quotidien allemand Bild raconte cette histoire inouïe. Le gouvernement grec a envoyé une lettre à Bruxelles, jeudi 19 février, qui énumérait ses nouvelles propositions dans la difficile négociation avec ses partenaires, la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le FMI. La fameuse troïka dont le gouvernement grec ne voulait plus entendre parler! Une lettre de capitulation sous conditions: Athènes accepte de se plier à l’intégralité de ce que demandent la troïka mais que c’est provisoire, il y aura «des inflexions à venir». L’Allemagne sitôt cette missive connue a répondu sèchement: c’est «nein». Encore du flou cet «à venir». Berlin ne signera qu’une accord ultra-précis. Le ministre des finances Wolfgang Schaüble, insulté par son homologue grec, Yanis Varoufakis qu’il ne supporte plus, campe alors sur une position inflexible. La Grèce doit revenir à la situation d’avant l'élection législative, au programme d’aide signé par son prédécesseur. Point. Et c'est l'accord qui a été finalement conclu vendredi 20 février en dépit des tentatives de comunication d'Athènes pour sauver la face.

La faute de la Poste!

Bild raconte que les Grecs, gênés par ce nouveau renvoi dans les cordes par l’Allemagne, ont alors expliqué que la lettre envoyée n’était… pas la bonne, qu’il y avait eu une erreur de courrier, et qu’une nouvelle lettre, la bonne, plus conforme aux demandes allemandes, venait de partir! La faute de la Poste! Un véritable enfantillage qu’on peine à croire.

Mais cette histoire, fausse ou véridique,  dit deux choses: ce qui est devenue l’hystérie allemande contre les Grecs de Syriza, à force d’avoir été insultés, constamment comparés aux nazis, et appelés «à payer», toujours «à payer» pour un pays qui triche en permanence et qui continue de filouter avec les disciplines européennes. J’avais vu cette colère monter en Allemagne mais je n’imaginais pas qu’elle avait atteint ce niveau.  Dans une Union, il ne faut insulter aucun  de ses partenaires. Les Grecs le paient cher.

La deuxième leçon vient de l’incroyable impréparation de Syriza. Ce parti populiste prétendait gouverner son pays sur une ligne opposée à celle de ses prédécesseurs depuis le début de la crise des dettes en 2010. Il croyait détenir la voie d’une solution par la croissance, malgré les engagements européens signés, malgré la situation de dépendance financière et budgétaire du pays. Il croyait que le peuple grec ayant voté, tous les autres peuples européens, soit allaient se soulever pour les rejoindre, soit allaient accepter le nouveau programme du valeureux gouvernement Tsipras.

Naïveté et amateurisme

C’était une naïveté complète, une méconnaissance totale des lois européennes, une erreur grave  sur le rapport de force et, surtout, il faut insister sur ce point: une prétention qu’il y a une voie,  «un autre chemin», une autre politique, bien meilleure, bien moins douloureuse, facile même. Laquelle?  «Il suffit de refuser l’austérité», il faut tout simplement revenir en arrière, augmenter les salaires et les retraites, réembaucher les fonctionnaires, pratiquer une politique de relance tout azimut.

Le malheur vient non pas du constat. Il n’est pas faux le constat, du moins en apparence: l’austérité en Grèce a été trop forte, elle a provoqué une récession qui a fait dériver le pays de tous les objectifs budgétaires. Il n’y a qu’un volet qui marche: la compétitivité est rétablie (les comptes extérieurs améliorés), c’est ce que visaient les partenaires de la troïka, comme cela s’est passé pour l’Espagne ou l’Irlande. Mais comme la base productive de la Grèce est très faible, cette rigueur «à l’allemande» porte des fruits trop maigres tandis que la souffrance sociale est trop forte. Donc en effet la balance n’est pas favorable à la solution de l’austérité, beaucoup le reconnaissent aux Etats-Unis et en Europe. Il faut chercher à marier rigueur et croissance.

A partir de là, Alexis Tsipras a cru que c’était joué, les partenaires allaient faire pression sur Berlin et le programme de relance allait être accepté. Mais tout s’est écroulé par impréparation et prétention.

Le ministre des finances grec, Yanis Varoufakis, a passé son temps à faire le gros malin dans les réunions, sur les TV et sur les réseaux sociaux, sans avoir de programme précis, concret, qui sache jouer finement avec les engagements passés, et qui soit acceptable. Il n’a cessé de passer d’un plan vague à un plan impossible jusqu’à la filouterie de derrière minute de l’erreur de la poste ! (qu’il a démentie).

Imposture

Son pays paie aujourd’hui très fort ses fanfaronnades et sa totale incompétence. Mais ce n’est pas un hasard. Les populistes font appel à des économistes de la marge, qui se disent alternatifs. Tous ne sont pas sans intérêt bien entendu. Mais beaucoup sont dans l’illusion d’un «savoir». Ceux d’hier, ânonnaient un prêchi prêcha néo-marxiste de base. Ceux d’aujourd’hui ont compris qu’il fallait afficher des connaissances sur la grande réalité contemporaine, celle  qui compte: la finance. L’économie est devenue une science de créativité. Ils balancent des propositions obscures: des obligations gagées sur la croissance, par exemple.  On n’y comprend rien mais çà en jette. Yanis Varoukakis est de ceux là, de ces gourous imposteurs qui passent de fac en fac, qui ont des blogs à succès pour les alternatifs en mal d’une autre politique. Il y en a plein sur le Net, ils ont investi les partis populistes où il y avait une place laissée vide par les économistes réalistes, ces partis attendaient de s’enthousiasmer pour leur pensée magique.

Yanis Varoufakis a dû empapahouter Alexis Tsipras et les autres chefs de Syriza, exactement comme les mathématiciens traders inventent des produits toxiques pour les vendre à leur direction. Des mirages, des fausses solutions, des idées aussi savantes que creuses.

On dira que la Grèce est humiliée par l’Allemagne. Que les autres gouvernements sont des lâches. Que dans la grande guerre idéologique, les sociaux-démocrates ont voulu punir l’extrême gauche. Que «la pensée unique» a une nouvelle fois gagné à cause des  «élites mondiales» qui se sont liguées contre la démocratie et le peuple. Tout cela est faux. Benoitement faux. La Grèce n’avait pas perdu d’avance. Elle aurait pu obtenir un assouplissement substantiel de son programme d’aide. L’Allemagne aurait pu, une nouvelle fois, accepter beaucoup de ce qu’elle rejette au départ. Mais sa chance a été gâchée par arrogance et méconnaissance.

Une capitulation par étape

Le gouvernement Tsipras s’est retrouvé totalement désarmé en face de la réalité plate.  Il a dû capituler par étapes, jusqu’à la réunion de l’euro-groupe, vendredi 20 février. Il a dû d’abord reconnaître qu’il devra payer sa dette, puis accepter de parler avec la Troïka honnie, puis renoncer à son programme social « unilatéral », accepter de rester dans le plan d’aide de son prédécesseur et enfin, s’engager à des réformes. Il lui reste le weekend pour détailler ce qu’il sauve des cadeaux sociaux qu’il a annoncés, en échange il devra fournir une liste de réformes qu’il engage mais il le fait sous contrôle serré de Berlin.

De ses promesses, il ne reste rien. Je pensais que «les déceptions viendraient cet automne», erreur à nouveau. La planète tourne toujours plus vite qu’on croit.

La leçon pour les populistes est sévère. Leur constat de départ est parfois bon, ici l’excès d’austérité en Grèce. Mais au lieu de travailler des solutions détaillées, applicables, ils foncent dans une magie que des mauvais gourous leur dit possible. Il y a toujours des alternatives, il n’y a pas qu’une seule solution mais il faut reconnaître que le monde est complexe et interdépendant et que les issues sont dans le travail, le pragmatisme et l’humilité. Qu’il ne faut pas promettre que les efforts sont évitables. Mais voilà, le succès des populistes vient de ce qu’ils vendent du rêve…  Que leurs électeurs regardent ce qui s’est tristement passé en Grèce.

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