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Le choc brutal des légitimités économique et démocratique

Eric Dupin, mis à jour le 20.02.2015 à 7 h 35

Sur la loi Macron comme en Grèce se joue un affrontement entre les engagements pris devant les électeurs et les contraintes extra-politiques, entre les promesses et le savoir économique.

Manuel Valls à l'Assemblée nationale, le 19 février 2015. REUTERS/Christian Hartmann.

Manuel Valls à l'Assemblée nationale, le 19 février 2015. REUTERS/Christian Hartmann.

Le bras de fer, au sein de la gauche, sur la loi Macron, conclu par le recours à l’engagement de la responsabilité du gouvernement sur ce texte pour faire plier sa majorité récalcitrante et au rejet d'une motion de censure UMP, suggère un affrontement entre deux types de légitimités. La première est classiquement démocratique: elle renvoie aux engagements pris devant l’électeur. La seconde est économique: elle est guidée par un champ de contraintes extra-politiques.

Les députés socialistes «frondeurs» peuvent légitimement prétendre qu’ils n’ont pas été élus, au printemps 2012, pour voter un texte contradictoire, sur le point le plus symbolique, avec le projet socialiste. En cohérence avec de nombreuses positions antérieures du PS, ce texte s’opposait à l’extension du travail dominical.

Les frondeurs peuvent encore faire valoir qu’ils ont été élus en soutien à un président de la République, lui-même choisi par les Français sur une orientation fort différente de celle d’aujourd’hui. On chercherait en vain, dans les engagements du candidat Hollande de 2012, la moindre annonce concernant le travail du dimanche, les notaires ou les auto-écoles...

Cercle de la raison économique

On peut rétorquer que les partis sont d’insupportables vieilleries et les campagnes des exercices démagogiques qui ne valent pas non plus d’être pris au sérieux. La dureté des temps imposerait de faire fi de toute cette «politicaillerie» dès lors que «la mondialisation, le capitalisme, l’économie sont la réalité».

Il est symptomatique qu’Emmanuel Macron, jamais élu nulle part, soit le porteur du projet de loi que le gouvernement Valls a voulu spectaculairement imposer à sa majorité. S’il a pris goût aux joutes parlementaires, le nouveau ministre de l’Economie incarne le monde des sachants avec l’arrogance qui autorise ce haut fonctionnaire, ayant navigué entre la banque d’affaires et les palais officiels, à faire la leçon aux chômeurs: «Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre.»

La légitimité du savoir économique dont se prévaut Emmanuel Macron, même s’il se sent tout de même obligé de se référer à un fragile sondage pour défendre son dossier, est crûment confessée par les députés de droite qui avaient l’intention de voter ce projet de loi. Jean-Christophe Fromantin, député-maire UDI de Neuilly-sur-Seine, a innocemment confié avoir décidé de soutenir ce texte à partir du moment où il l’a lu «non plus avec les yeux d’un député, mais avec ceux d’un entrepreneur». Le même s’est ainsi réjoui de la teneur des débats à l’Assemble nationale:

«Les échanges avec le ministre de l’Economie m’ont rappelé ceux que nous pouvions avoir entre entrepreneurs, plutôt que ceux entre hommes politiques de bords différents.»

Pour le député UMP Frédéric Lefebvre, la loi Macron aurait dû être l’occasion d’une alliance entre «la droite raisonnable et la gauche raisonnable». On retrouve ici la thèse du «cercle de la raison», réunissant sur le fond les gouvernants prenant aux sérieux les contraintes économiques, développée depuis longtemps par Alain Minc. Comme par hasard, cet intellectuel organique de l’establishment vient de se féliciter «que Hollande entre dans le "cercle de la raison"».

Le stupéfiant cas grec

La situation actuelle de la Grèce pousse à son paroxysme la contradiction entre légitimité démocratique et légitimité économique. A la stupéfaction de Bruxelles, mais aussi, on l’imagine, du plastique Hollande, le parti sorti victorieux des urnes tient à honorer les promesses faites à ses électeurs malgré les injonctions supra-nationales.

Le programme de Syriza est assurément contradictoire avec les «engagements» pris par la Grèce pour rembourser sa lourde dette. L’obstination d’Alexis Tsipras à ne pas céder «un pouce de [ses] promesses au peuple» tranche assurément avec l’habitude prise, dans de nombreux pays, de les ranger au magasin des accessoires démocratiques une fois le pouvoir conquis.

Pour autant, le nouveau gouvernement grec est disposé à un réel compromis. Il faut lire le passionnant texte dans lequel Yanis Varoufakis, nouveau ministre grec des Finances, marxiste réfléchi mais stratège, expliquait en 2013 qu’il convenait de sauver le capitalisme contre lui-même en usant de ses contradictions internes...

Admettant qu’il «y a une légitimité démocratique en Grèce qu'on ne peut pas contester», Pierre Moscovici a aimablement suggéré aux instances européennes d’adopter une position plus «flexible». Par malheur, cette bonne volonté du commissaire européen s’est heurtée au refus de tous les gouvernements de l’eurozone –y compris celui de la France!

En Espagne aussi, quoique de manière différente, la contradiction entre la sagesse économique et la liberté démocratique menace d’éclater. Parti radical dirigé par des intellectuels, Podemos s’appuie sur les exigences populaires pour promouvoir un agenda peu compatible avec les contraintes du système en place.

Il est révélateur que le chef du PSOE, très inquiet du déclin de son parti, cherche à conjurer le spectre de la pasokisation en s’affichant, ce samedi, avec deux leaders européens du centre-gauche respectueux de l’orthodoxie néolibérale, Matteo Renzi (Italie) et Manuel Valls (France). Une recherche de la légitimité par le haut qui contraste caricaturalement avec la démarche de Podemos.

Les précédents européens

La légitimité économique est étroitement imbriquée avec les contraintes européennes. Là encore, la contradiction avec la volonté populaire est récurrente. Les Français ont majorité voté «non» au traité constitutionnel européen en 2005. Mais cette légitimité démocratique directe –exprimée par référendum– a ensuite été contredite par l’adoption, en 2007, du Traité de Lisbonne qui n’est, comme l’a reconnu Valéry Giscard d’Estaing, qu’une «pâle copie» du TCE.

En 2012, François Hollande a apporté une nouvelle preuve de la soumission de la logique démocratique à la logique européenne. Son engagement solennel de «renégocier» le traité budgétaire européen instaurant une «règle d’or» a fait long feu. Le président français nouvellement élu, moins coriace qu’un Premier ministre grec, a cédé pour l’essentiel devant Angela Merkel.

Tout cela a de quoi plonger l’électeur dans le désabusement le plus profond. Le suffrage universel se vide de son sens si le vote est, au final, soumis à la raison supérieure d’une complexe structure mêlant instances économiques, technocratiques et européennes. Qu’on ne s’étonne pas, ensuite, de l’apathie démocratique de citoyens ou de leurs votes jugés peu convenables.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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