Monde

Le Vatican et Berlusconi, c'est fini

Henri Tincq, mis à jour le 02.09.2009 à 3 h 46

Soupçonnée de participer à la curée contre le chef du gouvernement italien sur sa vie privée, la presse catholique subit les foudres des proches de Berlusconi.

Silvio Berlusconi en février 2009. Alessia Pierdomenico / Reuters

Silvio Berlusconi en février 2009. Alessia Pierdomenico / Reuters

Rien ne va plus entre l'Eglise italienne et Silvio Berlusconi, dont la coalition au pouvoir repose largement sur le vote catholique. Le divorce a été scellé paradoxalement lors d'une manifestation de «pardon» qui a eu lieu vendredi 28 août, comme tous les ans, à l'Aquila — ville marquée par le récent tremblement de terre — à la mémoire de Célestin V. Le dîner, prévu ce jour-là entre le président du Conseil italien et le secrétaire d'Etat du Vatican, le cardinal Tarcisio Bertone, numéro deux de l'Eglise après le pape - auxquels devaient se joindre d'autres personnalités de l'Eglise et de l'Etat — a été annulé par l'Eglise au dernier moment. Du coup, le Cavaliere a renoncé à la «procession du pardon» de l'Aquila, où il s'est fait représenter par une personnalité plus en cour à la Curie.

Le conflit était latent depuis des semaines, principalement lié à la politique d'immigration du gouvernement, jugée trop restrictive par la conférence épiscopale italienne (CEI), et surtout à l'étalage de la vie privée de Berlusconi. Selon les proches de ce dernier, L'Avvenire, le quotidien officiel de l'épiscopat, et L'Osservatore Romano, celui du Vatican, violent leur règle de neutralité politique et participent à la curée anti-Berlusconi. Dès le 5 mai, devant le choix de plusieurs jeunes femmes comme candidates de droite aux élections européennes, L'Avvenire déplorait «la faiblesse déclarée (de Berlusconi) pour la jeunesse des actrices en fleurs». Ajoutant: «Nous continuons à espérer un président (du Conseil) qui sache avec sobriété être le miroir le moins déformant possible de l'âme du pays ».

Attaques contre la presse

Le 12 août, devant l'ampleur prise par la polémique sur les démêlés conjugaux de Berlusconi, l'Eglise italienne se disait «mortifiée» et le journal des évêques «récidivait»: «Il me semble, écrivait son directeur, Dino Boffo, que les gens ont compris l'embarras, la mortification, la souffrance que cet abandon insolent d'une vie sobre ont pu provoquer en nous».

A ces scandales privés, s'ajoutent les provocations de la Ligue du Nord, membre de la coalition, qui ne tolère pas les critiques lancées par des évêques contre la politique d'immigration. La Padania, quotidien de la Liga, parti populiste et xénophobe profondément enraciné dans le nord-est du pays, propose la révision du Concordat entre l'Italie et le Saint-Siège. Une déclaration de guerre pour les évêques...

Silvio Berlusconi est excédé par les mises en cause répétées de la presse italienne et étrangère contre sa vie privée. Il a porté plainte contre le quotidien La Repubblica et l'hebdomadaire l'Expresso, à qui il réclame un million d'euros de dommages et intérêts. Il menace d'en faire autant avec le Times de Londres, El Païs en Espagne et Le Nouvel Observateur en France.

Contre la presse catholique, la charge a été donnée la semaine dernière par le journal de droite milanais Il Giornale, dirigé par le propre frère (Paolo) du président du conseil. Vendredi 28 août, le quotidien a cru bon sortir de l'oubli une sombre affaire de mœurs, datant de 2001, dans laquelle le directeur de L'Avvenire, Dino Boffo, avait été impliqué. Il aurait fait pression sur l'épouse d'un homme marié avec lequel il aurait eu une relation homosexuelle. Ainsi, le directeur du Giornale, Vittorio Feltri, aurait-il voulu «donner une leçon au chef de file des moralisateurs engagés à lancer des anathèmes contre Silvio Berlusconi pour ses affaires privées» et qui feraient mieux « de se regarder dans une glace ».

Une attaque «dégoûtante et très grave»

La réaction d'écœurement de l'Eglise a été immédiate et unanime. Outre l'annulation du dîner prévu vendredi à l'Aquila, le président de la puissante conférence des évêques italiens, le cardinal Antonio Bagnasco, a déploré une attaque «dégoûtante et très grave». La rédaction de L'Avvenire a aussi qualifié la diatribe du Giornale de «vulgaire et répugnante». Dino Boffo, le directeur agressé, se dit victime d'une «mise à mort journalistique à l'état pur». La polémique s'est poursuivie tout le week-end et n'est, de loin, pas terminée.

L'agence de presse catholique SIR, ainsi que la fédération qui réunit quelque 190 hebdomadaires diocésains italiens, se sont associées aux condamnations de la conférence épiscopale italienne et ont manifesté leur solidarité et confiance au directeur du quotidien catholique. Silvio Berlusconi s'est désolidarisé de la polémique lancée par le journal contrôlé par son frère, estimant que le respect de la vie privée est «sacré», mais l'Eglise peine à croire à son innocence dans ce qui apparaît bel et bien comme une vengeance.

Contentieux

Cette affaire tombe au plus mal à la fois pour Berlusconi et pour l'Eglise. Le chef du gouvernement comptait sur ce rendez-vous de l'Aquila pour obtenir plus de bienveillance de la part de la hiérarchie catholique et des organes de presse qui lui sont proches. Il entend pacifier ses relations avec l'Eglise et le Saint-Siège, avant d'importantes élections régionales prévues en 2010. De même, la rentrée parlementaire approchant, diverses questions sensibles pour les catholiques italiens sont à l'étude et l'Eglise craint des défections dans la majorité de centre-droit.

La Chambre des députés doit examiner le projet de loi sur le «testament biologique», déjà adopté par le Sénat, qui interdit toute diminution de l'hydratation et de l'alimentation des mourants. Or, des voix se font entendre en Italie, notamment celle du président de l'Assemblée, Gianfranco Fini, pour que ce texte, qui va dans le sens de la lutte contre l'euthanasie souhaitée par l'Eglise, soit modifié dans un esprit plus laïque.

Autre sujet délicat, l'autorisation donnée par l'Agence du médicament à l'utilisation de la pilule abortive, contre laquelle l'Eglise italienne s'est soulevée d'un bloc. Cette décision doit faire l'objet d'études au sein d'une commission du Sénat. Il sera enfin question, dans quelques semaines, du recours qu'entend déposer le syndicat autonome des enseignants de religion, suite à une décision du tribunal administratif de Rome qui réduit leur pouvoir au sein des établissements d'enseignement public.

Henri Tincq

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Image de une: Silvio Berlusconi en février 2009. Alessia Pierdomenico / Reuters

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